‹ Œuvres complètes de Thomas (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · I I 8 ESSAI · texte numérisé non relu

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ans : c'était oublier que les mœurs d'un siècle sont incompatibles avec celles d'un autre; et que , par un certain enchaînement de vertus et de vices , il y a un progrès nécessaire de lumières comme de mœurs, auquel il est impossible de résister. On peut dire que c'est surtout pour la législation du théâtre, qu'est fait le principe de Solon, de donner, non les meilleures lois possibles, mais les meilleures relativement au peuple et au temps. Ainsi, au lieu de faire contraster avec les deux folles que Molière a peintes, ce Chrysale qui est donné pour l'homme raisonnable de la pièce , et qui n'est que l'homme raisonnable d'un autre siècle, si on avait peint ime femme jeune et aimable , qui eût reçu , du côté des connaissances et de l'esprit , la meilleure éducation, et qui eût conservé toutes les grâces de son sexe; qui sût penser profondément, et qui n'affectât rien; qui couvrît d'un voile doux ses lumières, et eût toujours un esprit facile, de manière que ses connaissances acquises parussent ressembler à la nature; qui pût apprécier et sentir les grandes choses et ne dédaignât jamais les petites; qui ne fît usage de l'esprit que pour rendre plus touchant le commerce de l'amitié ; qui , en étudiant et connaissant le cœur de l'homme, n'eût appris qu'à avoir plus d'indulgence pour les faiblesses, et de respect pour

les vertus; qui , enfin , mît les devoirs avant tout , mais les connaissances après les devoirs, et n'employât la lecture qu'à remplir les instants que laisse dans le monde le vide des sociétés et de soi-même, et à embellir son ame en cultivant sa raison; peut-être alors, la comédie de Molière, admirable à tant d'égards, et excellente en tous points, si elle eût été faite pour un siècle moins avancé , eût présenté pour le siècle poli et corrompu de Louis XIV, à côté du ridicule, une leçon, et, dans les femmes, l'usage heureux des lumières à coté de l'abus (i).

Quoi qu'il en soit, les femmes , sous Louis XIV, furent presque réduites à se cacher pour s'instruire , et à rougir de leurs connaissances , comme , dans les siècles grossiers , elles eussent rougi d'une intrigue. Quelques-unes cependant osèrent se dérober à l'ignorance dont on leur faisait un devoir; mais la plupart cachèrent cette hardiesse sous le secret ; ou , si on les soupçonna, elles prirent si bien leurs mesures, qu'on ne put les convaincre ; elles n'avaient que l'amitié pour confidente ou pour complice. On voit par là même que ce genre de mérite ou de défaut ne

(i) Je ne sais pas si Molière eût trouvé un pareil modèlr dans le siècle de Louis XIV; mais je sais bien qu'il l'eût trouvé dans le nôtre.

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dut pas être fort commun sous Louis XIV; maib, par la politesse générale du siècle, il y eut, chez les femmes, un autre genre d'esprit très à la mode alors , et surtout à la cour : c'est cet esprit aimable, et qui n'a que des grâces légères, qui n'est point gâté par les connaissances, ou y tient si peu qu'on lui pardonne; qui écrit trèsagréablement des bagatelles, et peut se compromettre jusqu'à écrire quelquefois de jolis vers; qui dans la conversation charme toujours sans paraître y prétendre, plaît à tout le monde, n'humilie personne; et, lors même qu'il est le plus brillant, l'est de manière qu'on l'excuse, et qu'on voit bien qu'il n'y a pas de sa faute. Tel fut, comme on sait, l'esprit des La Fayette, des Ninon, des LaSuze, des La SabHère et des Sévigné, des Thianges et des Montespan , de la duchesse de Bouillon et de la belle Hortensc Mancini, sa sœur; enfin de madame de Maintenon, lorsque, jeune encore , elle faisait le charme de Paris, avant qu'elle habitât la cour, et fût condamnée à la fortune et à l'ennui (i).

(i) Dans le nombre des femmes que je viens de citer, on distinguera toujours madame de La Fayette et madame de Sévigné. Madame de La Fayette , si connue par des romans ingénieux et pleins d'une sensibilité douce , joignait une raison solide à tous les agréments du caractère et de l'esprit. C'est elle qui , la première , a mis , dans les romans , le.s

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La plupart de ces femmes furent célébrées par des poètes qui, pour leur plaire , savaient prendre leur ton. On remarque que, dans tous les vers de Boileau , il ne se trouve pas le nom d'une seule femme de son temps. Pour mériter ses éloges, il fallait être roi, ministre ou docteur de Sorbonne. Mais La Fontaine , plus sensible et plus doux, a loué presque toutes les femmes de la cour, célèbres par leurs agréments

sentiments ù la place tics aventures, et des hommes aimables au lieu des héros. Elle fit dans son genre ce que Racine fit dans le sien. En substituant l'intérêt au prodige , elle prouva qu'il valait mieux attendrir qu'étonner.

Madame de Sévigné , avec des lettres écrites au hasard , a fait, sans y penser, un ouvrage enchanteur. Dans son style plein d'imagination , elle crée presque une langue nouvelle. Elle jette à tout moment de ces expressions que l'esprit ne fait pas , et qu'une ame sensible seule peut trouver. Elle donne aux mots les plus communs une physionomie et une ame. Tous ses tours de phrase sont des mouvements, mais des mouvements abandonnés, et qui n'en ont que plus de grâce. Les moments qu'elle peint se fixent sous son pinceau, et on les voit encore. Comme elle s'accuse , se loue, se plaint! Comme sa joie est douce, et que sa tristesse a de charmes ! Comme elle intéresse toute la nature à sa tendresse! S'il y avait un être qui ignorât ce que c'est que sensibilité (à peu près comme il v a des aveugles et des sourds de naissance ) et qu'on voulût lui donner une idée de cette espèce de sens qu'il n'a pas, il faudrait lui faire lire les lettres de madame de Sévigné.

OU leur esprit. Il avait uue arae faite pour les sentir, et le ton qu'il fallait pour les chanter. Dans son abandon et sa paresse, il semblait errer sur tout avec indifférence; mais il sentait par instinct les grâces dans les femmes, comme il les rencontrait par instinct dans ses vers. Racine, très-dédaigneux quoique très-courtisan , et plus porté en général à la satire qu'à l'éloge, n'en a loué que deux : madame de Maintenon dans Esther, et Henriette d'Angleterre dans une dédicace ; mais Racine n'en est pas moins le plus éloquent panégiriste des femmes, qu'il y ait eu. Quinault, sans en avoir peut-être chanté aucune , les a de même célébrées toutes. Il a fait pour elles un monde exprès et qui subsiste encore, où il n'y a d'autres mœurs que celles de l'ancienne chevalerie, ou les dieux, les héros et les hommes sont tous amants par devoir, et où, sous peine de ridicule, il est défendu de penser, de chanter, de combattre, de vivre, de mourir, et de monter aux cieux, ou de descendre aux enfers, que pour une femme.

Fléchier et Bossuet en ont immortalisé quelques-unes. Ils ont célébré des vertus, comme les autres ont célébré des agréments. Mais, si l'oraison funèbre est de tous les ouvrages celui peut-être qui est le moins propre à peindre un caractère , même dans un homme , parce

qu'il faut presque toujours exagérer les proportions; qu'on a un cadre immense, et qu'on veut le remplir; qu'il y a des qualités qu'il faut taire; qu'il faut quelquefois supposer des motifs où il n'y en a point ; qu'il faut supprimer les détails , qui cependant peignent mieux que les masses; qu'il faut donner à celui qu'on loue en pompe, un caractère général et une physionomie qui soit une, et que souvent il n'en a point eu ; enfin, parce qu'il faut faire une figure de représentation , et qu'une figure de représentation n'est presque jamais une figure vraie : à plus forte raison ce genre est-il moins propre à bien rendre l'espèce de mérite d'une femme. Leurs traits sont trop délicats et trop fins ; ils échappent à ce pinceau. Aussi presque toutes les oraisons funèbres des femmes ne peignent rien , et ce sont plutôt des sermons que des portraits. Bossuet en a deux célèbres; mais la beauté de l'une tient à de grands événements et a un trône renversé; celle de l'autre, à une mort tragique et terrible. De quatre que Fléchier a faites, la meilleure, sans contredit, est celle de madame de Montausier; mais a-t-il pu la peindre (i)? Apprend-on là ce qu'on sait par

(i) Mathime de Montausier, connue avant son mariage sous le nom de Julie d'Angenncs , était fille de 1.% célèbre

les anecdotes du temps, que la grande réputation d'esprit qu'eut madame de Montausier dans sa jeunesse, vint de ce que Voiture chez sa mère composait ses lettres? Apprend-on là enfin que, dès qu'elle fut à la cour, elle oublia tous ses amis, et que ce fut pour elle que le duc de La Rochefoucault fit cette maxime , « qu'il y a des « gens qui p;iraissent mériter de certaines places,

marquise de Rambouillet; elle fut, dans son enfance, piodii^ieusement louée par tous les beaux esprits du temps. On connaît l'histoire de la guirlande de Julie. C'étaient les plus belles fleurs peintes sur vélin, et au bas de chacune un madrigal , composé par les hommes les plus célèbres du siècle. Le grand Corneille en fit trois pour sa part ; et l'auteur du Cid, de Rodogune , et de Cinna, composa la tulipe ,sla Jleur d'orange et l'immortelle blanche. Fléchier, dans son oraison funèbre , ne peut ni ne doit peindre cette espèce de galanterie d'esprit qui faisait le caractère de ces temps-là. Il ose parler de l'hôtel de Rambouillet ; mais comment ? il nous parle de cabinets où l'esprit se purifiait , de la vertu qu'on y révérait sous le nom de l'incomparable Artcmice ; enfin, cVune cour nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte , savante sans orgueil, polie sans affectation. Ces antithèses sont très-belles sans doute, mais font-elles bien conniûtre ce dont il s'agit? Peignent-elles le genre d'éducation , bon ou mauvais, qu'une jeune personne devait recevoir, parmi tant de dissertations et de vers, de métaphysique et d'esprit, entre mademoiselle de Scudéry et madame de Longueville , entre Sarrazin et Voiture ?

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a dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont in- « die^nes dès qu'ils y sont parvenus. » Au lieu de tout cela, Fléchier, fidèle à sa division et à la chaire, est obligé de mettre des antithèses, des phrases et des vertus.

Après toutes ces femmes louées avec légèreté par des poètes, ou gravement et avec pompe par des orateurs, il y en eut encore deux qui, dans un rang et un ordre différent, parvinrent néanmoins à la plus grande célébrité. L'une est mademoiselle de Scudéry, si fameuse alors, et qui vécut quatre-vingt-quinze ans, dont elle passa plus de soixante à écrire avec grâce quelques jolis vers dont on se souvient, et, avec une effrayante facilité, de gros volumes qu'on ne lit plus. On sait que pendant un temps elle tourna les tètes, et qu'elle eut autant d'influence par ses romans, que Boileau en eut depuis par ses satires et par son goût. L'autre est la savante mademoiselle Le Febvre, si connue sous le nom de madame Dacier. Son mérite, il est vrai, n'était point un mérite de femme, mais elle avait de bonne heure pris son parti de n'être qu'un homme; et, quoique ce ne fût point à la manière de Ninon, elle ne laissa pas que de faire des enthousiastes. Ses deux langues naturelles étaient celles de Térence et d'Homère : aussi recevait-elle souvent des madrigaux grecs et la-

tins. Les personnes les plus savantes de l'Europe conspirèrent à la louer. Enfin, La Mothe la chanta, La Mothe si connu par ses démêlés littéraires avec elle, où tous deux avaient changé de rôle (i). Il prononça en son honneur, dans l'Académie française, une de ces odes raisonnables et sensées qu'il savait si bien faire. Cet hommage public honorait à -la -fois La Mothe, les femmes et les lettres.

Je ne dirai rien des autres femmes qui écrivirent à-peu-près dans le même temps. Ce catalogue se trouve partout; d'ailleurs je ne parle ici que des femmes dont l'ame et Tesprit ont eu un caractère, et qui peuvent servir à faire connaître les idées ou les mœurs de leur siècle. C'est ici un tableau, et non pas une histoire.

Le résultat des mœurs et du caractère général des femmes sous Louis XIV, fut dpnc la volupté unie à la décence , de Tactivité tournée vers les intrigues, peu de connaissances, beaucoup d'agréments, une politesse fine, un reste d'empire sur les hommes, le respect pour toutes les idées religieuses, qui se mêlait à cette coquet-

(i) On sait que, dans sa dispute sur Homère, il mit tout l'esprit et toutes les grâces d'une femme, tandis qu'elle y mettait toute l'érudition, et quelquefois un peu de l'excès de force d'un homme.

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terie de mœurs, et toujours le remords à côté ou à la suite de l'amour.

Sous la régence il se fit une révolution. Les dernières années de Louis XIV avaient répandu à la cour, et sur une partie de la nation, je nC' sais quoi de plus sérieux et de plus triste. Dans le fond, les penchants étaient les mêmes; mais ils étaient plus réprimés. Une nouvelle cour et de nouvelles idées changèrent tout. Une volupté plus hardie devint à la mode. On mit de l'audace et de l'hnpétuosité dans ses désirs, et Ton déchira une partie du voile qui couvrait la galanterie. La décence, qui avait été respectée comme un devoir , ne fut pas même gardée comme un plaisir. On se dispensa réciproquement de la honte. La légèreté se joignit à l'excès; et il se forma une corruption tout à-lafois profonde et frivole, qui, pour ne rougir de rien, prit le parti de rire de tout.

Les bouleversements des fortunes précipitèrent ce changement. L'extrême misère et l'extrême luxe en furent les suites; et on sait leur influence. Rarement, chez un peuple, est-il arrivé une secousse rapide dans les propriétés, sans une prompte ahération dans les mœurs.

Depuis plus de six siècles, la galanterie faisait le caractère de la nation; mais l'esprit de chevalerie toujours mêlé à ce sentiment, cet es-

prit inséparable de l'honneur, faisait du moins que la galanterie ressemblait à l'amour, et que le vice avait toute la vertu dont le vice est susceptible. Mais, quand il resta peu de traces de cet honneur antique, la galanterie même y perdit ; elle devint un sentiment vil qui supposa toutes les faiblesses, ou les fit naître (i).

Dans le même temps, et pai^ cette pente générale qui entraîne tout, le goût de la société des femmes augmenta. La séduction plus aisée offrit partout plus d'espérances. Les hommes vécurent moins ensemble; les femmes moins timides s'accoutumèrent à secouer une contrainte qui les honore. Les deux sexes se dénaturèrent; l'un mit trop de prix aux agréments, l'autre à l'indépendance.

Comme on s'attachait plus à devenir homme de société que citoyen, on entra beaucoup plus tôt dan-s le monde. Les jeunes gens, gâtés par les femmes, joignirent ensemble les défauts de leur Age et ceux de leurs succès. Ayant en gé-

(i) L'esprit de chevalerie avait long-temps survécu aux usages, aux lois, aux institutions, au genre de gouvernement même qui l'avait fait naître. On en voit encore une empreinte marquée, dans les premiers ouvrages du siècle de Louis XIV, et dans les premières fe-tes qu'il donna à sa cour. On ne peut douter que cet esprit n'ait prolongé les mœurs.

néral plus de passions que d'idées, la tête vide et l'auie ardente, inconstauls par vanité, ou multipliant leurs goûts par ennui, mettant peu de prix à l'opinion , qui pour eux n'existe pas encore, ils donnèrent à ini grand nombre de femmes leurs vices et leurs travers.

Alors le poids du temps, le désir de pl.nre, dut répandre de plus en plus l'esprit de société; et l'on dut venir au point où cette sociabilité poussée à l'excès , en mêlant tout, acheva de tout gâter ; et telle est peut-être l'époque où nous sommes.

Chez un peuple où l'esprit de société est porté aussi loin, on ne doit plus connaître la vie domestique. Ainsi tous les sentiments de la nature, qui naissent dans la retraite, et qui croissent dans le silence, y doivent être affaiblis. Les femmes y doivent donc être moins épouses et mères.

Les moeurs dirigent plus les préjugés, que les préjugés encore ne dirigent les mœurs. On doit donc renvoyer la fidélité des mariages au peuple, le sacrifice de l'amitié aux bonnes gens, l'enthousiasme de l'amour aux paladins. Ces sentiments sont trop exclusifs; qu'en ferait-on? ils donnent à un seul ce qui doit être à tous.

Plus le lien général s'étend , plus tous les liens particuliers se relâchent. On paraît tenir à tout

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le monde, et l'on ne tient à personne. Ainsi la fausseté s'augmente : moins on sent, plus il faut paraître sentir.

Par un contraste bizarre, on s'extasie au mot (le sentiment; et tout sentiment vrai et profond est un ridicule. Peut-être croit-on que ce qu'on ne sent pas, n'existe point. Peut-être se rend-on assez de justice pour voir qu'on n'a point droit à un sentiment plus réel; celui qui le donne, au lieu de paraître sensible, ne paraît plus qu'une dupe.

Jamais le mot de romanesque ne dut être si à la mode : ce mot satisfait doublement la vanité ; il dispense de l'estime pour des vertus qu'on n'a point ; il dispense de rougir pour des vices ou des f;ublesses qu'on a; il nous rend encore très -contents de nos lumières. Nous croyons avoir tout apprécié , et voir supérieurement ce qu'est l'homme et ce qu'il peut être.

On doit parler beaucoup de plaisir, et il ne doit être nulle part. L'ame se précipite sur les objets , quand il faudrait s'en tenir à une certaine distance. L'imagination nous laisse froids» parce qu'elle n'a plus rien à créer; on a perdu les illusions.

Ce vide qu'on éprouve , et le défaut d'énergie dans l'ame, ont dii créer Vamusement; mot des esprits froids et des âmes légères; mot devenu

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important , et qui devrait être ridicule par le sérieux qu'on y met ; mot qui suppose qu'on n'est plus rien par les vertus, et peut-être par les sens.

Cet amusement, ce je ne sais quoi qui ne tient ni à l'imagination , ni à l'esprit, ni à l'ame, et ne consiste peut-être que dans des formes , étant le seul but, tout doit s'y rapporter. Les agréments font sup[)oser les vertus, font pardonner les vices. Presque personne n'a plus la hardiesse de mépriser ce qui est vil, quand ce qui est vil en impose par les grâces. L'esprit ne voit que de petits cotés ; l'ame se resserre et se replie autour des petites choses : plaire ou déplaire deviennent les grands mots de la langue.

Comme on est sans cesse en spectacle, l'amour-propre plus irrité doit être plus vif; mais ce même goût de société qui l'irrite, sait l'arrêter. Il s'étouffe, il renaît; il laisse échapper .son secret à demi, et le retient. C'est une hitte où il tâche sans cesse de vaincre sans avoir l'air de combattre, et où il déguise ses efforts , pour ne pas faire soupçonner ses droits.

De tout cela ensemble doit naître chez les deux sexes une frivolité inquiète, et une vanité sérieuse et occupée. Mais ce qui doit surtout caractériser les mœurs, c'est la fureur de [)araître, l'art de tout mettre en surface, la grande

importance mise à de petits devoirs, et le grand prix à de petits succès. On doit parler gravement des baû^ateiles de la veille et de celks du lendemain. Enfin l'ame et l'esprit doivent avoir une activité froide, qui les répande sur mille objets sans les intéresser à aucun, et donne du mouvement sans donner de ressort.

Mais si le goût des lettres et la manie de l'esprit se mêlent dans le même siècle à ce goût actif de société, de ce mélange doivent résulter d'autres effets : alors doit régner un désir général de paraître instruit, sans qu'on ait le temps de l'être : alors on doit voir des foules de demiconnaissances, des idées philosophiques, que, de leur retraite, jettent quelques hommes de génie, et que la multitude va s'arrachant, se disputant, répétant et éparpillant dans des cercles; des conversations légères sur des objets profonds; des formules d'esprit toutes faites, et de l'esprit de mémoire, quand on n'en peut avoir à soi; des établissements et des chocs de sociétés; des prétentions de toute espèce et de tout caractère, des prétentions hardies, des prétentions froides et hautes, des prétentions circonspectes et qui se tiennent sur la réserve; la fureur des réputations, quelques-unes de réelles, beaucoup plus d'usurpées; l'intrigue, les ménagements, les petits soins : enfin l'art de louer pour se faire louer;

l'art (le joindre un mérite étranger au sien , et d'intéresser la renommée, ou par soi-même, ou par les autres.

Comme la masse générale des lumières est plus grande, et que par le mouvement elles se communiquent, les femmes, sans se donner même aucune peine, doivent être plus instruites: mais, fidèles à leur plan, elles ne cherchent les lumières que comme une parure de l'esprit; en apprenant , elles veulent plaire plutôt que savoir, et amuser plutôt que s'instruire.

D'ailleurs, dans un état de société où il y a un mouvement rapide et une succession éternelle d'ouvrages et d'idées, les femmes, occupées à suivre ce tableau , qui change et fuit sans cesse autour d'elles, doivent plus coiuiaître en chaque genre l'idée du moment que celle de tous les temps, et celle qui domine que celle qu'on doit se former. Elles doivent donc savoir plus la langue des arts que leurs principes, et avoir plus d'idées de détails que de systèmes de connaissances.

Il me semble que, dans le seizième siècle, les femmes s'instruisaient par enthousiasme pour les connaissances mêmes. C'était en elles un goût profond qui tenait à l'esprit du temps , et se nourrissait jusque dans la solitude. Dans celui-ci, c'est moins un goût réel qu'une coquetterie d'es-

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prit, et, comme sur tous les objets, un luxe, plus (le représentation que de richesse.

Par la même raison , plus de femmes autrefois durent avoir le courage d'écrire. Qu'ont-elles besoin de ce mérite? Les hommages viennent les chercher sans peine. La jouissance de tous les instants les dédommage de cette gloire qui les ferait vivre où elles ne sont pas. Chaque jour finit pour elles les prétentions de chaque jour. Mille intérêts se mêlent à celui de leur esprit. Leurs idées volent sur un objet, et passent rapidement à un autre. Le mouvement général les entraîne. D'ailleurs un esprit qui a des grâces naturelles n'est dans sa force que lorsqu'il est libre. Avec le don de plaire, il embellit tout; mais, content de ses succès, et timide par ces succès mêmes, il préfère une existence d'opinion à ime existence réelle, et craint de donner sa mesure à l'envie (i).

Il serait peut-être curieux d'examiner maintenant ce qui doit résulter parmi nous de tout ce mélange de mouvement et d'idées, de frivo-

(i) Ce n'est pas qui', dans ce siècle, il n'y ait des femmes qui aient écrit, et qui écrivent encore avec distinction : elles sont connues; mais leur nombre diminue tous les jours, et il y en a infiniment moins qu'il n'y en eut à la renaissance des lettres , et sous Louis XIV même.

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lité et d'es|)iit, de philosophie dans la tète et de liberté dans les mœurs. Il serait curieux de comparer le caractère actuel des femmes avec celui qu'elles ont eu dans toutes les époques: avec leur timide réserve et leur douce modestie en Angleterre; leur mélange de dévotion et de volupté en Italie; leur imagination ardente et leur sensibilité jalouse en Espagne; leur profonde retraite à la Chine, et les barrières qui, Jepuis quatre mille ans dans cet empire, les séparent des regards des hommes; enfin, avec le caractère et les moeurs qui doivent résulter pour elles de leur clôture dans presque toute l'Asie, où , n'existant que pour im seul , ne pouvant cultiver ni leur caractère, ni leur raison , et destinées à n'avoir que des sens, elles sont forcées, par la bizarrerie de leur état, à joindre la pudeur à la volupté, et la coquetterie à la retraite: mais, pour faire ce parallèle, il suffit de l'indiquer.

J'observerai seulement que, dans ce siècle, il y a moins d'éloges de femmes que jamais. La triste dignité des panégyriques funèbres n'est presque plus réservée que pour les femmes qui ont occupé ou étaient destinées à occuper des trônes. Les orateurs philosophes ne célèbrent que ce qui a été utile à l'hunjanité entière, ou à des nations. Les poètes semblent avoir perdu cette galanterie délicate qui fit long-temps leur

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caractère. Ils chantent plus les plaisirs que l'amour, et sont plus voluptueux que sensibles. Ce goût général pour les femmes , qui n'est ni amour, ni passion, ni galanterie même, mais l'effet d'une habitude froide et factice , ne réveille plus nulle part ni l'imagination ni l'esprit. Dans les sociétés, dans ce mélange de sexes, on apprend à louer moins , parce qu'on apprend à être plus sévère. L'amour-propre , juge et rival , quelquefois indulgent par orgueil , mais presque toujours cruel par jalousie, n'a jamais été plus vigilant à épier des défauts et à semer des ridicules. L'éloge est produit par l'enthousiasme; et jamais, dans aucun siècle, on n'en eut moins, quoique peut-être on en affecte plus. L'enthousiasme naît d'une ame ardente, qui crée les objets au lieu de les voir : aujourd'hui on voit trop, et, à force de lumières , on voit tout froidement; le vice même est au rang des prétentions. Moins on estime les femmes , plus on paraît les connaître. Chacun a l'orgueil de ne pas croire à leurs vertus ; et tel qui voudrait être fat, et qui ne peut y réussir, en disant du mal d'elles s'enorgueillit souvent d'une satire que, pour comble de ridicule, il n'a pas droit de faire. Telle est, à l'égard des femmes même, l'influence de cet esprit général de société qui est leur ouvrage, et qu'elles ne cessent de vanter; elles sont comme ces Souverains de l'Asie que l'on

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n'honore jamais plus que lorsqu'on les voit moins ; en se communiquant trop à leurs sujets, elles les ont encouragés à la révolte.

Cependant, malgré nos mœurs et nos éternelles satires , malgré notre fureur d'être estimés sans mérite et notre fureur plus grande encore de ne trouver rien d'estimable, il y a dans ce siècle et dans cette capitale même, des femmes qui honoreraient lui autre siècle que le nôtre. Plusieurs joignent à une raison vraiment cultivée une ame forte , et relèvent, par des vertus, leurs sentiments de courage et d'honneur. 11 y en a qui pourraient penser avec Montesquieu , et avec qui Fénélon aimerait à s'attendrir. On en voit qui, dans l'opidence , et environnées de ce luxe qui force presque aujourd'hui de joindre l'avarice au faste , et rend les âmes à-la-fois petites, vaines et cruelles, séparent, tous les ans, de leurs biens une portion pour les malheureux , connaissent les asyles de la misère, et vont rapprendre à être sensibles en y versant des larmes. H y a des épouses tendres qui, jeunes et belles, s'honorent de leurs devoirs, et, dans le plus doux des liens, offrent le spectacle ravissant de l'innocence et de l'amour. Enfin, il y a-des mères qui osent être mères. On voit dans plusieurs maisons la beauté s'occupant des plus tendres soins de la nature, et tour -à- tour pressant dans ses bras ou sur son sein le fils qu'elle nourrit de

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son lait, tandis que l'époux en silence partage ses regards attendris entre le fds et la mère.

Oh ! si ces exemples pouvaient ramener parmi nous la nature et les mœurs! Si nous pouvions apprendre combien les vertus, pour le bonheur même, sont supérieures aux plaisirs; combien une vie simple et douce où Ton n'affecte rien , où l'on n'existe que pour soi et non pour les regards des autres, où l'on jouit tour-à-tour de l'amitié , de la nature et de soi-même , est préférable à cette vie inquiète et turbulente où l'on court sans cesse après un sentiment qu'on ne trouve point! Ah! c'est alors que les femmes recouvreraient leur empire; c'est alors que la beauté, embelUe par les mœurs, commanderait aux hommes, heureux d'être asservis, et grands dans leur faiblesse. Alors une volupté honnête et pure , assaisonnant tous les instants , ferait un songe enchanteur de la vie. Alors les peines n'étant pas empoisonnées par le remords , les pci»:ies adoucies par l'amour et partagées par 1 amitié, seraient plutôt une tristesse attendrissante qu'un tourment. Dans cet état, la société serait moins active, sans doute, mais l'intérieur des familles serait plus doux. Il y aurait moins d'ostentation et plus de pkisir, moins de mouvement et plus de bonheur. On parlerait moins de plaire , et l'on se plairait davantage ; les jours s'écouleraient purs et tranquilles; et, si le soir

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on n'avait pas la triste satisfaction d'avoir, pendant le cours d'ime journée , joué le plus tendre intérêt avec trente personnes indifférentes, on aui'jùt-^u moins vécu avec celles que l'on aime; on aurait ajouté, pour le lendemain, un nouveau charme au sentiment de la veille. Faut-il qu'une si douce image ne soit peut-être qu'une illusion! et, dans cette société bruyante et vaine, n'y a-t-il plus d'asyle pour la simplicité et le bonheur?

Il doit y avoir dans chaque siècle un caractère «listinctif pour le mérite des femmes; il consiste à tirer le plus granil parti des qualités dominantes dans chaque époque, et à en éviter les défauts. D'après cela , ne pourrait-on pas dire que la femme estimable du siècle serait celle qui, en prenant dans le monde tous les charmes de la société, c'est-à-dire le goût, la grâce et l'esprit, aurait su en même temps sauver sa raison et son cœur de cette vanité froide , de cette fausse sensibilité, de ces fureurs d'amour-propre, et de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin; celle qui, asservie malgré elle aux conventions et aux usages (puisqu'ils font partie de notre sagesse), ne perdrait point de vue la nature, et se retournerait encore quelquefois vers elle pour l'honorer du moins par ses regrets ; celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait encore le besoin de se reposer de temps en

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temps auprès de l'amitié ; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au luxe, choisirait du moins les dépenses utiles, et associerait l'indieence industrieuse et honnête à sa richesse : celle qui , en cultivant la philosophie et les lettres , les aimerait pour elles-mêmes , non pour une réputation vaine et frivole ; qui , dans l'étude des bons livres, chercherait à éclairer son esprit par la vérité, à fortifier son ame par des principes, et laisserait là le jargon, Tétalage et les mots : celle enfin qui , parmi tant de légèreté , aurait un caractère; qui, dans la foule, aurait conservé une ame : qui, dans le monde, oserait avouer son ami, après l'avoir entendu calomnier; qui oserait le défendre, quand il devrait jamais n'en rien savoir : qui ne ménagerait point un homme vil , quand par hasard il aurait du crédit et une voix; mais qui, au risque de déplaire, saurait, dans sa maison et hors de chez elle, garder son estime à la vertu, son mépris au vice, sa sensibilité à l'amitié, et, malgré l'envie d'avoir une société étendue , au milieu même de cette société, aurait le courage de publier une façon de penser si extraordinaire, et le courage plus grand de la soutenir.

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