CHAPITRE XeVH
L’isToealloa
--Apparemmentqne les choses vont bien là-haut, dit mon père, car on y est bien tranquille.
— Ça est vrai, dit mon oncle Tobie.
— Maisqui diable est da ns la cuisine, Trim, dit mon père. J’ y entends du bruit !
— Ça est vrai, dit mon oncle Tobie.
— Monsieur, dit Trim, en faisant un humble salut, il n’y a personne que le docteur Slop.
— Confusion ! s’écria mon père en se levant une seconde fois. 11 est donc dit que pas une chose ne se fera comme je le souhaite aujourd’hui! Parbleu! frère, cela est chagrinant. Si j’avaisfoi àl’aslrologie(et mon père, soit dit en passant, y en avait un peu), oui, si j’avais foi à cette chimère, je parierais que quelque planète rétrograde, que quelque astre malin est suspendu au-dessus de ma malheureuse maison, pour y mettre tout sens dessus dessous. Le docteur Slop dans la cuisine?
' — C’est auprès de ma sœur qu’il devrait être, dit mon oncle Tobie.
— Et oui! sans doute, frère. Hais que fait-il là, ’lrim?
TnlSTHAX SHANDT.
— Oui, dit mon oncle Tobio, un pou vivement, que fait-il?
— Dame ! monsieur , je ne puis pas trop bien vous le dire. Il est entré d'un air empressé, et ce qu'il fait a la figure d'un pont.
— D'un pont? s’écria mon père en rêvant.
— D'un pont?s’ écria joyeusement mon oncle Tobic. Cela est bien obligeant de sa part, 'l'rim. Va-t’en lui dire que je suis bien sensible à son intention, et que je le remercie lie tout mon cœur.
O force de l'habitude! Le pauvre oncle Tobie croyait déjù traverser quelque flenve à pied sec.
Hélas! il était tombé dans la plus étrange méprise. Ses remerclm'ens au docteur Slop ! étaient en pure perte.
Hais, pour bien concevoir comment il était la dupe d'une illusion, il faut nécessairement que je fasse parcourir au lecteur ht même route que celle où mon oncle Tobie s’était précipité dans l'erreur, ou plutôt, pour quitter la métaphore et laisser là une façon de parler qui me déplaît souverainement dans une histoire, il faut que je lui fasse part, tout bonnement, d'une aventure qui était arrivée à Trim.
J’avoue pourtant que je ne m’y détermine qu’avec peine. Je sens que cette aventure ne sera pas ici dans sa place, et qu’elle figurerait infiniment mieux p.armi les anecdotes des amours de mon oncle Tobic avec la veuve \Vadman, ou au milieu de scs campagnes sur le boulingrin. Mais voyez mon embarras. Si je la réserve pour la placer là, elle ne sera pas ici. En la plaçant ici, elle ne sera pas là, et les amours ou campagnes de mon oncle Tobie perdront un ornement précieux. Mais, si je ne les en prive pas, comment saura-t-on ce que c’est que^ce pont du docteur Slop? Comment dissiperai-je le prestige qui fascine les yeux de mon oncle Tobic? quelle possibilité même aurai-je de me faire paraître sur la scène de ce monde ?
Ü vous, puissances ! vous qui inspirez le courage de raconter une histoire; vous qui montrez avec complaisance à celui qui se charge de l'écrire où il doit commencer, où il doit finir; qui lui indiquez les traits dont il doit faire usage, et ceux qu’il doit rejeter; ce
qu'il faut cacher dans l'ombre, ou ce qu'il faut meure dans le plus beau jour ; vous qui présidez à ce vaste empire des flibustiers littéraires et biographiques, et qui voyez les difficultés qui m’arrêtent à chaque instant, venez à mon secours. Dites-moi ce que je dois
faire ou ne pas faire Vous ne répondez
point ! c'est donc à moi que vous me livrez I eh bien ! je me moque de vous ; et l'histoire de Trim va paraître.
CHAPlfRE XCVllI.
Le prélade.
Le désagrémentqu'éprouva mon oncle Tobie, l’année d'après la démolition de Dunkerque, lui fit prendre la résolution de ne songer de sa vie à la veuve Wadman ; et tout le beau sexe fut enveloppé dans cette abdication absolue. Mais Trim ne fit pas le même marché. Tandis que mon onde avait mis le siège devant cette belle et forte citadelle, et que toutes les opérations s’en faisaient dans le salon, lui les répétait dans la cuisine devant sa chère Brigitte... Il l'aimait, et la retraite de mon oncle n'entraina point la sienne. Je ne doute point cependant que si mon oncle eût exigé qu'il l’imilàt, il s’en serait fait un devoir : tant d avait d'amour, de respect et de vénération pour lui. Mais mon oncle n'exigeait de Trim rien qui pût lui fau-c de la peine.