‹ Œuvres complètes de Thomas (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · ESS\I · texte numérisé non relu

ESS\I

ils humilient ceux qui ne les ont pas ; l'art de ne tyranniser ni les volontés , ni les désirs , et de ne point abuser de la faiblesse même, qui en obéissant s'indigne; et la complaisance, qui adopte les idées qu'elle n'a point eues ; et la prévenance, qui devine les craintes et encourage les pensées; et la franchise, qui inspire une si douce confiance : et toute cette politesse enfin, qui peut-être n'est pas la vertu, et qui en est quelquefois l'heureux mensonge ; qui donne des règles à l'amour-propre, et fait que l'orgueil, à chaque instant, passe à côté de l'orgueil sans le heurter.

Nous ne suivrons pas le parallèle des sexes dans tous leurs sentiments; mais on remarque, en général, que les femmes corrigent ce que l'excès des passions mettrait d'un peu dur dans le commerce des hommes. Leur main délicate adoucit , pour ainsi dire , et polit le ressort de la société. On voit que leur politesse est une suite de leur caractère ; elle tient à leur esprit , à leur finesse , à leur intérêt même. Pour les plus vertueuses, la société est un lieu de conquêtes. Peu d'hommes ont fait le système de renvoyer tout le monde content, et tant pis pour ceux qui l'auraient; mais beaucoup de femmes ont eu ce projet, et quelques-unes y réussissent. Plus leur société s'étend, plus ce genre de mérite se perfectionne , parce qu'alors il y a plus de petits

SUR LFS FEMMES. qc)

intérêts à concilier et de caractères à réunir. C'est une machine qui se complique , et demande plus de supériorité pour assortir les mouvements (i).

Mais aussi cette politesse si fine doit quelquefois mener à la fausseté : on met l'expression du sentiment à la place du sentiment même ; de là le reproche si répété contre les femmes. Il faut convenir que, par leur nature, elles sont plus portées à tous les genres de dissimidation. C'est la force qui déploie tous ses mouvements en liberté ; mais la faiblesse et l'art de plaire doivent observer et mesurer les leurs. Ainsi les femmes,

(i) En général, on est d'autant plus poli, qu'on est moins à soi et plus aux autres , qu'on tient plus à l'opinion , qu'on est plus jaloux d'être distingué , qu'on a peut-être moins de ressources et de grands moyens pour l'être. Enfin , chez les particuliers comme chez les peuples, et dans les sexes comme dans les rangs, la politesse suppose encore l'oisiveté, parce qu'elle suppose l'habitude et le besoin de vivre ensemble. Et c'est de là que naît l'art des ménagements , le besoin des égards, et toutes les petites jouissances de la vanité. On s'accoutume à donner ce qu'on reçoit , et à exiger ce qu'on donne. Ainsi la délicatesse de l'amour-propre produit tous les raffinements delà société, comme la délicatesse des sens produit la recherche des plaisirs; et la délicatesse de l'esprit (qui peut-être n'est que le résultat des deux autres) produit la finesse du goût. On voit comme tous ces objets tiennent ensemble, et comme ils tiennent aux femmes.

r OO ESSAI

plus timides, apprennent à cacher les sentiments qu'elles ont, et finissent par montrer ceux qu'elles n'ont pas. L'homme peut avoir de la franchise sans vertu , parce que souvent elle est sans effort, et qu'elle peut être en lui le besoin d'une ame impétueuse et libre ; mais la sincérité chez les femmes, quand elle est réelle, ne peut être qu'un mérite. Quelquefois l'homme faux joue la franchise par système : les femmes se piquent rarement de ce genre d'hypocrisie; et, quand par hasard elles l'ont , elles donnent leur franchise comme une marque de confiance pour plaire davantage : c'est un sacrifice qu'elles font à l'amitié. Ainsi l'homme a de la franchise par orgueil ; et la femme, par adresse : l'un peut dire une vérité sans autre objet que la vérité ; dans la bouche de l'autre, la vérité même a toujours un but. La fausseté de l'homme va presque toujours à ses intérêts ; elle n'est que pour lui : celle de la femme va presque toujours à plaire ; elle se rapporte toute aux autres. De ces deux faussetés , l'une vous trompe et l'autre vous séduit. Enfin la flatterie se trouve également dans les deux sexes ; mais celle de l'homme est souvent dégoûtante à force d'être basse ; celle de la femme est plus légère et paraît de sentiment : même quand elle est outrée , elle est amusante , et n'est jamais vile ; le motif et la grâce la sauvent du mépris.

Pour achever ce parallèle, qui n'est déjà que trop long, il faudrait examiner encore, dans les deux sexes, les vertus rigides qui tiennent à l'équité , et ces qualités vigoureuses et fortes qui tiennent au courage; mais toutes les distinctions qu'on pourrait faire sur ces objets, partiraient toujours des mêmes principes. Ainsi , à l'égard de l'équité, d'où naissent les devoirs d'une justice austère et impartiale, si, entre les deux sexes, il y en a un qui sente presque toujours avant que de juger, si son imagination, qui l'entraîne , lui donne des aversions ou des penchants dont il ne se rend pas compte ; si une règle uniforme et inflexible doit fatiguer ses caprices; si enfin , dans tous les temps , il se décide bien plus par des idées particulières , que par des vues générales, il faut avouer alors que cette équité rigide qui voit moins les circonstances que la règle, et les personnes que les choses, serait moins faite pour lui. Aussi, rarement les femmes sont-elles comme la loi qui prononce sans aimer ni hair; leur justice soulève toujours un coin du bandeau , pour voir ceux qu'elles ont à condamner ou à absoudre. Ouvrez l'Histoire , vous les verrez toujours voisines, ou de l'excès de la pitié, ou de l'excès de la vengeance : il leur manque cette force calme qui sait s'arrêter; tout ce qui est modéré les tourmente.

Une femme de beaucoup d'esprit (r) a dit que les Français semblaient s'être échappés des mains de la Nature , lorsqu'il n'était encore entré dans leur composition que l'air et le feu. Elle en aurait pu dire autant de son sexe; mais sans doute elle n'a pas voulu trahir son secret.

Il serait bien hardi de vouloir décider jusqu'où la nature des deux sexes paraît susceptible de courage : mais ce mot de courage est vague ; et , pour en fixer l'idée , il en faudrait distinguer de différentes espèces. On connaît la distinction du courage d'esprit et du courage physique; mais ces deux genres se subdivisent encore. Ainsi, dans le courage d'esprit, on trouve un courage de principes, qui fait braver l'opinion; un courage de volonté, qui donne de l'énergie à l'ame, et l'empêche d'être gouvernée ; un courage de constance, qui supporte l'idée des longs travaux et les travaux mêmes; un courage de sang-froid, qui, dans les circonstances délicates, voit tout et voit bien : et, dans le courage physique, un courage contre la douleur, qui sait souffrir; un courage contre les périls, soit celui d'audace qui affronte, soit celui d'intrépidité qui attend; un courage d'habitude, qui est de tous les jours, et s'applique à tous les objets; et ce courage

' *(i) Madame de Graffigni, Lettres Péruviennes.

SUR LES FEMMES. lo3

d'enthousiasme, qui est comme la fièvre d'une ame ardente, qui naît et s'éteint , et fait braver dans un temps ce qu'on eût redouté dans un antre.

Je laisse à mes lecteurs à faire l'application de ces détails : mais ce qu'on doit remarquer, c'est que, de tous les genres de courage, celui que les femmes ont le plus, est celui de la douleur; ce qui vient sans doute de la foule des maux auxquels les a soumises la Nature. Quoi qu'il en soit , elles aimeraient cent fois mieux souffrir que déplaire, et braveraient bien plutôt la douleur que l'opinion. On a vu aussi, dans les dangers, des exemples d'un courage extraordinaire chez les femmes : mais c'est toutes les fois qu'une grande passion, ou une idée qui les remue vivement, les enlève à elles-mêmes : alors leur imagination qui s'enflamme, leur fait vaincre leur imagination, même; et leur sensibilité ardente , portée toute vers un objet , étouffe les petites sensibilités d'habitude, d'où naît la crainte, et qui produisent la faiblesse : elles ont dans ces secousses une force qui brave tout , et va plus loin qu'une force habituelle, qui, par sa continuité même, a moins de ressort, et doit être moins voisine de l'excès.

Telle est , dans la question de l'égalité ou de Ifi supériorité des sexes, une partie des objets

1 u4 ESSAI

qu'il eût fallu discuter et mettre dans la balance. Pour la bien traiter, il faudrait tout-à-la-fois être médecin , anatomiste , philosophe , raisonnable et sensible, et surtout avoir le malheur d'être parfaitement désintéressé.

Le seizième siècle , qui avait vu naître et s'agiter cette question, fut peut-être l'époque la plus brillante pour les femmes. Après ce temps on trouve beaucoup moins d'ouvrages en leur honneur. Cette espèce d'enthousiasme général d'une galanterie sérieuse était un peu tombé. L'extinction entière de la chevalerie en Europe , l'abolition des tournois; les guerres de religion en Allemagne, en Angleterre et en France; les femmes appelées dans les cours; et les mœurs qui doivent naître de l'oisiveté, de l'intrigue, et de la beauté regardée commeun instrument de fortune; enfin , le nouveau goût de société qui commença partout à se répandre , goût qui polit les mœurs en les corrompant, et qui, en mêlant davantage les deux sexes , leur apprend à se chercher plus et à s'estimer moins : tout contribua à diminuer un sentiment qui , pour être profond , a besoin d'obstacles , et d'un certain état de l'ame où elle puisse s'honorer par ses désirs, et s'estimer par sa faiblesse même.

Cependant celte révolution ne se fit que lentement parmi nous. Sous François I", qui donna

SUR LES FEMMES. Io5

le signal de la corruption en France, on trouve encore en amour des jalousies, des vengeances, des liaines et des crimes, qui prouvent des mœurs. Sous Catherine de Médicis , ce fut un mélange de galanterie et de fureurs. L'ardeur italienne vint se mêler à la volupté française : tout fut intrigue. On parlait de carnage dans des rendez-vous d'amour; et l'on méditait, en dansant, la ruine des peuples. Cependant les soins mêmes de la politique et de la guerre, les factions, les partis, et je ne sais quoi de romanesque qui restait encore, donnaient aux âmes une certaine vigueur qui se portait jusque dans les sentiments que les femmes inspiraient. Sous Henri IV, on vit une galanterie plus douce; il eut les mœurs cfun chevalier, et les faiblesses d'un roi sensible. On se fit honneur de l'imiter; et les courtisans, accoutumés aux actions d'éclat et aux conquêtes , audacieux et brillants , portèrent dans l'amour cette espèce de courage noble qu'ils avaient montré dans les combats. On se corrompait partout, mais on ne s'avilissait point encore.

Sous Louis XIII , l'esprit , qui commença à se développer, fit mêler la métaphysique à la galanterie. On connaît les fameuses thèses que le cardinal de Richelieu fit soutenir sur l'amour. Ce qu'on serait tenté de prendre pour une es-

I o6 ESSAI

pèce de parodie et une charge comique , n'était que l'expression sérieuse des mœurs de ce tempslà. Les guerres de religion avaient mis la controverse à la mode; le nouveau goût des lettres faisait prendre les formes scholastiques pour la science. Le faux bel-esprit naissait du désir de l'esprit, et de l'impuissance d'en avoir. La galanterie, qui ne détruit rien et se mêle à tout, parce qu'elle n'a rien de profond , et qu'elle est plutôt une tournure de l'esprit qu'un sentiment ; la galanterie adoptait tous ces mélanges, et s'était formé un nouveau jargon, tout-à-la-fois mystique, métaphysique et romanesque. Ce n'étaient que dissertations sur les délicatesses et les sacrifices de l'amour. Quoiqu'on disserte peu sur ce qu'on sent beaucoup , cependant ces conversations mêmes et ces maximes annonçaient un tour d'imagination qui , en permettant la galanterie, y joignait la tendresse, et liait toujours à l'idée des femmes une idée de sensibilité et de respect.

La régence d'Anne d'Autriche et la guerre de la minorité furent une époque singulière. La France était dans l'anarchie; mais on mêlait les plaisanteries aux batailles, et les vaudevilles aux factions. Alors tout se menait par des femmes; elles eurent toutes, dans cette époque, cette espèce d'agitation inquiète que donne l'esprit de

SUR LES FEMMES. lO"

parti, esprit moins éloigné de leur caractère qu'on ne pense : les unes imprimaient le mouvement ; les autres le recevaient. Chacune , selon son intérêt et ses vues, cabalait, écrivait, conspirait : le temps des assemblées était la nuit. Une femme au lit, ou sur sa chaise longue, était l'ame du Conseil ; là , on se décidait pour négocier, pour combattre, pour se brouiller, pour se raccommoder avec la cour. Les faiblesses secrètes préparaient les plus grands événements; l'amour présidait à toutes les intrigues : on conspirait pour ôter un amant à sa maîtresse, ou une maîtresse à son amant. Une révolution dans le cœur d'une femme annonçait presque toujours une révolution dans les affaires (i).

Les femmes, dans le même temps, paraissaient souvent en public et à la tète des factions. Alors

. i) Chaque femme avait son département et son empire. Madame de Montbazon , belle et brillante, gouvernait le duc de Beaufort; madame de Longueville, le duc de La Rochefoucault; madame de Chàtillon , Nemours et Condé; mademoiselle de Clievreuse , le coadjuteur; mademoiselle de Saujon, dévote et tendre, le duc d'Orléans; et la duchesse de Bouillon, son mari. Cependant madame de Clievreuse, vive et ardente , se livrait à ses amants par goût, et aux affaires par occasion; et la princesse Palatine, tour-à-tour ;imie et ennemie du grand Condé, par l'ascendant de son esprit bien plus que de ses charmes subjuguait tous ceux à qui

elles joignaient à leur parure les écharpes qui distinguaient leur parti. On se serait cru transporté dans les pays des romans, ou au temps de l'ancienne chevalerie. On voyait, dans des salles ou sur des places, des instruments de musique mêlés avec des instruments de guerre, des cuirasses et des violons, et des beautés parmi des guerriers. Souvent elles visitaient les troupes et présidaient à des conseils de guerre (i). La dévotion chez les femmes se mêlait à l'esprit de faction, comme l'esprit de faction à la ga-

elle voulait plaire , et qu'elle avait ou la fantaisie ou l'intérêt de persuader. On sait qu'elle eut tout-à-la- fois une ame passionnée et un esprit ferme ; et qu'elle parut aussi romanesque en amour, que politique dans les intérêts d'Etat.

{ i) Il y eut un régiment créé sous le nom de Mademoiselle ; et Monsieur écrivait à des femmes qui avaient suivi sa fille à Orléans: A mesdames les comtesses , maréchales de camp dans l'armée de ma fille contre le Mazarin. Personne n'ignore ce que fit cette princesse , qui avait tout le courage d'esprit qui manquait à son père. On sait qu'à Orléans , elle escalada presque les murs, tandis qu'on délibérait si on devait la recevoir. Et' à la porte St- Antoine, pendant que le grand Condé se couvrait de gloire contre Turenne, qui n'était plus grand que parce qu'il combattait pour son prince , elle était au milieu des morts et des blessé" ; donnant dans Paris tous les ordres que personne, ou ne pouvait, ou ne voulait donner , et se faisant obéir par respect de ceux qui pouvaient lui désobéir par devoir.

SUR LES FEMMES. roo

lanterie. Lisez les Mémoires du temps , vous verrez Mademoiselle remplir les devoirs les plus sacrés de la religion, avant de partir pour un voyage où elle allait cabaler contre le roi. A Orléans, elle fait la guerre civile, et va à complies. Elle donne des audiences réglées aux rebelles, au retour de la messe. On cabalait le matin, et on visitait les couvents le soir; jamais on ne vit plus de femmes de la cour se faire carmélites. Il semble qu'au milieu des troubles, les âmes se portaient à tout avec plus d'impétuosité ; et les imaginations, échauffées par tantde mouvements, se précipitaient également vers la guerre, vers l'amour, vers la religion et vers les cabales.

A l'égard de l'esprit de galanterie, il eut à peu près le même caractère ou les mêmes symptômes que sous Louis XIII, excepté que la guerre civile, et cette espèce d'exagération que les mouvements extraordinaires donnent à l'ame, fortifia la petite teinte de chevalerie qui restait encore dans l'amour. Anne d'Autriche avait porté à la cour de France une partie des mœurs de son pays. C'était un mélange de coquetterie et de fierté, de sensibilité et de réserve, c'est-à-dire un reste de l'ancienne et brillante galanterie des Maures, jointe à la pompe et à la fierté des Castillans. Alors danses, romans, comédies, intrigues, tout fut espagnol. Les déguisements,

ÎIO ESSAI

les scènes de nuit, les aventures, devinrent à la mode; seulement la vivacité française substitua les violons au son languissant des guitares. On jouait de grandes passions qu'on n'avait pas; on se faisait honneur d'afficher publiquement les passions qu'on avait. Un hommage rendu à la beauté était regardé, de la part des hommes, comme un devoir. Alors les plus petites choses avaient une valeur; et le don d'un brasselet ou une lettre faisaient un événement dans la vie. On parlait aussi sérieusement de galanterie ou d'amour, que du gain d'une bataille (i).

C'est ce caractère qui forma l'esprit des premiers romans du siècle de Louis XIV : romans éternels, parce qu'on croyait que toute passion doit être longue; sérieux, parce qu'on regardait

(i) On connaît ces vers du duc de La Rochefoucault à madame de Longueville :

Pour mériter son cœur , pour plaire à ses beaux yeux. , -J'

J'ai fait la guerre aux rois , je l'aurais faite aux dieux. t

On vit le duc de Bellegarde, qui s'était déclaré hautement l'amant de la reine, en prenant congé d'elle pour aller commander une armée lui demander, pour faveur, qu'elle voulût bien toucher la garde de «on épée. On vit , pendant la guerre civile, M. de Chàtillon , amoureux de mademoiselle de Guerchi, porter dans une bataille une de ses jarretières nouée à son bras.

SUR LES FEMMES. Ili

une passion comme une chose importante dans la vie; pleins d'aventures, parce qu'on s'imaginait que l'amour devait tourner les tètes ; pleins de conversations, parce qu'on faisait de l'amour une science qui avait ses pnncipes et une méthode; héroïques surtout, parce qu'il fallait mettre les pins grands hommes aux pieds des femmes , et que le préjugé était alors que l'amour (levait consulter Ihonneur, et s'élever par son objet au lieu de chercher à l'avilir.

C'est ce caractère qui forma notre théâtre, et, subjuguant jusqu'à Corneille, lui fit placer l'amour entre les intérêts d'État, et les vengeances entre les conspirations et les parricides.

C'est cet esprit général, régnant dans l'enfance de Louis XIV, qui lui donna peut-être, avec les femmes, ce caractère tout-à-la-fois grand et sensible par lequel , jeune encore , et dans une passion ardente, il voulut placer une de ses sujettes sur le trône, et fut ensuite capable de se vaincre; par lequel il conçut une passion non moins vive pour Henriette d'Angleterre , et sut y mettre un frein ; par lequel , toujours roi , quoique amant, il sut, dès sa jeunesse, mettre de la dignité dans ses plaisirs. Mais, quoiqu'il couvrît toujours la volupté de la décence, cependant les mœurs des femmes, par une révo-

lution nécessaire , durent s'altérer sous son règne.

Jusqu'alors les vices de la cour n'avaient guère été ceux de la nation. Les différents ordres de l'Etat étaient plus séparés. On touchait encore au temps où les grands seigneurs avaient une grandeur personnelle, qui les avait rendus tout à-la-fois redoutables pour la cour et tyrans pour le peuple. Plus ils étaient puissants, plus les rangs étaient marqués. L'orgueil ne se mêle pas, et fait signe que Ton recule. Le despotisme suprême abat toutes les barrières ; mais le despotisme subalterne les multiplie, pour se séparer davantage de ceux qui oseraient prétendre à l'égalité. Dans cet état, la corruption et l'audace des mœurs sont presque regardées comme un privilège du rang. Les vices mêmes de ceux qui oppriment, sont, pour les autres, une partie de leur oppression; et l'on est moins porté à imiter ceux que l'on hait. D'ailleurs, la communication des mœurs de la cour ne pouvait se faire que par la haute magistrature et les gens riches ; mais les magistrats, plus austères, étaient plus renfermés. Vivant entre l'étude et les lois , ils étonnaient la cour et ne l'imitaient pas. A l'égard des gens riches, la plupart n'étaient que riches. La honte de certaines fortunes n'admettait point la familiarité de l'orgueil. Le luxe, qui seul

SUR LES FEMMES. Il3

rapproche la grandeur de la richesse, vice de quelques particuliers, n'était pas la maladie générale. Les uns n'avaient pas encore besoin de trafiquer de leurs noms; les autres ne pensaient point encore à en acheter un. Comme on s'occupait plus de ses devoirs , il y avait moins de temps à perdre : ainsi, moins de société. Les moeurs de tout ce qui n'était pas la cour étaient donc plus sauvages ; et cette espèce de grossièreté antique était une barrière de plus, parce qu'elle était un ridicule. Le contraste des manières marquait où l'orgueil devait s'arrêter pour ne pas se confondre. Entre la capitale et les provinces, il n'y avait guère moins de barrières qu'entre les Etats. Moins de grands chemins, de sûreté, de voitures, surtout moins de luxe et de besoins, et par conséquent beaucoup moins de cette activité inquiète qui fait qu'on se déplace, et qu'on va chercher dans la capitale de l'or, de la servitude et des vices , retenant chacun sous le toit de ses pères, contribuait à prolonger les mœurs de la nation.

Mais, sous Louis XIV, tout changea. Les gens de la cour n'ayant plus que des titres sans pouvoir, et réduits à une grandeur de représentation au lieu d'une grandeur réelle, refluèrent davantage vers la société et vers la ville. L'inégalité des fortunes s'augmenta par l'inégalité des 4 8

l 1 4 Ji s s A I

impôts. On mit plus de prix aux richesses. Les grands eurent plus de besoins; les riches plus de faste; les pauvres, corrompus par leurs désirs, moins de mœurs : tout se rapprocha. La magnificence et le luxe du prince fortifièrent encore ces idées. On s'endetta par devoir, et l'on se ruina par orgueil. On ménagea bientôt ceux qu'on méprisait. Pour conserver ses titres, il fallut les partager. L'or, enlevé aux pauvres, devint le médiateur entre les riches et les grands. La magistrature même changea. Tout ce qui allait à Versailles en prit les moeurs. La société, plus polie, fit disparaître la différence des Ions. La rouille des vieux usages s'effara. Tous les Ordres se mêlèrent. On accourut des provinces; la misère des campagnes, le luxe des villes, l'ambition , le commerce , la réputation du prince et ses conquêtes , les fêtes romanesques de sa cour, les plaisirs même de l'esprit, tout attira dans la capitale ; on y vint en foule quitter ses préjugés , rougir de ses mœurs , et tout à-la-fois se polir, s'enrichir et se corrompre.

Il est trop aisé de voir l'influence que tous ces changements et ce mélange universel durent avoir sur les femmes. La galanterie devint une mode, et l'aisance des mœurs une grâce. Tout imita la cour; et, d'un bout du royaume à l'autre, les vices circulèrent avec les agréments.

Une autre révolution accompagna celle des

SUR LES FEMMES. Ii5

mœurs. Dans un pays où naissait le goût de la société et des lettres, le goiit de l'esprit dut gagner les femmes. Mais, comme le goût ne se forme que lentement; que le naturel et la grâce tiennent à un instinct délicat, qui sent quelquefois le vrai, sans pouvoir le définir: comme on est porté à croire que ce qui coûte doit être admiré; et que, pour être mieux, il ne faut ressembler à personne: comme ce qui est faux paraît quelquefois brillant, parce qu'il présente une face nouvelle, et cache une partie de l'objet pour faire sortir le reste; comme enfin tout ce qui est de mode s'exagère, on dut prendre d'abord le bel-esprit pour l'esprit. Les femmes qui aspirèrent à se distinguer, créèrent des expressions qu'on admirait beaucoup , parce qu'on les entendait peu. On mit des mots singuliers à la place des idées qu'on n'avait pas; et, pour n'être pas commun , on devint ridicule. Tout contribua à ce délire : les livres italiens et espagnols , qui étaient alors très à la mode; les lettres de Voiture, les romans de mademoiselle Scudéry, l'admiration très-réelle pour ce qu'on appelait les précieuses ^ les conversations de l'hôtel de Rambouillet ; enfin la société et le nom imposant de madame de Longueville, qui, après avoir été dans la Fronde à la tête des factions, vieille et sans amants comme sans cabale , se désen-

Il6 ESSAI

nuyait à faire de la métaphysique sur l'amour et des dissertations sur l'esprit, et à préférer naïvement Voiture à Corneille.

On sait que Molière, en chargeant ce ridicule, le fit disparaître. Quelques femmes ensuite se livrèrent aux lettres, et quelques-unes cultivèrent les sciences; mais ce fut bien loin d'être l'esprit général. Dans le siècle le plus éclairé, on ne pardonna point aux femmes de s'instruire. Il semble que la nation, distinguée par sa valeur et par ses grâces, ait toujours craint d'avoir une autre espèce de mérite. Le goût des lettres a été regardé comme une sorte de mésalliance pour les grands, et un pédantisme pour les femmes. Ce mépris secret, digne des Francs nos aïeux, dut retenir surtout le sexe que l'opinion gouverne le plus. Quelques femmes bravèrent ce préjugé, mais on leur en fit un crime. Comme tout ce qui est bien a son excès , et qu'un bon mot ne peut manquer d'être une raison, en associant ce qui est ridicule à ce qui est utile on vint aisément à bout de décrier les connaissances dans les femmes. Despréaux et Molière joignirent au préjugé l'autorité de leur génie. Mais, trop habiles pour y manquer, tous deux chargèrent le tableau pour faire rire. Molière surtout mit la foHe à la place de la raison; et l'on peut dire qu'il trouva l'effet théâtral plus que la vérité.

SUR LES F FINIMES. 117

En effet , à examiner la question, il semble que , dans un pays et dans un siècle où l'on est prodigieusement loin de cette première innocence qui attache des plaisirs purs à la retraite et à l'heureuse ignorance de tout, hors de ses devoirs ; dans un siècle où les mœurs générales sont corrompues par l'oisiveté , où tous les vices se mêlent par le mouvement, et où on ne peut plus remplacer ou suppléer les vertus que par les lumières; au lieu de détourner les femmes d'acquérir des connaissances et de s'instruire-, il fallait les y encourager. Armande et Philaminte sont des êtres très-ridicules, j'en conviens, et qui méritent qu'on en fasse justice; mais le bonhomme Chrysale, qui, dans sa grossièreté franche et bourgeoise, renvoie sans cesse les femmes à leur dé, leur fil et leurs aiguilles, et ne veut pas qu'une femme lise et sache rien, hors veiller sur son pot, n'est plus du siècle de Louis XIV (i). C'était remonter à deux cents

(i] Voyez dans les Femmes savantes l'excellente scène septième du second acte. On sent bien que je ne prétends point blâmer ici ce rôle de Chrysale comme rôle comique : il est du plus grand effet ; et , dans ce genre , Chrysale et Martine sont véritablement les deux rôles de génie de la pièce. Je l'examine seulement du côté moral, et indépendamment de tout effet de théâtre.

Page 1