DE TERRE
Qui a remporté le Prix accessit , au jugement de l'Académie royale des Sciences, Belles -Lettres et Arts de Rouen, le 3 août 1757.
yigilate , quia nescids diem , neque horam. Math. chap. 25, v. i3.
•#o»cgoeae<»
±Je tons les objets qui appartiennent à la physique, il en est peu de plus intéressants que les tremblements de terre, et en même temps sur lesquels les conjectures des philosophes aient été moins satisfaisantes et leurs recherches plus infructueuses. Ces redoutables accidents , qui ébranlent de temps en temps, et semblent, par des essais réitérés, vouloir bouleverser la demeure commune des hommes, nous touchent
ll^l MÉMOIRE ST'R LES CAUSES
d'autant plus, que leur origine est plus cachée, et leur arrivée plus imprévue. Les ravages qu'ils ont causés depuis le premier novembre 1755, à Lisbonne et en divers endroits , tant de TEurope que de l'Afrique, ont donné lieu à bien des réflexions et à plusieurs écrits. On sent, plus que jamais, combien il serait avantageux, pour le genre humain , de connaître ce qui cause les tremblements de terre ; la nature de cet étrange phénomène; s'il y a quelques présages qui les annoncent ; et par quels moyens on pourrait les prévenir et les empêcher.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a recherché la cause des tremblements de terre. Pline (i) nous apprend que les anciens Chaldéens les at- Iribuaient aux influences de quelques astres, xinaximène (2) en rejetait la cause sur les éboulements que les trop grandes pluies et les sécheresses excessives occasionnent dans l'intérieur de la terre. Anaxagore (3) croyait qu'ils étaient l'effet de l'air extérieur qui entrait dans les entrailles de la terre, où il se trouvait enfermé. Démocrite, au rapport d'Aristole (4) , les attri-
(i) Hist. nat. 1. 2, c. 79.
(2) Arist. Mfteorol. 1. 2 , c. 7.
(3) Aristot. Metcorol. 1. 2, c. 7. Diogen. Laert. 1. 2.
(4) Meteorol. 1. 2, c. 7.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. l43
huait à l'eau qui remplissait les entrailles de la terre, laquelle en était ébranlée lorsque de nouvelle eau faisait effort pour y entrer. Le senti-' ment d'Épicure (i) était qu'ils sont causés par les vents, qui se précipitent dans des terrains bas, remplis de creux souterrains, dans lesquels l'air est comprimé par les coups de vents redoublés, et où le mouvement, se communiquant, fait, selon lui, les tremblements de terre. Aristote, après avoir rapporté et rejeté les sentiments d'Anaximène, d'Anaxagore et de Démocrite, assigne (2) pour cause des tremblements les exhalaisons et les vents qui se forment et se répandent dans les cavités de la terre , d'où souvent ils ne peuvent sortir à cause de l'eau de la mer qui s'oppose à leur sortie. Zenon (3) enseignait qu'un ouragan ou une nuée orageuse et pleine de feu (7rpyi(7TYip), s'engouffrant dans les entrailles de la terre, et s'y trouvant resserrée, y cause ces mouvements, dont il distinguait plusieurs espèces : i" le tremblement de terre ; 2** l'éruption; 3" l'inflammation; [\^ enfin, le bouillonnement des eaux. Pline (4) prétend que les tremblements de terre sont causés par les vents :
(i) Diogen. Laert. 1. 10.
(a) Meteorol. 1. 2, c. 8.
(3) Diogen. Laert. 1. 7.
(4) Hist. nat. 1. 2, c. 79.
l44 TWÉMOIRE SUR LES CAUSES
il fonde son sentiment sur ce que les tremblements de terre n'arrivent que lorsque la mer est calme; mais toujours après de grands vents, dont une partie s'est insinuée dans les veines de la terre. Les siècles qui suivirent le temps des philosophes que je viens de nommer, ne virent naître aucune nouvelle opinion considérable , sur la cause des tremblements de terre, non plus que sur les autres objets de la physique. On se contenta de penser comme les Anciens, étant persuadé qu'ils avaient connu la vraie nature des choses. Descartes, qui, dans le siècle dernier,, osa se dispenser de regarder les préjugés de l'antiquité comme des oracles, amena une nouvelle façon d'étudier la nature. Il appela l'expérience à son secours; et les lumières qu'elle lui fournit le firent prendre pour modèle à tous ceux qu'une aveugle prévention n'empêcha pas de l'imiter. Il observa (i) que, si les cavités de la terre sont remplies d'exhalaisons, l'intérieur de la même terre est aussi composé de particules propres à former, en se mêlant à ces exhalaisons, du soufre, du bitume, de l'huile, etc. Ces exhalaisons sulfureuses, bitumineuses, oléagineuses, etc., abondantes dans les cavités souterraines, et venant à s'enflammer par quelque accident, font effort pour se dilater, et ébranlent les parois
(i)Princip. Philos. Part. 4, n. 26.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. l45
(le leur prison. C'est là, selon lui, la cause des Iremblcments de terre. M. lloliault (i ), qui le suivit de près, admit la même cause, c'est-à-dire les exhalaisons des matières sulfureuses et bitumineuses , qui s'attachent aux voûtes des cavernes, où elles forment, avec le salpêtre et le nitre , une espèce de croûte très-disposée à s'enflammer ; et auxquelles quelque pierre qui tombe de la voûte, peut, en heurtant contre une autre , faire prendre feu , et y causer une dilatation capable de soulever la terre, jusqu'à l'ouvrir, pour laisser sortir ces matières enflammées. M. Hoffmann (a) dit qu'on ne doit pas douter que les tremblements de terre ne doivent leur origine aux substances sulfureuses qui s'enflamment dans les entrailles de la terre, où elles sont fort abondantes. M. Lémery (3) croit qu ils sont causés par une vapeur, qui , ayant été produite dans la fermentation violente du fer et du soufre , s'est convertie en un vent sulfureux, lequel se fait passage et roule par où il peut, en soulevant et ébranlant les terres sous les-
(i) Physique de M. Rohault, part. 3, c. 9, n. 28. (2) Obsex'vat. Phys. et Chim.
(S) Mém. de l'Acad. royale des Sciences, année 1700, •pag. 104.
t46 mémoire sur les causes
quelles il passe. D'autres ( i ) ajoutent à ces causes de l'inflammation la vapeur des pyrites , espèce de soufre qui s'enflamme de lui-même, et la fermentation des vapeurs.
Les sentiments de tous ces philosophes, à commencer à M. Descartes, ont été le fruit des observations qu'ils faisaient, et du raisonnement qu'ils y joignaient. En effet, le raisonnement et les expériences sont , comme dit M. Mariette , les seuls fondements sur lesquels on puisse bâtir quelque chose de solide en matière de physique. C'est pour n'avoir point fondé leurs raisonnements sur les observations et les expériences, que les Anciens avaient fait si peu de progrès dans la physique. C'est pourquoi le philosophe anglais (2) , à la fin de son Traité d'Optique, conseille de commencer par les expériences et les observations; d'où on tire, par induction, des conclusions générales, sans avoir aucun égard aux hypothèses ou suppositions : qu'ainsi on peut parvenir des effets à leurs causes; ensuite de quoi, prenant pour principe ces causes connues et éprouvées, il faut expliquer
(1) Geogr. de Varenius, revue par Newton et par Jurio. Paris, tome i, c. 10.
(2) Newton.
DES TREMBLEMENTS l)K TERRE, J /^n
par leur moyen les phénomènes , et prouver ces explications.
Essayons de chercher, par cette méthode, la cause des tremblements de terre ; et voyons ce que les observations et les expériences nous en apprendront. Il serait inutile de chercher, hors du globe terrestre, la cause d'un phénomène qui s'opère tout entier dans ses entrailles. ]Mais, comme, d'un autre côté , l'intérieur du globe est inaccessible à une certaine profondeur, il faut se contenter d'observer les matières que la terre vomit lorsque le tremblement de terre est assez fort pour causer une éruption. Je crois que l'on conviendra aisément que, si les mêmes matières se rencontrent dans toutes les éruptions, il ne peut se faire qu'elles n'y aient pas contribué. Or ce sont ordinairement des matières sulfureuses, bitumineuses et métalliques; du cinabre, du sable rouge, qui, se mêlant avec les eaux, leur donnent une couleur de sang. En effet, on trouve, aux environs du mont Vésuve (i), du soufre, du bitume, des minéraux , de l'alun, du salpêtre. M. de La Condainine , dans un mémoire qu'il lut à la séance publique de V Académie royale des Sciences, le 20 auril l'j^G, dit a\'oir vu , au haut du mont Vésuve, un amas de
(i) Voyage d'Italie, par Misson.
l/jS MÉMOlllE SIM*. LFS CAUSES
cendres, de pierres calcinées et de soufre^ qui brûlait encore, qui teignait le sol de sa couleur, et qui s'exhalait par diverses crevasses. Il ajoute que tout l'intérieur de la montagne de Frescati, où était le Tusculuiri de Cicéron, et tout son voisinage , sont composés de divers lits de pierres calcinées, de scories et de matières semblables à du mâchefer. Dans lîle d'Islande (i), fameuse par le mont Hécla, il y a toutes sortes de minéraux inflammables, qui remplissent les entrailles de la terre. M. Bouguer (2) rapporte que, dans une inondation arrivée au Cotopaxi, fameux volcan du Pérou, on voyait une matière huileuse, qui était enflammée; et que, dans cette contrée, SI sujette aux tremblements de terre, on voit, presque tous les matins, le soufre, comme une légère fleur, en divers endroits des mes et des chemins. La même chose s'observe, dit-il, dans tous les volcans. // n'y a point de pays., dit M. Geoffroy (3) , qui ne fournisse de l'huile de pétrole ( qui est des plus inflammables , et qui brûle dans l'eau). On en trouve, ajoute-t-il, jusqu'à trente et quarante brasses de profondeur. M. lloffmarm observe pareillement, qu'on trouve
(i) Voyage d'Islande, par M. Andersen.
(2) Traité de la figure de la Terre.
(3) Traité de la matière Médicale, part. I.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. ^l^^)
par toute la terre , dans son intérieur, des eaux minérales qui contiennent du nitre, du soufre, et un principe spiritueux.
On ne peut douter qu'il ne s'y rencontre aussi des matières métalliques, y ayant peu de montagnes, surtout de celles qui ont des volcans, dans l'intérieur desquelles il n'y ait quelques mines. Pour commencer par le Vésuve , Durnet (i) témoigne que, lors d'une éruption qui y était arrivée environ cinquante ans auparavant le temps auquel il écrivait, on y voyait un pied d'épais de cendres et de matières métalliques que le feu avait vomies. La Martinière, qui cite le voyage d'Italie , de Misson , dit que cette montagne est toute pleine de crevasses fumantes; qu'en divers endroits on voit le soufre de toutes parts, et comme une manière de sel ammoniac; qu'en d'autres , c'est une matière roussàtre et poreuse , comme cette écume de fer qui se tire des forges des maréchaux. Dans les îles de Sainte- Hélène et de l'Ascension i^) on trouve , aussibien qu'aux Arores, des terres sulfureuses et des scories semblables au mâchefer. Le Japon (3) ,
(i) Voyage de France, de Suisse, d'Italie, en i685 ef
(2) Géogr. génér. de Varemus , c. 10.
(3) Raempfer, I. i , c. 8.
l5o MÉMOIRE SUR LES CAUSES
OÙ les tremblements de terre sont des plus fréquents, renferme du fer et beaucoup de soufre. La chaîne des montagnes du Pérou, appelées les CordilUères (i), où il y a seize volcans, abonde en soufre el en fer, entre autres les mines de Copiago, où il y a du fer en quantité.
Souvent les éruptions sont accompagnées d'eaux qui sortent de la terre en grande abondance, et qui forment des inondations. C'est peut-être d'une inondation de cette espèce, que parle M. Bouguer, dans l'endroit que j'ai cité; dans laquelle on voyait une matière huileuse qui était enflammée. Le même jour du tremblement de Lisbonne du premier novembre 17 55, après un bruit souterrain , la terre s'entr'ouvrit à une lieue d'Angoulème, et il en sortit un torrent chargé de sable de couleur rouge.
L'amas de ces différentes matières dans un même lieu y occasionne une fermentation, qui n'y arrive point, tant qu'elles sont séparées, ou qui est insensible lorsqu'elles sont en petite quantité. Mais, quand il s'en trouve beaucoup, alors il y arrive en grand ce qu'une expérience nous fait voir en petit. M. Lémery (2) rapporte
(1) La Maitiniùre.
(2) Mt'iuoirc de l'Académie royale des Sciences, de 1700, pag. io3.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. l5f
qu'ayant mis en été cinquante livres d'un mélange de parties égales de limaille de fer et de soufre pulvérisé, le tout réduit en pâte avec de l'eau dans un pot, et placé ce pot dans un creux fait en terre, et l'ayant couvert de linge et ensuite de terre à la hauteur d'un pied , huit ou neuf heures après il s'aperçut que la terre se gonflait, s'échauffait et se crevassait; qu'ensuite il en sortit des vapeurs sulfureuses et chaudes, puis quelques flammes qui élargirent les ouvertures et répandirent autour une poudre jaune et noire. M. Newton (i) rapporte à peu près la même chose : « Le soufre grossier , dit-il , mis « en poudre et réduit en pâte avec un poids « égal de limaille de fer et un peu d'eau , agit « sur le fer, et devient si chaud en cinq ou six « heures, qu'on ne peut le toucher, et s'évapore « en flammes. » Cette expérience est confirmée par Boerhaave (2). M. Hoffmann (3) observe que les mines (Valiin occasionnent la même fermentation. Il est à remarquer ^ dit-il, que la chaleur du soleil allume ces grands morceaux d'alun, et quils jettent des flammes quon ne saurait éteindre qu'avec une grande quantité d'eau : car,
(1) Optique, 1. 3, qiiest. 3i.
(2) Liv. I , p. 2a3.
(3) Tome 2 , Observ. 8.
l52 MÉMOIRE SUR LES CAUSES
lorsque le sel d'alun vient à se dissoudre par les pluies^ il commence à agir sur la terre bitumineuse; ce qui excite un mouvement intestin très-rapide, qui est non-seulement accompagné de chaleur et de fumée ^ mais encore de flammes, de la manière a peu près que lorsqu'on humecte avec de Veau une masse composée d'une égale quantité de soufre et de limaille de fer. . . . Ces expériences , ajoute- t-il, /lous conduisent directement à l'explication de la nature et des causes de la chaleur souterraine et des flammes qui sortent des volcans.
Je n'ai point encore parlé de l'air , qui , comme dit Arbutnot (i), est le principal instrument de la nature dans toutes ses opérations, sur la surface de la terre et dans son intérieur, excepté le magnétisme, et peut-être la gravité. Cependant M. liémery (2) reconnaît que ces grandes fermentations et embrasements souterrains ne peuvent être produits sans air (ce qu'on pourrait encore confirmer par l'expérience des phosphores factices , qui ne deviennent lumineux et inflammables que par l'intromission d'un nouvel air); et il croit que l'air est introduit dans la
(i) Deuxième partie, c. i.
(2) Mémoire de l'Académie royale des Sciences, année 1700, pa{^. 104.
DES TREMEI-EMENTS DE TERRE. J 53
terre par les fentes et les crevasses profondes que la chaleur du soleil y fait en réchauffant. Peut-être aussi y est-il introduit avec l'eau des pluies et des torrents. « Ceux qui travaillent aux « mines, remarquent , dit M. Musschenbroek (i ) , « que, lorsqu'ils ont creusé jusqu'où il y a de « l'eau , ils y trouvent aussi de l'air. En effet , « continue-t-il , Héro d'Alexandrie a fait voir , il u y a long-temps, que, si on fait couler l'eau d'un « vaisseau ou d'une auge perpendiculairement « en bas par un canal ouvert où elle puisse « couler librement, et que ce canal soit garni « de tuyaux qui partent du milieu et se jettent « latéralement en dehors , il sortira alors par « ces tuyaux un vent impétueux causé par l'air « qui a été entraîné avec l'eau. Ce vent a tant « de force , qu'il peut allumer le charbon qu'un « forgeron met sur sa forge , et produire autant « d'effet qu'un gros soufflet à souffler le feu.» L'air, ainsi entraîné avec l'eau dans les lieux où se trouvent des matières sulfureuses et métalliques en abondance, excite la fermentation de ces matières, qui à leur tour le dilatent : la moindre chaleur étant suffisante pour produire cet effet , comme on le voit par une expérience
(i) Chap. 41, des Vents.
l54 3rÉMOIRE SLR LES CAUSES
très-aisée, dont parle M. Desaguliers (i), d'un morceau de papier allumé qui, étant jeté dans une cuvette, en dilate l'air, de sorte qu'il y en reste Irès-peu; le feu s'insinuant, comme dit M. Musschenbroek (2), dans les pores de ce fluide, qui est fort léger, et dont les parties tiennent les unes aux autres.
La dilatation dont l'air est susceptible, est étonnante. Selon M. Mariotte, il peut être dilaté quatre mille fois plus qu'il n'est auprès de la terre, avant que d'être dans sa dilatation naturelle , telle qu'il l'a au haut de l'atmosphère. M. Boyle , au rapport de M. Newton (3) , a fait voir qu'il peut être raréfié dans des vaisseaux de verre , jusqu'à devenir plus de dix mille fois plus rare qu'il ne l'est ordinairement. SLiivant M. Desaguliers (4), l'air, en différentes circonstances, s'étend depuis un jusqu'à trente mille. Et M. Newton, dans l'endroit que je viens de citer, trouve, par le calcul, qu'à la hauteur de quinze milles d'Angleterre, de notre globe, il est seize fois plus rare, et qu'à soixante-seize milles il est environ un million de fois plus rare. L'air, rendu
(i) Cours de Physique expérimentale.
(2) Tome II , sur l'Air.
(3) Traité d'Optique, liv. 3, quest. 28.
(4) Tome II, pag. 127.
DES TREMBLEMETVTS DE TERRE. l55
aussi chaud que l'eau bouillante, se dilate avec une force qui est au poids de l'atmosphère comme lo à 33, et même comme lo à 35. C'est une expérience que M. Musschenbroek (i) attribue à M. Amontons : et il dit l'avoir vérifiée souvent, en se servant d'une boule de verre pleine d'air, terminée par un tube recourbé; et que, la plongeant dans l'eau bouillante, l'air fait monter le mercure à huit pouces et demi ; à quoi il ajoute que , si on condense l'air de cette boule en le comprimant avec du mercure , la force avec laquelle il se dilate étant plongé dans l'eau bouillante est en proportion avec sa densité; en sorte que, si la densité est double, il élèvera une colonne de mercure de seize pouces et demi. Lorsque la dilatation est très-prompte, comme il arrive dans deux expériences , dont parle M. Musschenbroek (2), de la fiole mince remplie d'air chaud et scellée hermétiquement, et de la vessie à demi-soufflée et bien liée , lesquelles, étant mises sur le feu, se rompent avec un éclat plus ou moins violent. C'est ce qu'on éprouve dans V huile de vitriol versée sur la limaille d'acier pur; dans Vhuile de térében-
(i) Tome II, chap. 2 ; et il l'a appareminent tiré des Mémoires de l'Académie royale des Sciences, de 1^99, pag. 1 1 4- (2) Tome II , sur l'Air.
l56 MÉMOIRE SUR LES CAUSES
thine , sur laquelle , si on verse des acides nitreux et vitrioliques , il se fait sur-le-champ une grande inflammation avec explosion; dans l'or fulminant, dans la poudre fulminante, et dans la poudre à canon, de laquelle, selon M. Hoffmann (i), l'explosion ne doit pas être attribuée au nitre et au soufre, comme cause matérielle, mais plutôt à la colonne d'air, qui est chassée rapidement de sa place par le mouvement violent du feu , qui la raréfie. Le même M. Hoffmann (2) rapporte aussi une explosion encore plus violente, qui arriva en 1698 à Zellerfeld , ville de la Forét-N oire , où , un apothicaire ayant mis, dans une cornue de verre, du baume de soufre-térébenthiné sur un peu de sable , et ayant poussé la matière avec un feu un peu vif, la cornue se rompit avec un bruit épouvantable , qui fit croire que la maison allait être renversée. Plusieurs portes et fenêtres furent brisées, ou arrachées, et jetées bien loin par la force du coup, dont le bruit, semblable à celui du canon, avait été entendu de tous les quartiers de la ville, où presque toutes les maisons avaient été ébranlées comme par un tremblement de terre.
(i) Observations Chimiques, tome I, Observation ix. (2) Tome I, Observation i5.
DES TREMBLEMENTS Di: TERRE. I S^
Dans tout ce que je viens de dire sur l'extrême dilatabilité ou élasticité de l'air , je ne l'ai considéré que tel qu'il est à la surface de notre globe. Elle doit être plus considérable dans l'intérieur de la terre, où l'air est d'autant plus resserré et comprimé, qu'il est à une plus grande profondeur , comme on le voit par les expériences de M. Desaguliers, de M. Mariotte (i), et de M. Musschenbroek ; la densité de l'air comprimé étant toujours en proportion avec le poids qui le comprime 1^2). Les arquebuses à vent , dans lesquelles le lieu que l'air pressé occupe , est, selon Borelli , différent de l'ordinaire, comme d'un à deux mille, font voir que la compression de l'air peut être considérablement augmentée. Peut-être même que les matières métalliques contiennent beaucoup d'air très-condensé , qui se développe par l'action du feu ; du moins -NI. Haies a trouvé qu'un pouce cubique de marcassite vilriolique fournit dans la distillation quatre-vingt-trois pouces cubiques d'air. Il suit de là que la fermentation et l'inflammation des matières sulfureuses et métalliques doit dilater d'autant plus l'air qui se
(i) observation sm- l'air dans les caves de l'Observatoire de Paris.
(2) Boerhaave, Traité de l'Air, page /|5.
l58 MÉMOIRE SUR LES CAUSES
trouve au lieu où elle arrive, que ce lieu est plus éloigné de la surface du globe; en sorte que, si ces matières étaient semblables à celles qui composent notre poudre à canon , ou la poudre fulminante, elles devraient produire, à raison de leur profondeur dans la terre , un effet , sans comparaison, plus violent que celui que la poudre à canon opère dans nos mines à quelques toises en terre.
En parlant de la fermentation des matières souterraines, de leur inflammation, et de l'étonnante dilatation de l'air, qui font les tremblements de terre, on juge naturellement que l'élément du feu y intervient, et il n'a pas été besoin d'en faire une mention particulière. Toutes les relations sont pleines des ravages causés par le feu des éruptions. Ce sont tantôt des flammes qui s'élancent dans l'air, mêlées de pierres, de cendres et d'autres matières, qui vont retomber à de très-grandes distances ; tantôt des torrents de feu qui inondent les campagnes, et consument tout ce qu'ils rencontrent; tantôt des tourbillons de fumée qui obscurcissent l'air. Dans le tremblement de terre de Lisbonne du premier novembre 1755, il sortit de la terre, qui s'était entrouverte, des tourbillons de flammes, qui brillèrent une partie des maisons. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner d'où vient ce feu qui sort
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. I Sq
(le la terre : si c'est une émanation du feu central, que quelques-uns ont imaginé; ou si quelques pierres, se détachant du haut des cavernes dont l'intérieur de la terre est rempli , ont pu , en tombant sur d'autres, en faire sortir, comme a dit M. Rohanlt, quelques étincelles qui occasionnent l'embrasemenl; ou enfin si, tous les corps renfermant plus ou moins de particules de feu , la désunion des parties de quelqu'un des corps qui sont dans les cavités de la terre, par la fermentation y occasionne le développement de ces particules ignées, qui, se rassemblant, échauffent par leur mouvement et enflamment tous les corps de leur même nature. Je me contente de dire que ce mouvement, et cette chaleur ou fermentation, et encore plus l'inflammation , dilate Tair qui a aidé à cette fermentation , et lui fait produire , tantôt des vents souterrains, si l'air dilaté trouve aisément à se faire un passage; tantôt des ébranlements ou tremblements de terre, si ces vents sont arrêtés par de fortes barrières ; tantôt des éruptions, lorsque l'abondance des matières enflammées dilate assez l'air pour lui faire rompre tous les obstacles.
J'ai dit que l'eau se rencontre aussi dans les tremblements de terre. Il semble, d'abord que, ce fluide serait plus propre à suspendre et à arrêter l'inflammation des matières sulfureuses
ibO MÉMOIRE SUR LFS CAUSES
et bitumineuses, qu'à l'irriter. Cependant l'expérience nous prouve le contraire. Nous avons vu, dans l'expérience de M. Lémery, que l'eau entre pour quelque chose dans la fermentation de la limaille de fer avec le souffre. La pratique des maréchaux , serruriers et autres forgerons , qui, pour animer leur feu en le soufflant continuellement, jettent de Veau dessus de temps en temps , montre bien que le feu , si actif de sa nature^ ne conserverait pas son activité sans eau comme sans air. M. Bianchini (i) rapporte qu'ayant jeté de la neige et des glaçons sur des flammes que l'on voit à la montagne de Pietra- Mala dans l'Apennin, la flamme n'en fut pas éteinte pour cela, qu'elle en parut plus vive, et s'étendit avec plus de vitesse et de force. Tacite (2) fait mention d'un feu sorti de la terre, qui ruina la ville de Hoey , et continua ses ravages jusque sous les murs de Cologne , sans pouvoir être éteint, ni par de grosses pluies, ni par l'eau de la rivière. Plusieurs phosphores, dont parle Anderson, ne s'allument point, ou trèslentement, par un temps clair et serein, mais prennent feu promptement et brûlent avec une
^ i) Mémoires de l'Académie royale des Sciences , de 1 706 , page i36.
(2} Annal, liv. i3.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. l6f
flamme fort vive par un, temps couvert et pluvieux. Le même auteur (i) parle d'un lac d'eau douce qui est chaude en tout temps, lequel est à une demi-lieue du mont Hécla. L'eau, sans laquelle, selon M. Boerhaave (2), la fermentation ne se produit pas , y cause quelquefois des effets étonnants. Quelques gouttes d'eau froide jetées sur de l'huile de vitriol j causent une fermentation chaude. Les huiles de vitriol ^ dit M. Hoffmann (3) , et même l'huile de sel , ou V esprit de sel , produisent une fermentation considérable, avec une chaleur trcs-vive y lorsqu'on j verse une ceitaine quantité d'eau froide. Les acides nitreux et vitrioliques ^ étant mis dans un verre avec quelques pincées de limaille de fer, commencent à fermenter; mais, si on verse un peu d'eau froide, sur-le-champ la fermentation devient considérable avec effervescence. Il se fait un gros bouillonnement avec sifflement; la liqueur s'élève jusqu'au haut du verre, qu'il n'est plus possible de tenir, à cause de la cJialeur , et jette une fumée très-épaisse et d'une odeur insupportable. C'est une expérience que j'ai faite plusieurs fois , et dont il est facile de
(1) Tome I.
(2) Traité de l'Eau.
(3) Tome I, page 276.
lOa MÉMOIRE SUK LES CAUSES
s'assurer. Uauteur des Observations curieuses sur toutes les parties de la physique (i) , cite une expérience de M. Lémery^ où une vapeur sulfureuse qui s élève du fond d'un matras , étant allumée par une bougie quon en approche quand elle sort ^ la flamme se communique de proche en proche à toute la vapeur qui remplit le vide du matras , en gagne le fond , et va se prendre à une matière sulfureuse qui est dans Veau., la frappe violemment pour s en débarrasser, et fait un petit coup de tonnerre. Si la flamme ne pénètre pas jusqu'au fond du matras , où est la matière sulfureuse dans de l'eau , la vapeur enflammée , qui n a point d'eau à combattre., ne fait point de fulmination. Souvent même l'eau fait un fracas horrible dans les inflammations. Si on a du cuivre (2) en fusion dans un vaisseau, et que, par malheur, il y tombe quelque peu d'eau , il se fait aussitôt un bruit et une displosion si prodigieuse, que les voûtes des plus grands fourneaux en sont renversées. On voit dans l'Histoire de l'Académie des Sciences (3), qu'un peu de cuivre rouge, fondu par le moyen d'un verre dont il est parlé en cet en-
(1) Pajze 1 16.
(2) Boerhaave, Traité du Feu, page 17.
(3) Année 1699, pag. 93.
DES TKEMBLEMENTS DE TERRE. l63
droit , [H'otluit une explosion si grande, étant jeté dans de l'eau froide, que les plus fortes terrines se cassent, et le cuivre s'envole, divisé en si petites parties, qu'on n'en trouve pas le moindre grain. Tant est vrai ce que dit Boerhaave , que l'eau , qui semble avoir la propriété de dompter le pouvoir du feu, est, en certaines circonstances, l'instrument le plus efficace pour augmenter sa force. Ces deux expériences pourraient donner lieu de soupçonner que l'ouverture de plusieurs volcans, et même les nouvelles éruptions les plus violentes des anciens, sont causées par la rencontre des eaux qui sont sous la terre avec des matières métalliques abondantes que la violence d'une inflammation a mises en fusion. Mais ce n'est pas seulement par le contact des matières enflammées, que l'eau augmente la furie des tremblements de terre. Etant, si nous en croyons M. Newton (i), huit ou neuf cents fois plus pesante que l'air que nous respirons , elle y contribue en résistant, par son abondai ice et par son propre poids sur les terrains sous lesquels arrivent les tremblements de terre, à la dilatation de l'air échauffé par les matières enflammées. La situation des pays sujets à ces ac-
(i) Traité d'Optique, liv. 3,
IT
l64 MÉMOIRE SUR LES CAUSES
cideiits donne lieu de le penser. En effet, les continents éprouvent rarement des tremblements de terre, parce que, les eaux souterraines n'y étant pas si fréquentes et si abondantes, les matières sulfureuses et minérales qui fermentent dans la terre, et qui dilatent, en s'enflammant, Tair qu'elles y rencontrent , se convertissent en exhalaisons, qui passent plus librement dans l'air extérieur, où, en se sublimant, elles contribuent à former la matière des tonnerres et des autres météores ignés. Les lieux maritimes , au contraire, sont beaucoup plus sujets aux tremblements. Le savant auteur du Traité de la figure de la Terre , observe que ce ne sont pas les Alpes, par exemple, qui sont sujettes aux tremblements, que ce sont les parties de ITtalie les plus avancées dans la Méditerranée; et que c'est la même chose en Amérique. Les tremblements de terre, dont parlent Aristote et Pline, ne se sont fait sentir avec véhémence, que dans le voisinage des eaux. Lima , capitale du Pérou , qui n'est éloignée que de deux lieues de Callao, port de la Mer Pacifique , après avoir éprouvé en différents temps des tremblements de terre, a été enfin totalement détruite avec Callao en 1746. Les volcans ne se trouvent guère que sur de hautes montagnes voisines de la mer, comme on peut le voir dans l'énumération que La Mar-
tinière (i) a faite des volcans répandus par toute la terre. Les plus terribles sont dans les îles , et dans des endroits très-voisins des mers. Il n'en marque que deux, mais peu considérables, dans l'intérieur des continents : l'un dans la Misnie, en Allemagne; l'autre au mont Apennin: encore pourrait -on dire que cette dernière montagne n'est pas si éloignée des mers. Il est aisé de juger que les tremblements de terre doivent être plus fréquents vers les côtes maritimes, parce que , outre qu'elles sont battues , et , pour ainsi dire, abreuvées de la mer, les eaux souterraines y sont plus abondantes, aussi-bien que dans l'intérieur des montagnes voisines de la mer, dans lesquelles se trouvent souvent des sources de ruisseaux , et quelquefois des rivières qui vont se rendre par des conduits souterrains dans la mer. J'en apporte pour exemple un fleuve souterrain (2) en Provence, dans le territoire de Cassis, qui se dégorge dans la mer au Port-Miou. L'air enfermé dans les cavités qui sont répandues sous ces eaux, étant dilaté par la fermentation des matières sulfureuses et métalliques, doit agir avec d'autant plus d'effort,
(1) Dictionnaire géographique.
(2) Hist. phys. de la Mer, par M. le comte de Marsilli page j^.
l66 MÉMOIRE SUR LJ "> CAUSES
qu'il trouve plus de résistance de la part de ces eaux, qui, ue pouvant être comprimées et resserrées en un plus petit volume, le refoulent, et sont elles-mêmes dilatées, si la chaleur parvient jusqu'au lieu où elles sont.
Ce que je dis, que le volume de l'eau ne peut être comprimé, n'est point avancé au hasard. « Les éléments de l'eau, dit Boerhaave ( i ) , « ne peuvent être comprimés par telle force que a ce soit ; ce qui est prouvé par plusieurs expert riences, et par celles de l'Acad. del Cimento, « depuis la page 207. Du Hamel dit aussi qu'on « n'a jamais pu parvenir à comprimer une boule « d'or parfaitement remplie d'eau. Et Bacon as- « sure qu'une boule d'étain ayant été fortement « comprimée, on avait vu l'eau en sortir en « jaillissant par une petite ouverture qui s'était « faite à la boule. Boyle dit que l'eau, ainsi com- « grimée, avait jailli jusqu'à la distance de trois « pieds. »
J'ai ajouté que les eaux souterraines, loin d'être comprimées par l'effort de l'air dilaté , seraient dilatées elles-mêmes, si la chaleur parvenait jusqu'au lieu où elles sont. En s'opposant ainsi à la dilatation de l'air, elles augmenteraient la force de son élasticité. Pour s'en con-
(i) Traité de l'Eau.
■vaincre, il suffit de considérer de quelle dilatation l'eau est capable; on en peut juger par l'expérien de l'éolipyle. Mais écoutons sur ce sujet M. Musschenbroek (i) : « La vapeur de Teau , «dit -il, quoique comprimée par le poids de « notre atmosphère , ne laisse pas de se dilater « si prodigieusement, qu'elle occupe un espace » quatorze mille fois plus grand que celui qu'elle « occupait auparavant. » Il ajoute qu'elle se raréfie soixante- trois fois plus que la poudre à canon.
La résistance que les eaux souterraines, dont l'existence me paraît assez prouvée, apportent à la sortie des exhalaisons sulfureuses et minérales auxquelles la fermentation a fait prendre feu , et d^ l'air enfermé avec elles dans les entrailles de la terre , peut servir à rendre raison pourquoi les secousses des tremblements de terre se font sentir plutôt en automne, en hiver et au printemps, qu'en été. La cause en est que, dans les trois saisons que je viens de nommer, les pluies étant plus fiéquentes et plus abondantes, la terre, qui est plus abreuvée, livre plus difficilement passage à l'air intérieur, qui, par sa dilatation, fait effort pour sortir, ce qui augmente son activité. Par la même raison , ils ar-
(i) Tomcl, Nature de l'Eau.
j68 mémoire sur les causes
rivent plutôt la nuit et le matin, qu'en plein midi, parce qu'alors les côtes de la mer sont plus chargées de brouillards. En effet, le tremblement de terre de Lima est arrivé la nuit au mois d'octobre; celui de Lisbonne de lySS, au mois de novembre dans la matinée. A peine en trouve -t- on dans l'histoire quelqu'un arrivé dans l'été. 11 est vrai qu'Ammien Marcellin (i) en décrit un effroyable, qui arriva au mois de juillet, sous l'empire de Valentinien et de Valens. Mais peut-être la saison était-elle pluvieuse, quoique dans le temps des chaleurs. A propos de quoi j'observerai que le Pérou , pays fécond en tremblements de terre, et fort chaud, est en même temps fort humide. « Ce qui surprendra , « dit M. Bouguer (9-), c'est que ces mêmes pays, « où la chaleur est toujours si grande, sont en (( même temps d'une humidité excessive; et c'est « la même chose dans les lieux situés entre les K deux tropiques, où il y a des bois. Sur le haut « même des éminences , d'où il semble que l'eau « devrait plutôt s'écouler, on enfonce dans la « boue jusqu'à mi-jambes. »
Supposons présentement une montagne voisine de la mer, dans l'intérieur de laquelle est
(1) Liv. 26.
(a) Traité de la figure de la Terre.
DES TREMBLEMENTS DE TEURE. l6l)
une quantité prodigieuse de matières sulfureuses, bitumineuses et métalliques, qui, par leur fermentation, ont été échauffées jusqu'à s'enflamjner. Souvenons-nous que cette montagne renferme plusieurs cavités très-profondes, remplies d'air susceptible d'une raréfaction d'autant plus grande, qu'il est plus condensé; que cet air, lendu à son élasticité par la chaleur des matières enflaiumées , trouve une résistance très -grande dans les eaux qui sont aussi dans la terre, et qui, bien loin d'être comprimées par sa dilatation , sont elles-mêmes dilatées par la chaleur dont elles sont atteintes. Supposons, comme il est vrai, avec M. Musschenbroek (i), que l'air, étant un fluide , presse dans toutes sortes de directions, c'est-à-dire, en haut, en bas, latéralement et obliquement. Si ces corps enflammés sont, comme nous le supposons, en grande abondance, et à une très-grande profondeur, les obstacles ne faisant qu'irriter leur activité, ils bouleverseront tout dans l'intérieur de la terre. Les moindres effets de leurs ravages seront des secousses légères : la suspension de quelques petites rivières , car les grandes ne souffrent d'altération que vers les embouchures ; la formation de nouvelles sources ; le change-
(i) Tome II.
ment de couleur de quelques eaux; le gonflement des autres, par le soulèvement des terres qui leur servent de lit. Si les secousses sont plus violentes, l'ébranlement de la terre entraîne les édifices; les montagnes s'ouvrent avec un bruit effroyable; et les matières enflammées, sortant avec furie, jettent bien loin les rochers, pierres, métaux, et autres corps qui les retenaient dans leurs prisons souterraines. C'est ainsi qu'au rapport de Bontius (1), médecin, dans l'île de Java, et de M. Bouguer, dans des éruptions de volcans , il a été quelquefois jeté à la distance de plusieurs lieues, des pierres si grosses, que vingt hommes n'auraient pu les remuer. Anderson raconte (2) qu'une montagne, située dans l'île de Portland , en Islande, s'étant enflammée tout d'un coup en 17.ii, au moment de l'explosion un morceau trop pesant pour être enlevé fut jeté, par l'élasticité de l'air, à une lieue avant dans la mer. Quelquefois ces secousses engloutissent des montagnes; d'autres fois de vastes plaines deviennent hérissées de rochers. Dans un tremblement de terre (3), qui arriva aux iles Açores ^ Van i638, des feux
(1) Liv. 5, chap. 38.
(2) Hist. nat. de llslande, page 17.
(3) La Martinière , Dictionnaire géographique.
souterrains élevèrent des rochers du fond de la mer, dans un lieu oit les pécheurs étaient accoutumés de trouver cent vingt pieds géométriques d'eau. Dans cet autre plus affreux tremblement de terre, arrivé au Canada en i665 (i) , un espace de cent lieues de rochers s'aplanit , jusqu'à n'offrir aux yeux qu'une vaste plaine. Ce dernier accident surprendra moins , si , en suivant les principes que j'ai établis, on observe que cette contrée , située entre la mer du Nord et celle qu'on appelle Pacifique , est entrecoupée d'une multitude de lacs et de ruisseaux. Si ces bouleversements arrivent sous la mer, on verra des îles nouvelles sortir du fond de la mer, et d'autres disparaîtront. Pline a fait une longue énumération de toutes ces merveilles. Si la mer en ces lieux est trop profonde, l'éruption causée par l'élasticité de l'air, poussant les eaux vers le ciel en forme de colonne, forme une de ces trombes ou dragons si redoutés des passagers, qui paraissent dans le temps le plus serein. D'autres fois la secousse se fait sentir au travers des eaux de la mer. Wafer, auteur anglais (2), rapporte que, dans la mer du Sud,
(i) Journal des Savants, de 1698.
(2) Voyage à la mer du Sud, tome IV des Voyages de Danipier.
ceux (le son vaisseau sentirent un terrible choc sur les quatre heures chi matin. Ils crurent avoir touché sur un roc; mais, n'ayant point trouve (le fond avec la sonde, ils jugèrent que c'était l'effet d'un tremblement de terre. On lit quelque chose d'approchant dans Varénius (i). Quelquefois ce sont des bouillonnements qu'on voit en pleine mer, dans un temps très -calme. Le Père Gaubil, jésuite (2) , en apporte un exemple singulier. Varénius (3) parle d'un endroit dans la c(jte de Biscaye, appelé le Cap -Breton, où, sans aucun vent, la mer se gonfle, et semble menacer de submerger la côte , ce qui dure peu de temps.
L'altération de l'air extérieur est une suite assez naturelle des éruptions , par la grande quantité de vapeurs et d'exhalaisons souterraines, qui trouvent quelquefois une issue, par où elles se répandent dans l'atmosphère, même au travers des eaux de la mer. De là des météores ignés, qui paraîtront la nuit : entre autres Kles globes de feu effrayants, qui, selon M. Muss-
(i) Géographie générale, tome II, page Sa.
(2) Observations métaphysiques et physiques du P. Souciel , tome II.
(3) Tome II.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. in3
chenbroek (i), ne sont que des corps d'une matière fluide, formés par le mouvement de la flamme , qui entraîne avec elle certaines parties en roulant tout le long de la traînée. De là encore des ouragans, des tempêtes, des pluies fréquentes et des inondations. Dans de pareilles circonstances, on ne doit pas s'attendre à de fortes gelées. Aussi y en a-t-il eu très-peu, l'hiver de 1755 à 1706, dans toute l'Europe. Les positions et les variations extraordinaires du baromètre , qui ont été remarquées dans ces temps -là, ne doivent pas surprendre; faisant attention à la nature du mercure , qui est si susceptible de la moindre émotion, et que, suivant ce que dit ]\I. Haies (2) , que les fumées du soufre absorbent l'air, la quantité de vapeurs sulfureuses répandues alors dans l'air a pu absorber une partie de son élasticité.
Ne pourrait - on pas encore attribuer les variations de la déclinaison de l'aiguille aimantée, quon remarque de temps en temps, à quelque fermentation violente des matières ferrugineuses dans les entrailles de la terre avec des matières sulfureuses , et à leur inflammation , qui fait perdre aux premières, ainsi qu'aux aimants qui
(i) Liv. 2, chap. 4o-
(2) Statique des Végétaux et Anal, de l'air.
sont dans les mêmes lieux , tout leur magnétisme? Ce qui me donne ce soupçon, c'est que , selon M. Hoffmann (i j, le fer, réduit en safran de Mars, n est plus susceptible de V impression magnétique : ce que f ai reconnu après avoir essayé l'expérience de M. Léinerj, du mélange de la limaille de fer a^ec le soufre; et j'ai observé qu'une barre magnétique , présentée à ces matières après leur fermentation , ne s'j attache aucunement.
Il n'est pas plus difficile de comprendre , par les mêmes principes , comment les secousses d'un tremblement de terre ont pu se faire sentir en même temps dans une grande étendue de pays, si on pense qu'il peut y avoir dans l'intérieur de la terre, presque partout, de ces matières sulfureuses et combustibles dans des veines qui se communiquent les unes aux autres : qu'il s'y trouve aussi des cavités remplies d'air, qui y forment des espèces de galeries souterraines; ce qui n'est pas plus difficile à concevoir, que de penser que la terre est au -dedans sillonnée partout par des canaux de fontaines et de ruisseaux, qui y serpentent long-temps avant que de se produire au-dehors. « On trouve, à\i M. le
'i) Tome II, page a.
«comte de Marsilli (i), dans les masses des « montagnes une infinité de cavernes à tourbil- « lonSj pour la continuation des couches de (f. pierres; d'autres sont faites par la chute des a rochers entiers. Il venait de dire que la pèche « du corail fait voir qu'aux l)ords de la mer il « y a sous l'eau plusieurs cavernes, qui peuvent « être accidentellement constituées dans la sub- « stance pierreuse. » M. Anderson (a) remarque que le dedans des montagnes d'Islande est caverneux ; ce qui, joint aux fermentations de toutes sortes de minéraux qui remplissent leurs entrailles, rend cette île plus sujette aux tremblements de terre qu'aucun pays du monde. On peut juger que, ces matières étant par ellesmêmes très-disposées à prendre feu , la moindre commotion (3) est capable de les embraser; de la même manière que les pilons des moulins qui servent à faire la poudre à canon mettent le feu à de grands magasins, lorsque, tombant sur cette poudre à l'ordinaire , ils la trouvent seulement un peu plus sèche qu'elle ne doit être. Si les veines qui renferment de ces matières inflammables , passent dans plusieurs cavités
(i) Histoire physique de la Mer, page 14.
(2) Histoire naturelle de l'Islande, tome I, page 8.
(3) Physique de Rohault, liv. 3.
souterraines qui se communiquent respectivement, comme il y a beaucoup d'apparence que cela est, l'inflammation pourra se communiquer en un instant à des distances très-éloignées , comme fait la poudre à canon , et ébranler la terre, surtout s'il se trouve des eaux qui s'opposent à l'effort de la dilatation. C'est, en effet, ce qui est arrivé le i^'' de novembre 1755, les secousses du tremblement de terre s'étant fait sentir le même jour, suivant les nouvelles publiques, aux côtes occidentales d'Afrique, aux contrées maritimes d'Espagne et de Portugal, et dans le golfe de la Bothnie, jusqu'aux extrémités de la Finlande. A propos de quoi on peut remarquer que toute cette étendue de pays, qui s'en est ressentie, est baignée des eaux de la mer. Il peut même se faire que les secousses se fassent sentir au-delà des pays sous lesquels sont les cavités remplies de matières enflammées , le mouvement de la terre ébranlée en un endroit se communiquant ordinairement aux terrains voisins. Une expérience de M. Desaguliers me fournit cette pensée. « Ayant jeté, dit-il (i) , dans « un étang qui couvrait un acre de terre, une (f fusée à eau qui contenait moins d'un pouce « de poudre, le choc fut si grand, que plusieurs
(i) Cours de Physique, page 449.
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. inn
« personnes qui étaient autour de l'étan», le « ressentirent comme un tremblement de terre « instantané. »
En admettant cette communication de l'inflammation des matières combustibles dans les cavités souterraines de la terre, on n'a pas besoin d'aller chercher, comme a fait quelqu'un, à cinq cents lieues de profondeur en terre, le foyer du tremblement de terre du i^^ novembre 1755. Il suffit qu'il se soit trouvé, dans toute son étendue, des matières disposées à s'enflammer, qui, ou par leur petite quantité, ou parce qu'eUes ont trouvé trop d'air à échauffer, aient causé une dilatation assez forte pour soulever la terre, ne pouvant transpirer au-dehors à cause de la résistance des eaux interposées, mais non assez pour la rompre avec violence. C'est avec aussi peu de fondement , qu'on a comparé ce foyer à celui d'une mine d'artillerie , qui fait sauter une étendue de terrain proportionnée à sa profondeur. On a confondu le terrain enlevé, qui est peu de chose, avec celui qui n'est qu'ébranlé : en effet, dans toute cette étendue de pays, on a ressenti le tremblement de terre du i" novembre 1705 ; il n'est pas fait mention d'éruptions, si ce n'est à Lisbonne, et sur quelques côtes d'Afrique.
L'explication qu'on a voulu donner de l'éten- 4 12
r-jS 3IÉM0IRE SUR LES TAUSES
due des secousses, en l'attribuant à la continuité des chaînes de montagnes qui se distribuent en plusieurs rameaux, à-peu-près comme un tronc d'arbre se divise en plusieurs branches, a quelque chose de plus spécieux. On y observe que tous les lieux où les secousses ont été ressenties plus Vivement, sont situés à l'extrémité de quelqu'un des rameaux d'une longue chaîne de montagnes, dont Lisbonne est comme le tronc et le centre. On a prétendu inférer de là que l'ébranlement de ce corps de montagnes, dans une de ses parties principales, a dii se communiquer jusqu'à l'extrémité de ses branches, quoique le milieu ne s'en soit ressenti que trèspeu ; de la même façon qu'un coup frappé sur l'extrémité d'une longue poutre, est très-sensible à l'autre bout, et même à l'extrémité des branches, si c'est un arbre; ou comme le mouvement d'une boule poussée contre une file d'autres boules, se communique à la dernière de la file , sans paraître ébranler celles du milieu. Cette manière d'expliquer l'étendue des secousses, suppose que le corps de montagnes est dans toute son étendue de même nature, et sans aucune interruption : autrement, et si elles ne sont pas toutes d'une substance également solide, l'impression du mouvement doit s'affaiblir; et elle ne peut être transmise, si des sables
DES TREMBLEMENTS DE TERRE. jn(\
OU des substances molles et ar<?ileuses en interrompent la continuité. De plus , la comparaison des montagnes , qui sont adhérentes par leurs bases au globe de la terre, comme faisant partie de sa masse, avec une poutre isolée, ou avec un arbre qui ne tient à la terre que par ses racines, cette comparaison, dis-je, ne peut être admise ; encore moins l'exemple des boules , dont chacune est isolée, aussi-bien que la file entière. Je pourrais dire encore que les secousses se sont fait ressentir même dans des contrées intermédiaires, bien loin de ces prétendues extrémités, et rappeler le détail des mouvements extraordinaires dans les eaux, et des secousses ressenties dans les terres de leur voisinage, dont il a été fait mention dans les gazettes de Hollande. Mais je m'en tiens à dire que tous ces phénomènes s'expliquent plus aisément, en admettant une communication de l'inflammation dans toute la suite des matières souterraines, qui a été plus ou moins sensible au-dehors, selon le plus ou moins de matières inflammables , d'air dilaté , et d'eaux à vaincre qui se sont rencontrées. J'ajoute qu'il est difficile de comprendre qu'un ébranlement , qui n'a pas même causé, au-dessus de son foyer, d'explosion considérable, puisse se communiquer latéralement à des masses si étendues.
I 8o MÉMOIRE SUR LES CAUSES
Je ne m'arrêterai pas à établir mon sentiment aux dépens de ceux qui attribuent les tremblements de terre aux influences des astres, à l'inclinaison de l'axe de la terre , ou au feu central. Quelque reste d'estime pour l'astrologie judiciaire , ou l'envie de philosopher à quelque prix que ce soit , ont fait imaginer ces opinions , comme une ignorance grossière et ridicule a enfanté celle des Japonais (i) , qui s'imaginent que le mouvement d'ime grosse baleine qui se traîne sous les eaux est la cause des tremblements de terre.
Les tremblements de terre étant causés , comme on peut le déduire des observations précédentes, par l'élasticité de l'air renfermé dans les entrailles de la terre , qui est échauffé et raréfié par la fermentation et l'inflammation des matières sulfureuses , bitumineuses et métalliques, dont la terre abonde en beaucoup d'endroits, et de laquelle l'activité est redoublée par l'interposition et la résistance des eaux souterraines , cette cause une fois connue doit servir à déterminer l'analogie que peut avoir ce phénomène avec l'électricité , ou avec la foudre.
Pour ce qui regarde l'électricité , qu'il me soit
(i) Kaempfor, liv. i , chap. 8.
DES TREMBLEMENTS DE TEURE. l8l
permis de dire avec M. Miisscheiibroek (i), que ce phénomène est encore enveloppé de grands mystères, et que (2), comme on n'a encore qu'une idée fort obscure de la manière dont les phénomènes de l'électricité sont produits , on ne pourra commencer à en raisonner que lorsqu'on aura fait un bien plus grand nombre de découvertes, et qu'on en aura une connaissance plus claire et plus distincte. Le jugement de ce savant professeur me fait croire qu'il y aurait de la témérité à déterminer aujourd'hui l'analogie que l'électricité peut avoir avec les tremblements de terre. Cependant , à examiner certaines circonstances de l'électricité , on pourrait croire qu'il n'y en a aucune. Par exemple, l'expérience fait voir que la moindre humidité empêche l'effet de l'électricité ; au lieu que les tremblements de terre se font sentir principalement le long des eaux, et dans des temps humides. De plus, suivant des expériences réitérées (3) , les effets de l'électricité sont d'autant plus considérables, que l'air est plus raréfié, comme on l'éprouve dans la machine pneumatique. Il est à croire , par
(i) Tome I, chap. de l'Électricité.
(2) Dans la préface.
(3) Leçons de Physique expérimentale, par M. l'abbé Nollet.
raison inverse, que, dans les entrailles delà terre, où l'air est plus condensé que dans l'air extérieur, l'électricité ne peut causer aucun effet considérable. Je dirai encore que , si les tremblements de terre tenaient à V électricité, la communication de ce phénomène ^ encore si peu connu, ne pourrait se faire que par les filons des mines qui sont dans l'intérieur de la terre. Cela étant y comment celui du premier de novembre l'y 55 aurait -il pu se faire sentir dans une étendue de plusieurs centaines de lieues , où les filons des mines , quoiqu abondantes y ne sont rien moins que contigus.
Un Cartésien y trouverait plus d'analogie avec la foudre, qui n'est, selon Descartes (i), que l'effet d'un air comprimé entre deux nuées, mêlé d'exhalaisons sulfureuses élevées de la terre, qui s'enflamment en sortant avec violence ; ce qui s'accorde assez avec ce que je viens de dire touchant la cause des tremblements de terre. Mais le rapport que d'habiles gens croient trouver entre la foudre et l'électricité , me fait suspendre mon jugement tant sur l'une que sur l'autre.
Il serait beaucoup plus à souhaiter qu'on put prévoiries tremblements de terre, afin de les prévenir, et de se soustraire au péril. On pourrait
(i) Météores de Descartes, discours 7.
se flatter de parvenir à cette connaissance, s'ils étaient snjets à des révolutions fixes, comme les astres dans leur cours, ou s'il y avait des présages assurés de leur proximité , n'y ayant point d'autre moyen de les pouvoir connaître avant qu'ils arrivent. Cicéron(i), et Pline après lui (a), font bien mention de deux philosophes qui ont eu la réputation d'avoir prédit des tremblements de terre; savoir, Anaximandre et Phérécide, dont le dernier, en goûtant de l'eau d'un puits, atnionça qu'on allait avoir un tremblement de tepre. On assure que ceux de Tauris en Perse ont été prédits. L'astrologie judiciaire a eu en tout temps des partisans. Elle a même entrepris au Pérou de les prédire , aussi-bien que les incendies. Peut-être , à la honte de notre siècle , ne sommes-nous pas à l'abri de ce reproche, d'autant plus honteux , que, selon M. Bouguer (3) , on conserve du goût pour ces sciences vaines dans tous les pays où les vraies sciences n'ont fait que peu de progrès. Il n'y a guère plus d'assurance aux présages par lesquels on croit qu'ils sont pronostiqués. Pline (4) en as-
(i) Liv. I, de Divinatione , n** ha.
(îj Histoire naturelle, liv. i, chap. 7g.
(3) Traité de la figure de la Terre.
(4) Histoire naturelle, liv. 2, chap. 81.
signe plusieurs. « Quand la mer s'enfle, dit-il, « sans qu'il y ait ni vent ni orage ; quand les « oiseaux effrayés se tiennent perchés, et ne « volent plus en l'air; quand on voit dans un « ciel serein, de jour, ou après le soleil couché, « une nuée qui forme une ligne longue et déliée a comme un fil ; quand Feau des puits est trou- « blée et de mauvaise odeur, etc. « Mais, à bien examiner les choses, tous ces prétendus présages sont purement les effets d'un tremblement de terre arrivé sous les eaux de la mer, ou de quelque légère éruption de vapeurs, dont le lieu n'était pas à une grande profondeur, et qui n'ont fait qu'altérer l'air extérieur, sans aucun mouvement sensible de la terre. On ne peut même tirer pour la suite des temps, aucun présage certain de la constitution de l'air , qui précède immédiatement des tremblements de terre. De tous ceux qu'on a ressentis en Europe, depuis le premier novembre lySS, selon les nouvelles publiques , quelques-uns sont arrivés dans un temps très-calme, d'autres pendant un vent modéré. Celui dont il est fait mention dans l'endroit d'Ammien Marcellin (i), que j'ai cité, fut précédé des tonnerres les plus affreux : Densitate prœviâ fulguruia acriiis vihrantium.
(i) Libro 16.
Quelle assurance peiit-on tirer d'une pareille inégalité ? Les variations inéme du baromètre ne peuvent servir à présager un tremblement de terre prochain ; puisque , comme le remarque M. Musschenbroek (i), la diverse hauteur du baromètre ne nous annonce rien de certain à l'égard du temps qu'il doit faire, et qu'elle marque seulement que l'atmosphère agit actuellement sur notre globe.
Les habitants des cotes maritimes s'estimeraient heureux s'ils [)ouvaient trouver un moyen pour garantir leurs demeures contre les ravages des tremblements de terre. Il y a long-temps qu'on a essayé de creuser des puits fréquents et très-profonds pour donner passage aux exhalaisons souterraines. Pline (2) les approuve et en conseille l'usage. Il n'y a point de doute que des puits fréquents, et creusés très-profondément, pourraient modérer et même empêcher les secousses des tremblements de terre , s'ils étaient faits dans des endroits éloignés de la mer, jusqu'à des cavités qui communiqueraient à celles dans lesquelles se 'trouverait une inflammation commencée dans le voisinage des côtes maritimes. Ces ouvertures, comme autant de soupi-
(i) Essais de Physique.
(2) Histoire naturelle, liv. 2, chap. 82.
l86 MÉMOIRE SUR LES CAUSES
raux OU de contre-mines, pourraient faciliter la sortie et diminuer la violence de Tair dilaté, et des vapeurs qui causent les secousses. Mais je les croirais très-inutiles le long des côtes , où la trop grande abondance des eaux souterraines s'opposerait à cette évaporation. D'un autre côté, ce prétendu remède ne pourrait-il pas de - %>enir pire que le mal? et ny aurait-il pas à craindre de rencontrer un foyer de matières spiritueuses et inflammables , lesquelles , venant à prendre feu ^ recevraient ^ de F eau du ciel qui y tomberait^ une nouvelle activité? C'est peut-être ainsi que des volcans , qui ont cessé pendant un temps de jeter du feu, recommencent à faire des explosions terribles, occasionnées par de nouvelles eaux qui y tombent , soit du ciel, ou de V intérieur même des terres. Je crois avoir démontré plus haut cet effet de l'eau sur certaines matières liquéfiées et enflammées. Ce qui a donné lieu de penser que les puits fréquents et très-profonds que l'on creusait à Tauris , pourraient avoir cet effet , c'est peut-être parce qu'on a fait attention que plusieurs volcans ont cessé leurs éruptions. Véritablement les histoires japonnaises nous apprennent que le sommet de la montagne Fesi jetait autrefois des flammes; mais qu'une ouverture s'étant faite au côté de cette montagne par la violence du feu , les flammes cessèrent peu
de temps après. Ce qui peut venir, comme le remarque Kœmpfer (i), de ce qu'il ne s'y trouvait plus de matières inflammables. En effet, la plus grande partie des pays où il y a des volcans ne laissent pas d'éprouver des tremblements, comme auparavant leurs premières éruptions. Le mont Vésuve , qui vomit des flammes depuis deux mille ans, comme le prouvent les fondements de plusieurs édifices de l'ancienne ville d'Herculane, nouvellement découverte ^ qui sont de lave pure ^ ce que M. Dartenay, secrétaire d'ambassade à Naples (-i) , a vérifié plus d'une fois; le mont Vésuve, dis-je, n'exempte pas le reste des côtes maritimes de l'Italie , des tremblements de terre. L'Islande (3), où le mont Hécla jette du feu de temps immémorial , n'y est pas moins sujette. Le Japon en éprouve de très-fréquents , quoiqu'il ait plusieurs volcans dans ses îles. Dans l'autre continent, le Pérou, malgré plusieurs volcans qu'il contient, est trèssujet aux mêmes accidents. « Il n'y a point de « semaine , dit M. Bouguer (4) , pendant laquelle « on ne ressente quelque légère secousse . si
(i) Liv. 1 , chap. 8.
(2) Mémoire de M. de La Condamine.
(3) Anderson, Histoire naturelle de l'Islande, liv. i,
(4) Page 79.
« ce n'est pas dans un endroit, c'est dans un « autre. » Quoi qu'il en soit, ces puits ou cavernes pourraient ne pas toujours arrêter les secousses causées par les inflammations souterraines, qui dilatent l'air intérieur, si elles se trouvaient beaucoup moins profondes que les lieux où sont ces matières. C'est peut-être pourquoi les Chartreux de Paris , dont le terrain est tout miné par des carrières, et qui n'avaient pas ressenti les secousses du i8 février 1756, en ont ressenti de très-vives le 3o avril suivant.
Un moyen plus efficace pour rendre ces redoutables accidents moins funestes, serait de construire, dans les pays qui y sont le plus exposés, les maisons à la manière des Japonais. Ces insulaires, chez lesquels les tremblements de terre sont ordinaires , « s'en alarment aussi if peu, dit Rœmpfer (j), qu'on fait en Europe « des éclairs et des tonnerres. II y a, dit-il en- « core , une loi dans toute l'étendue de l'empire , <c qui défend de bâtir des maisons élevées; et « on les construit dans tout le pays avec des « matériaux légers, et de bois; et ils mettent « une grosse poutre bien pesante sous le comble « de la maison , pour peser sur les murs , et les rt assurer en cas de secousses. » Mais le luxe et
(1) Liv. 5, chap 8.
la somptuosité des édifices sont un mal trop général dans toute l'Europe, pour qu'on puisse se flatter de voir les hommes y prendre jamais ce parti pour leur propre conservation. Cependant on lit dans le journal de Verdun , d août 1747, qu'on a rebâti à Lima une nouvelle ville dont les maisons sont encore plus basses qu'elles n'étaient auparavant.
Au reste, quelques précautions qu'on puisse imaginer, elles ne feraient au fond que pallier le danger. Quand même on cesserait d'habiter les pays reconnus pour sujets à éprouver les ravages des tremblements de terre , et ceux-mème où on ne ressent que des secousses peu considérables, peut-on espérer de se mettre absolument à l'abri de ce fléau terrible, dont la terre renferme la matière dans son sein, peutêtre dans toute son étendue , et à des profondeurs trop considérables pour être accessibles?
Mais, quelque capables que soient les tremblements de terre d'effrayer les plus hardis, une bonne conscience les envisage d'un œil tranquille et soumis. Elle les regarde comme étant dans l'ordre de la Providence , pour faire trembler les impies, en leur faisant voir des abymes sous leurs pieds, toujours prêts à les engloutir au premier ordre, en attendant le moment terrible auquel ces réservoirs de la justice divine, s'allumant tous
lyO MÉ3I. SUR LES TREMBLEM. DE TERRE,
ensemble , inonderont la terre d'un torrent de flammes, et y causeront avec le feu du ciel l'embrasement général annoncé dans les livres saints (i).
(i) Ep. de Saint- Pierre, chapit. 3.