CHAPITRE C
Iji promenade ooclnrae.
Je l'ai déjà dit, Trim n’imita point mon oncle Tobie ; il n’était pas homme à quitter une si belle partie.
Cependant il était trop attaché à son mailrc pour ne pas craindre de lui déplaire en retournant dans une maison où il n'allait plus, et il changea de batterie. Au lieu d’un siège en forme qu'il avait commencé, il se contenta d'un simple blocus. Celte métamorphose lui coûta; il n’aimait pas à faire moins quand il pouvait faire plus: mais enfin, il s’y accoutuma.
Sa chère Brigitte sortait de temps en tenqiK pour aller faire ses provisions dans le village : elle s’échappait même quelquefois le soir quand la belle veuve était couchée.
Quel plaisirlorsqu’il la rencontrait! Comme il lui souriait ! avec quel air de tendresse il la considérait !
— Eh bien ? ma chère, comment te portestu, lui disait-il, en lui serrant la main?
— Fort bien.
— J’en suis charmé : que je t’embrasse !
— Eh ! eh ! tout doux !
— Ah ! oui, c’est du miel.
— Mais, si l’on nous voyait !
— Tu as raison, les imichantes langues en jaseraient.
Et Trim, qui n’aurait pas voulu pour le plus gros de scs canons que l’on pût dire la moindre chose desa chère Brigitte, laquittait.
Les choses restèrent à peu près ainsi pendant cinq ans. Elles remplirent tout le temps qui s'écoula entre la démolition de Dunkerque en 17t3, et la fin des campagnes de mon oncle Tobiesur le boulingrin, en 1718.
Trim était dans riiabitudc, après avoir couché mon oncle Tobie, d’aller voir s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire aux fortifications; et souvent, quand il faisait clair de lune, il s’embusquait dans la haie du boulingrin, pour guetter sa chère Brigitte et observer ses moiivcmens.
Il pensait, comme de raison, qu’il n’y avait rien dans le monde qui méritât mieux d’ètre vu, que les glorieux ouvrages qu’il avait faits sous les ordres de mon oncle ’robic. Un soir que la lune brillait dans tout son plein, que l'air était calme, que tout dormait, excepté lui et sa chère Brigitte (du moi ns ils le croyaient) , il l’excita à venir voir les fortifications. Elle s’en défendit d’abord : mais l’idée de n’ètre point vue, qui inllue toujours si vivement sur l’espritdes femmes, seconda lesinstanccs de Trim, et la voilà qui entre avec lui dans le boulingrin.
Cela ne se fit pas assez secrètement pour que la renommée, avec ses cent trompettes, n’eu portât la nouvelle de tous côtés. Elle vint frapper les oreilles de mon père dès le lendemain matinàsonrévcil; et, sans compter les conjectures malignes, on y joignit la cir-
TBISTRAV SlIANbT.
ronstanco lamentable de la dcstruelion eumplète du pont-levis curieux que mon oncle avait fait faire sur le fossé, d’après la méthode hollandaise. Il était tellement fracassé, qu'il n'en était pas resté deux morceaux dans leur assemblage.
Mon père, ainsi qu’on aura pu le remarquer, R’av-nit pas une prodigieuse estime pour la marotte de mon oncle Tobic, et il ne lui 'arrivait jamais d’échec dans ses entreprises, que ces accidens ne chatouillassent son im.agination outre mesure. Cependant , à moius ,que mon oncle Tobie ne le vexil parquelque explosion guerrière , ils n’excitaient jamais que son sourire. La triste aventure du pontlevis semblait plus analogue que toute autre à son humeur. Il s’en faisait un fonds inépuisable de plaisanterie et d’amusement.
— Eh bien ! disait-il , mon cher Tobie, dis-moi donc sérieusement comment ce désastre est arrivé. Peux-tu m’en taire ainsi toutes les circonstances?
— Mais je vous ai déjà dit vingt fois, répli- <piait mon oncle Tobie, oui, vingt fuis pour le moins, et mot pour mot, tout ce que 'î rim m’en avait raconté.
— A toi donc, caporal, disait mon père en se tournant vers lui : tu étais le héros de la pièce, et tu sais mieux ccqui s’est passé qu’un autre.
— Ah ! monsieur, ce ne fut que par acciili'iit... Je montrais nos fortifications à mamsi'lle lirigittc.
— Et vous étiez trop près du fossé?
— Oui, monsieur, et je glissai dedans.
— Fort bien, Trim.
— Et comme mamscllc Brigitte et moi étions bras dessus, bras dessous, je l’entraînai, malgré elle, avec moi. Elle tomba à la renverse.
— Et sur toi?
— Oui, monsieur, parce que j’éuiis tombé le premier.
— Et le pied de Trim, s’écria mon oncle en saisissant l’intervalle du dialogue, se dirigeant vers la cuvette, il ne put se retenir, et il y roula, la; choc fut si rude contre lesfondeiuens du pont, que l’édifice ne put résister. Ilyavaità parier mille contre un, que le pauvre diable devait sc casser la jambe.
— Oui vraiment, disait mon père, une
jambe, frère Tobie, est bientôt cassée dans une pareille rencontre.
— Et c’est ainsi , répondit Trim , que ce pont, monsieur, que vous aviez vu, que vous aviez trouvé si beau, a été détruit et réduit, pour ainsi dire, en miettes.
— Ce qui m’en console, disait mon oncle, c’est qu’il ne t’en est point arrivé de mal.
— Je n'en avais pas moins de chagrin, moi, monsieur. 11 n’a diminué que quand j’ai su que la contusion que mamselle Brigitte avait reçue au haut de la cuisse ne lui faisait plus de douleur.
— Ah ! bon Dieu ! frère, vous voyez , s’écriait mon père , que serait devenue cette pauvre fille , si clic fût tombée la première?