‹ Œuvres completes de SterneChapitre 91 sur 507 · CHAPITRE XCVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVI

EnporlemrDt <le mon p«re.

Trim entra doucement, il n’y aurait point eu d'inconvénient si la porte de la salle se fût ouverte et eût légèrement tourné sur ses gonds comme une porte doit faire. Dèsqu'il s’aperçut que mon père et mon oncle Tobic étaient endormis, son respect était tel qu'il voulut se retirer dans le silence, et les laisser dans leur chaise à bras, rêvant aussi agréablement qu’il les avait trouvés. Mais la chose était, moralement parlant, absolument impraticable. Depuis le temps que les gonds de la porte étaient dans le désordre, un des j plus grands désagrémens qu’essuyait mon I père, était qu'il ne s’était jamais étendu dans I sa chaise pour prendre sa méridienne, que la I pensée d'être inévitablement éveillé par la I première personne qui ouvrirait la porte, était toujours la pensée qui dominait dans son imagination. Elle se glissait entre lui et le premier présage balsamique de son repos, et lui en dérobait presque toutes les douceurs.

Quand une porte tourne sur de mauvais gonds, cela peut-il être autrement?

— Qui est là ? s’écria mon père , en s’évs'illnnt au premier moment que la porte commença à crier. Qui est là ? parbleu ! c'eu est trop. Je veux absolument que le serrurier voie ces maudits gonds. Hais qui est donc là?

— Monsieur, c’est mol, dit Trim.

TRISTKAII SnANDT.

— Hé bien ! quoi ? qu’est-ce ? que veux-tu?

— Oh ! rien, répliqua Trim. J'apportais seulement ces deux mortiers.

— Je ne veux pas qu’on s’en serve ici, reprit précipitamment mon père. Si le docteur Stop a des drogues ù piler, il peut les piler dans la cuisine.

— Mais, monsieur, dit le caporal, ce sont deux mortiers que j’ai faits pour le siège que nous ferons l’été prochain. J’ai pris pour cela cesdeux vieilles bottes fortes qui étaient dans le grenier... Obadiah m’a dit que monsieur ne les portait jamais.

— Par le ciel ! s’écria mon père en se levant avec précipitation, de tout ce qui m’appartenait c’était là la chose la plus précieuse. Vous le savci, frère Tobie. Elles viennent du grand-père de mon père. C’étaient des bottes héréditaires.

— En ce cas, je crains bien, dit mon oncle Tobie, que Trim n’ait annulé la, substitution.

— Je n’en ai coupé que le haut, dit Trim.

— Je hais les perpétuités autant qu’un autre, s’écria mon père. Mais, morbleu I ces bottes, continua-t-il en souriant, quoique réellement fâché, étaient dans la famille depuis la guerre civile. Sir Roger Shandy les avait portées à la bataille de Maitton-Moor. Je ne les aurais pas données pour dix guinées.

-—Hé bien, frère, dit mon oncle Tobie, qui regardait les deux mortiers avec un plaisir infini, je vous les paierai... Mon oncle Tobie les examina de plus près... Oui, dit-il, en fouillant dans son gousset, je vous les paierai, frère, et sur-le-champ, et de bon rieur.

— Frère Tobie, dit mon père, en baissant la voix, vous ne faites pas assez d’attention à vos dépenses. Vous jetez, vous dissipez votre argent sans y prendre garde, et pourvu qu’il soit question d’un siège...

— Mais, dit mon oncle Tobie, n’ai-je donc pas cent vingt gainées de revenu, sans compter ma demi-paye?

— Et qii’est-ce que cent vingt gainées, dit mon père, quand il vous en coûte déjà dix pour une paire de vieilles bottes fortes ? comptcz-cn douze ensuite pour vos pontons, autant pour votre pont-levis à la hollandaise... Ajoutez-y ce qu’il vous en coûtera

pour le petit train d’artillerie dont vous parliez l’autre jour, et pour toutes les antres préparations de votre siège de Messine... Crois-moi. mon cher Tobie, dit mon père en le prenant parla main, ces opérations militaires sont au-dessus de tes moyens. Tu m’entends?... elles te jettent sans cesse dans de plusgrandes dépensesqnc lu ne l’avaisprévu. Crois-moi. Elles te ruineront à la fin, tu t'appauvriras...

— Eh ! qu’importe, reprit mon oncle, si c’est pour le bien de la nation ?

Mon père ne put s’empêcher de sourire en lui-méme.Sa colère, quelque vive qu’elle fût, n’était jamais qu’une étincelle, et le zèle et la simplicité de Trim, et la généreuse marotte de mou oncle Tobie, le réconcilièrent sur-lechamp avec eux et avec sa bonne humeur.

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