La prise de Théophile, etc
SUR Théophile. xxix
« de rame dans lequel il feroit bien veoir le sentiment « qu'il a de la religion chreslienne, Sa Majesté, déférant ce à la prière de tant de personnes de qualité, accorda son « retour quand il auroit veu ce livre et recogneu ses « actions respondre à ce qu'il en escriroit. Théophile, a Lien ayse de ces nouvelles, se baste de faire imprimer « son livre, qu'il dédie au Roy, veoid quelques grands (c personnages qui le font veoir les jésuites, ausquels « ils se confesse , et promet de tesmoigner p.'-r sa vie « et ses actions qu'il y veut mourir , et que jamais il « n'escrira rien qui sente du contraire; il rentre en la « bonne grâce du Roy, qui luy fait une remonstrance « sur sa vie licencieuse, et luy proteste que, s'il des- « couvre qu'il dise ou escrive jamais rien qui offence « Dieu , ou contre les bonnes mœurs, il le fera punir du a dernier supplice que méritent ceux qui comme luy a font gloire de tels discours. Vous ne veistes jamais « un homme plus humble ny qui feist de plus belles « promesses, mais il commença bientost de retourner a à son vomissement. » A travers ce style dévot , on aperçoit une scène curieuse , et dans laquelle Louis XIll joue le rôle de repreneur qu'il affectionnoit tant auprès de Cinq-Mars. Théophile s'instruit donc en la foy romaine par les conférences du P. AthanaseS du P. Arnoux , confesseur du Roi, et du Père Seguirand , entre les mains de qui il fit son abjuration. Cette formalité terminée, le poète embouche la trompette, et il répare le crime de son silence envers Luynes : Sa vertu est proche des anges , etc. ; mais les pasquins ne voyoient dans le grand duc qu'un oiseau de nuit , et l'ode de Théophile fut parodiée 2. Cependant le poète fut menacée, si le favori ne le fut guères. Puis viennent
1. Le P. Athanase Mole, prédicateur capucin , célèbre par les conversions qu'il opéroit.
Q. Eloges flu duc de Luynes, avec l'advis au roy, par Théophile , tusemble les répliques , 1620 , in-8, pièce , et le Recueil déjà cité.-r Avis au roi et réplique en faveur de la paix. — La Remonstrance à Théophile, 1620, in-8, pièce.
XXX Notice
des vers sur le balet du Roy ^ où Monseigneur le duc de Luynes représentoit Apollon en Thessalie. Le poète a dû trouver piquant de parler de Texii du dieu à propos du favori qui lui avoit fait jouer au naturel le rôle d'exilé ; mais Théophile avoit revu la cour, et tout lui sourioit :
Les amours plus mignards à nos rames se lient, Les triions a renvy nous viennent caresser. Les vents sont modérez, les vagues s'humilient l*ar tous les lieux de Tonde où nous voulons passer.
Sous un climat heureux , loing du hruit du tonnerre ,
Nous passons à loisir nos jours délicieux ,
Et là jamais noslre œil ne désira la terre
Ny sans quelque desdain ne regarda les cieux.
Garasse trouvera bientôt que Théophile regarde les cieux avec dédain , mais alors il a perdu cette humeur profane; on le souffre au coucher du Roi ; les seigneurs de la cour le visitent :
...Phœhus tous les jours chez moy A des manteaux doublez de pane.
Mon ame incague les destins; Je fay tous les jours des festins; On me va tapisser ma chambre; Tous mes jours sont des mardys-gras , Et je ne bois point d'hypocras S"il n'est faict avecques de l'ambre.
C'étoit le beau moment de la faveur de Luynes; mais les réformés s'agitoient , et la guerre vint troubler tous ces plaisirs. Le Roi se mit en route le 29 avril 1G21. Il paroît que Théophile lit la campagne :
Grâce à ce comte libéral
Et à la guerre de Mirande ,
Je suis poêle et caporal.
0 Dieux ! que ma fortune est grande !
Il vit sa ville natale, aux mains des soldats du Roi, (5 août), devenue le sanglant butin d"uae orgueilleuse armée :
Spectacles de frayeur, de cris , de funérailles.
SLR Théophile. xxxj
Avant de partir il avoit chargé son cher des Barreaux de publier ses œuvres, et il lui envoya une Epitre dont le style contrit devait servir à montrer l'auteur sous une nouvelle face. « Dieu n'entend que desimpiétez, tant « le siècle est maudit du ciel et de la terre w. Quant à Théophile, il veut « sortir sans masque devant fc les plus rigoureux censeurs des escholes les plus ^( chrestiennes. » Il croyoit que sa conversion faisoit sa sûreté; il mettoit en avant son traité de rimmortalite de rame, sans songer que ce trait d'union établi par saint Augustin entre la philosophie spiritualiste et le christianisme n'était pas plus un acte de foi aux yeux du clergé de son temps , qu'il ne passeroit pour tel auprès de certains prêtres de l'époque actuelle. Platon étoit un payen , et tout étoit dit.
Luynes étoit mort devant Monheurt , et le poëte n'avoit plus à craindre ses menaces. Le roi fut de retour à Paris le 28 janvier 1622. Théophile s'empresse de lui adresser une ode :
Boisset prépare des concerts , Et moy des vers à vos louanges :
Paris ne fut jamais si beau...
On passa l'hiver assez gaîment. « 11 y eut , dit Bassorapierre , plusieurs belles comédies et grands ballets. » Le poëte travailla pour son maître, le duc de Montmorency, et pour Monsieur le Premier. Mais la guerre recommença bientôt , il fallut quitter Cloris :
Maintenant que le roy s'esloigne de Paris , Suivy de tant de gens au carnage nourris, Qui dans ces chauds climats vont requérir les restes Du danger des combats et de celuy des pestes , Il faut que je le suive, et Dieu sans me punir, Cloris, ne te sçauroit empescher d'y venir...
Et il invite sa belle en très jolis vers à visiter son petit logis.
Le roi repartit le 20 mars. La patrie du poëte , Clairac, tomba de nouveau entre les mains des réformés. Cette guerre, qui fut cruelle, se termina par la reddition
xxxij Notice
.de Montpellier (i8 octobre). Le roi revint à Paris le lo janvier iG'iii. Nouveaux ballets, et Théophile célébra Bacchus ^. 11 préferoil les compagnons armés de verres à ceux qui \enoient de s'armer pour combattre ses anciens coreligionnaires.
Alors commença ce plein repos de sa vie ,
Où ses plus molles voluptcz Senibloienl avoir passé renvie.
Un jeune poëte , qui devoit lutter vainement contre Corneille, s'étoit joint à la domesticité du duc de Montmorency (16'ii). Mayret, né en i6o4, fut bientôt Tami de Théophile. Boi?sat , né en i6()3, qui devint dévot sur la fin de ses jours ; Denis Sanguin de Saint-Pavin , spirituel bossu, né vers 1600, qui devint aussi bigot, malgré larrét de Boileau , formèrent , avec des Barreaux, cette société de jeunes disciples que Théophile dressoit , disoit-on , à l'impiété , cette école de jeunes veaux, comme les appeloit Garasse.
Soudain partit ce traict de foudre inopiné Que jeta le ciel niuliné Dessus le comble de ma joye.
En i622,avoit paru ce Parnasse satyrique qui alloit faire tant de bruit , et qui , à sa naissance , semble s etre produit sous le manteau , comme tous les livres de ce genre, avec une merveilleuse facilité. Cette date de 1622 prouve que le Parnasse a été le prétexte, et non pas la cause réelle, du procès de Théophile, car il ne fut accusé qu'en 1628. Le titre de ce recueil n'éloit pas nouveau : on avoit publié en 1609 le Nouveau Parnasse, tout à fait inoffensif, composé de pièces de du Perron, de Bertaut , de Malherbe. Mais, la même année , Anthoine du Breuil avoit publié les Muses gaillardes 2, et au Cabinet satyrique (iGi 8) avoienlsuccédé , en
1. Vers pour le ballet des Bacchanales, dansé au Louvre le 26 de février 1695,
1. Ce recueil rare et peu connu est intitulé : Les Muses gaillardes , recueillies des plus beaux esprits de ce temps, par
SUR Théophile. xxxiij
i6ao, les Délices et la Quintessence satyrique , dont le Parnasse n'étoit que la reproduction sous un autre titre, avec l'adjonction de quelques pièces attribuées à Théophile par les éditeurs. Ces recueils étoient , comme les Priapées, des ramas de pièces de différents auteurs. Il est vrai que l'édition de 1623 portoit le nom de Théophile; mais, sur sa réputation, on pouvoit dès 1622 lui imputer ce nouveau méfait ; car ce volume contenoit plusieurs pièces de lui, — les épigrammes: Geste fem-
A. D. B. Parisien, dernière édition, reveuê, corrigée et de beaucoup augmentée, Paris, de rimprimerie d'Anihoine du Brueil,rué St-Jaques, au dessus de S. Benoist, a la Couronne, avec un frontispice gravé par Jac. Verheyen. « Voicy un pe- « tit hambrelin, dit le libraire dans' la dédicace; vous n voyez qu'il porte sur le front le tiltre de gaillard, ce qu'à «bon droit il mérite, pour estre de pareille humeur... Faictes « estât d'avoir souvent en vostre mémento le dernier article « de la pastenostre , parcequ'il est tellement séducteur que , « si vous vous plaisez en ses discours, il vous mettra si bien en « rut qu'au diable Tune des biches de la ville-neufve qui afc franchira le saut sans estre recalfeutrée et en danger qu"a- « près tant de travaux, sans enfraindre la loy de noz anciens « pères , avoir recours à la circoncision. Puis après , le pauvre « frère Gribouille, se voyant r'avalé le capuchon, se desespe- « reroit, ne pouvant plus servir le reste de ses jours qu'à mar- « quer la vaisselle. »
Cela s'imprimoit avec privilège du roi, 7 août 1609, grâces à la grande liberté qui régnoit sous Henri IV. C'est dans ce recueil que Garasse a pris l'épitaphe de Régnier :
J'ay vescu sans nul pensement , etc.
Et cette autre :
J'ay yescu sans soucy, je suis mort sans regret; Je ne suis plain d'aucun , car je n'ay plains personn*. De sçavoir où je vay, c'est un trop grand secret ; Je le laisse à juger à messieurs de Sorbonne.
Les Muses gaillardes ont servi pour le Cabinet satyrique^ et voilà comme les bonnes choses se transmettent de main en main. Garasse avoit lu les Muses gaillardes ; il ne s'en est pas vanté.
xxxiv Notice
me a fait comme Troye...; Grâce à ce comte libéral...; l'élégie : Chère Philis, j'ai bien peur que tu meures...; la satyre : Cognois-tu ce fascheui , etc., avec le passage anti-chrétien supprimé dans rédition des œuvres; l'ode : L'infidélité me deplaist. L'édition de i623 portoit, p. 3 , par le sieur Théophile \ et le sonnet sodomite suivoit. On ne trouvoit ensuite qu'un seul nom , celui de Colletet, précédant une pièce intitulée : Rencontre ; mais on reconnoissoit facilement les vers de Bois- Robert :Sur l'hyver, et d'autres vers, de Berthelot,Faret, Ogier, etc. 11 falloit attribuer évidemment à la cupidité des imprimeurs la présence du nom de Théophile en tête d'un livre obscène. La prudence au moins, si ce n'est l'obscénité, rendoit impossible le fait d'une publication volontaire. Aussitôt Théophile fait supprimer les exemplaires, et il publie la seconde partie de ses œuvres , avec une apologie de sa conduite , qui prouve combien les haines étoient vives contre lui. Ses accusateurs ont prétendu qu'à onze heures du soir il avoit contraint l'imprimeur Estoc de lui rendre les manuscrits de quelques vers imprimés dans le Parnasse. Le fait ne fut pas prouvé , et rien ne démontre que Théophile a participé à la publication de ce recueil. Nous donnons à la suite de cette édition les pièces qui lui ont été attribuées ; il est bien difficile de douter qu'il en soit l'auteur.
Toujours est-il qu'un arrêt fut poursuivi « au temps, ce dit Théophile au roi , que vostre parlement estoit conte gedié, à cause de la contagion, et qu'en l'absence du « plus grand nombre de Messieurs de la grand'cham- (c bre , il fallut extraordinairement emprunter des juges c( des enquestes, pour trouver le nombre de dix juges, « auquel nombre le procèz de contumace fut visité et « jugé en une matinée seulement , qui est pour cela peu <c de temps.» Cet arrêt, prononcé le 19 août 1623, condamnoit Théophile à être brûlé vif, Berthelot à être pendu et étranglé , déclaroit Colletet banni pour neuf ans , et permettoit au procureur général de faire informer plus amplement contre Nicolas Frenicle , que Vol-
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taire a confondu avec son frère ^ L'arrêt fut exécuté le même jour tg août, pour Théophile par figure et représentation, pour Berthelot en effigie à un tableau attaché à la potence.
Théophile se trouva la proie de tous ceux qu'il avait haïs ; SCS amis changèrent de face et furent tous muels et sourds: il fallut fuir. Il n'avoitmêrae pas attendu larrêt, car, dans son Ode au Roy, il parle de cinq ou six mois d'erreurs, et sa prise eut lieu un mois après l'arrêt. Son nom seul placé en tête du Parnasse satyrique avoit sufti pour faire éclater l'orage qui depuis longtemps menaçoit sa tête. Garasse lui fait dire : Je campe depuis le retour du roi. Chantilly lui servit d'asile. Il chanta la maison de Sylvie, et cette jeune duchesse alors si heureuse*. Là des Barreaux vint le consoler, et lui conter un songe sinistre où ses malheurs étoient prophétisés. Bientôt il fut errant.
. Le 18 août, on achevoit d'imprimer un gros volume in "4 lancé contre Théophile : La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps. Cet ouvrage étoit du Père François Garassus , ancien régent de Balzac. Ainsi, la main qui avoit préparé Tarrét s'inscrivoit elle-même sur le titre du livre : cette main étoit celle des jésuites.
i. Voir l'appendice, n^ i. L'arrêt porte Frenide, et Garasse écrit le nom de la même façon.
• Comme le nom de Frenide est complètement inconnu, uous adoptons la supposition de Voltaire en tant qu'elle porte sur Nicolas Frenide , qui n'avoit encore rien publié. Ses œuvres n'ont été imprimées qu'en i6i5. N. Frenicle auroit donc débuté par des poésies licencieuses, et sa qualité de conseiller du roy et gênerai en sa conr des monnoyes expliqueroit l'indulgence de la cour à son égard. L'altération du nom dans l'arrêt a peut-être été faite avec intention. Quoi qu'il en soit, il y a doute. M. Bazin se contente de parler d'M/i magistrat fourvoyé.
M. Ch. Asselineau, qui s'occupe en ce moment de la publication des manuscrits de Colletet , corrobore notre supposition en nous faisant connoître la liaison de ce dernier avec Frenicle.