PAR M. THOMAS
JtOUSQu'lI. VINT Y PRENDRE SEANCE , A LA PLACE DE M. HAKDION , LE 22 JANVIER I767.
ESSIEURS,
La plupart de ceux que vos suffrages ont appelés parmi vous , vous ont apporté des titres , pour ainsi dire , étrangers. En adoptant ces hommes célèbres, vous fixiez leur réputation, mais vous ne l'aviez point fait naître. Pour moi, je m'honore de n'apporter ici que des titres que je vous dois. Je suis votre ouvrage, messieurs; s'il m'était permis un jour d'aspirer à quelque gloire , c'est vous qui m'en avez ouvert la route ; mon oeil reconnaît les lieux où vos suffrages ont encouragé ma jeunesse; mon cœur, avec plus de transport, reconnaît parmi vous ceux
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qui m'ont dirigé par leurs conseils , et qui m'honorent de leur amitié. Vous récompensez donc en moi vos propres bienfaits, messieurs; et je ressemble à ces soldats romains qui, pour obtenir un nouveau grade dans les armées, offraient aux généraux, pour gage de leur valeur, les javelots et les couronnes que ces généraux mêmes leur avaient plus d'une fois donnés sur le champ de bataille.
Le premier devoir qu'imposent les bienfaits, c'est de s'en rendre digne : mon zèle sera le garant de ma reconnaissance. Associé à vos assemblées, messieurs, j'observerai de plus près votre génie : à votre exemple , je tâcherai de rendre mes travaux utiles; car vous pensez que les lalents ne sont rien, s'ils ne servent au bonheur de l'humanité. Permettez-moi de m'arréter sur cet objet. Je vais considérer un moment avec vous l'homme de lettres comme citoyen. Dans un sujet si étendu , je ne choisirai que quelques idées : je parle devant vous , messieurs ; et le souvenir de tout ce que vous avez fait, suppléera à tout ce que je ne pourrai dire.
A.U moment où l'homme est éclairé par la raison, quand ses lumières commencent à se joindre à ses forces, et que l'ouvrage de la nature est achevé , la patrie s'en empare ; elle demande à chaque citoyen, que feras -tu pour
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moi? Le guerrier dit, je te donnerai mon sang; le magistrat , je défendrai tes lois; le ministre de la religion , je veillerai sur tes autels; un peuple nombreux, du milieu des ateliers et des cam- ^
pagnes, crie, je me dévoue à tes besoins, je te donne mes bras; l'homme de lettres dit, je consacre ma vie à la vérité, j'oserai te la dire. La vérité est un besoin de l'homme; elle est surtout un besoin des Etats. Tout abus naît d'une erreur; tout crime, ou particulier, ou public, n'est qu'un faux calcul de Tesprit. Il y a un degré de connaissance où le bien serait inévitable. Pour hâter ce moment , il faut hâter les lumières. Ceux qui gouvernent les hommes, ne peuvent en même temps les éclairer. Occupés à agir, un grand mouvement les entraîne, et leur ame n'a pas le temps de s'arrêter sur elle-même. On a donc établi , on a protégé partout une classe d'hommes dont l'état est de jouir en paix de leur pensée, et le devoir, de la rendre active pour le bien pubhc ; des hommes qui, séparés de la foule, ramassent les lumières des pays et des siècles, et dont les idées doivent, sur tous les grands objets, représenter, pour ainsi dire, H la patrie, des idées de l'espèce humaine entière. Voilà , messieurs , la fonction de l'homme de lettres citoyen. L'utilité en fait la grandeur; elle demande un génie profond , une ame élevée , 4 i3
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lin courage intrépide; elle suppose un sentiment plus tendre , et la vertu la plus digne de l'homme, le désir du bonheur des hommes. >j J'aime à me peindre ce citoyen généreux médi-
tant dans son cabinet solitaire. La patrie est à ses côtés; la justice et l'humanité sont devant lui. Les images des malheureux l'environnent ; la pitié l'agite , et des larmes coulent de ses yeux : alors il aperçoit de loin le puissant et le riche. Dans son obscurité , il leur envie le privilège qu'ils ont de pouvoir diminuer les maux de la terre. Et moi, dit-il, je n'ai rien pour les soulager, je n'ai que ma pensée : ah! du moins rendons-la utile aux malheureux. Aussitôt ses idées se précipitent en foule , et son ame se répand au-dehors.
Il peint les infortunés qui gémissent ; il attaque les erreurs, source de tous les maux; il entreprend de diriger les opinions ; il s'élève contre les préjugés, non pas contre ces préjugés utiles qui ont fait quelquefois la grandeur des peuples, et qui sont un ressort pour la vertu, mais contre ces préjugés honteux qui, sans élever famé, rétrécissent la raison et asservissent l'esprit humain, pendant des siècles, à des erreurs héréditaires : il remue ces âmes indolentes et froides qui , gouvernées par l'habitude , n'ont jamais fait un pas qui n'ait été. tracé; qui ne
connaissent que des usages et jamais ries principes; pour qui c'est une raison de plus de faire le mal , lorsqu'il se fait depuis des siècles. Il combat cette prévention contre les nouveautés utiles; cette superstition politique qui s'attache invinciblement à tout ce qui n'a que le mérite d'être ancien, et proscrit le bien même qui ne s'est pas encore fait. Citoyens , leur dit-il , quelle erreur vous séduit! Quoi! vous permettez des découvertes à vos physiciens et à vos artistes, vous admirez le géomètre qui a démontré les rapports d'une nouvelle courbe, et vous défendriez d'acquérir de nouvelles lumières sur l'art de vous rendre heureux ! Ne voyez- vous pas que tout se perfectionne par le temps? le temps soulève lentement le voile qui couvre les vérités; il en laisse échapper une ou deux pour chaque siècle. Voulez-vous repousser les présents qu'il a faits à l'homme? Les mœurs changent; les besoins d'un siècle ne sont pas ceux d'un autre. Osez donc admettre tout ce qui sera utile. Que parlez-vous de nouveautés? tout ce qui est bon, est de tous les âges ; tout ce qui est vrai , est éternel.
Tels sont les sentiments et les vœux de l'homme de lettres citoyen; tous ceux qui, comme lui, sont animés du même zèle , travailleront sur le même plan ; chaque partie des travaux littéraires
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correspondra à une partie des travaux politiques. L'homme d'état a besoin de rexpérience des siècles ; que , parmi les gens de lettres , il y en ait donc qui s'appliquent à l'histoire , mais qu'ils vous imitent , messieurs : qu'ils ne se traînent pas sur des événements stériles ; qu'ils offrent le tableau raisonné des gouvernements et des nations; qu'ils fixent ces grandes époques qui sont comme des hauteurs d'où l'on découvre une vaste étendue de faits enchaînés l'un à l'autre ; qu'ils nous expliquent comment une seule idée d'un homme de génie a quelquefois changé un siècle. La législation occupe l'homme d'état. Quel sera l'homme de lettres digne de le précéder ou de le suivre ? S'il en est un , qu'il se livre à l'étude des lois; qu'il y porte cet esprit étendu et libre qui ne voit rien par les préjugés , et cherche tout dans la nature ; qui s'élève au-dessus de tout ce qui est , pour voir tout ce qui doit être ; qui, dans chaque cause, voit les effets, dans chaque partie l'ensemble, dans le bien même les abus; qu'il cherche comment on peut rendre les lois simples à-la-fois et profondes, leur donner du poids contre la mobilité du temps, leur imprimer surtout ce caractère d'unité qui fait tout partir d'im principe, dirige tout à un but , de toutes les lois ne fait qu'une loi. Tandis qu'il méditera sur la législation , que
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d'autres creusent les fondements de la morale , de la politique, de la science du commerce,. de celle des finances ; qu'ils cherchent dans les sillons et les trésors des princes et la grandeur des peuples. Ainsi les idées se multiplient , et de toutes les lumières dispersées il se forme une masse générale de lumières. Alors vient l'homme d'état; il descend de la hauteur où il est placé, et promène ses regards sur ce vaste dépôt des connaissances publiques. C'est le génie qui éclaire, mais ce sont les âmes fortes qui gouvernent. Le philosophe, par sa vie obscure, doit mieux juger les choses que les hommes. L'homme d'état, exercé par les événements; accoutumé à voir les projets se choquer contre les passions, à sentir les résistances, à trouver, dans la machine politique, des grains de sable qui arrêtent les mouvements d'une roue ; occupé, tantôt des résultats qu'on ne peut bien voir que d'où il est, tantôt de détails que l'homme qui médite ne devine point, l'homme d'état seul choisira dans la foule des idées tout ce qui peut s'appliquer aux besoins du gouvernement et de la patrie.
La gloire de l'homme qui écrit, messieurs, est donc de préparer des matériaux utiles à l'homme qui gouverne. Il fait plus; en rendant les peuples éclairés, il rend l'autorité plus sûre.
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Tons les temps d'ignorance ont été des temps de férocité ; l'empire de celni qui commande , n'est alors que l'empire de la force : alors il se fait un choc continuel d'un seul contre tous ; c'est alors que le sang coule, que les trônes se renversent, que les pouvoirs rivaux s'élèvent; c'est alors le temps des grandes impostures qui trompent les nations et les siècles, des maximes qui arment les peuples contre les rois, et les rois contre les peuples. Alors on ne connaît ni les fondements des lois, ni les rapports de la nation avec le Souverain, ni le bien, ni le mal, ni le remède , ni l'abus. Le peuple insensé et barbare est, à chaque instant, prêt à égorger l'homme d'état qui veut lui être utile, et qui ose lui présenter un bien qu'il ne conçoit pas. O vous qui calomniez les lumières , voilà le tableau de l'ignorance! mais, chez un peuple éclairé, la force du pouvoir n'est pas dans le pouvoir même; elle est dans l'ame de celui à qui l'on commande. Plus on connaît la source de l'autorité, et plus on la respecte; on adore dans la loi la volonté générale; on se soumet à des conventions d'où doit naître le bonheur. L'honnne altier sait qu'en obéissant, il sacrifie une portion de sa liberté pour conserver l'autre; l'homme avare, que l'impôt qu'il paie est le garant de sa propriété; l'homme robuste et mé-
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chant , qu'il ne serait plus que faible et malheu reux, s'il ne mettait ses forces en dépôt clans la masse publique. Les lumières apprennent qu'il n'y a dans l'Etat qu'une loi, qu'une force, qu'un pouvoir; elles adoucissent les mœurs, et ôtent aux âmes cette activité inquiète et féroce qui ose tout parce qu'elle ne prévoit rien.
Aussi, messieurs, les grands hommes d'état ont -ils toujours protégé la philosophie et les lettres. Ils ont regardé comme le bienfaiteur de la patrie, le citoyen qui contribuait à étendre les connaissances. Mais, je ne puis le dissimuler, messieurs, cet état si noble a ses dangers. La vérité ressemble à cet élément utile et terrible qu'il faut manier avec prudence, qui éclaire, mais qui embrase, et qui peut dévorer celui même qui ne s'en sert que pour le bien public. Le jeune homme simple et vertueux , et dont le cœur honnête conserve encore toutes les illusions du premier âge , croit imprudemment qu'il est toujours permis d'être utile, et se livre sans défiance au doux sentiment qui l'entraîne. Souvent même la vérité lui inspire une ardeur générale. Alors l'enthousiasme s'empare de son ame, ses idées s'élèvent, ses expressions s'animent ; il croit pouvoir mener la vérité en triomphe, et briser les barrières qui se trouvent sur son passage. Vaine erreur d'un cœur séduit !
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tout s'arme, les passions s'irritent, l'orgueil menace, rintérét combat, l'envie s'éveille, la calomnie accourt; alors la vérité s'enfuit, et ne laisse dans le cœur flétri de celui qui l'annonçait, que le sentiment triste et profond de son imprudence et le malheur des hommes. Pour l'intérêt de la vérité même, il faut l'annoncer sans fanatisme comme sans faiblesse : que son langage soit donc simple et touchant comme elle; qu'elle ne cherche point à étonner; qu'elle ne parle point aux hommes avec empire ; qu'elle n'insulte pas même avec dédain aux erreurs qu'elle combat ; elle a déjà assez de torts d'être la vérité; qu'à force de douceur, elle mérite qu'on lui pardonne; qu'elle se défende surtout de cette impatience du bien , qui en est la plus dangereuse ennemie. Regardons la nature; rien ne s'y fait par secousses, ni par des fermentations précipitées; tout se prépare en silence; tout se mûrit par des progrès insensibles et lents : ainsi la vérité agit. Jetée au milieu d'un peuple, elle y travaille d'abord en secret; elle mine sourdement les opinions; elle se glisse à travers les préjugés; elle s'insinue comme les eaux qui se filtrent sans être aperçues , et déposent lentement, à travers le limon, les germes de fécondité qu'elles portent. Un jour viendra que toutes ces idées utiles rassemblées pour-
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ront enfin se produire an grand jour, et seront peut-être la raison commune des peuples. L'autorité seule peut avancer ce moment; l'autorité peut commander au génie et hâter les lumières. Quoi! l'esprit humain a calculé les mouvements des cieux! serait -il donc plus difficile de calculer tous les mouvements du corps politique , et d'assigner tout ce qui en retarde ou en accélère la marche? C'est en travaillant d'après un plan éternel, que la nature produit tous les grands effets de l'univers physique : il faudrait que l'autorité essayât de même ce que produiraient dans l'ordre moral la philosophie et les lettres, dirigeant leurs travaux sur un plan fixe pendant des siècles. Ce sont les connaissances qui font l'éducation de chaque individu ; ce serait à elle à former l'éducation du genre humain. Pourquoi borner ses vues à la société qui nous environne? Osons former des vœux pour l'humanité entière. Je vois, jusque dans l'Europe civilisée, des traces subsistantes de la barbarie antique; je vois l'Amérique sauvage, l'Asie esclave, l'Afrique barbare; partout le genre humain avili et malheureux. C'est aux connaissances dirigées par les gouvernements, à guérir tant de maux ; c'est à elles à perfectionner les peuples. Oh ! si , de tous les points de l'univers , les hommes réunissaient leurs travaux ; si toute
la force de l'entendement humain développé pouvait être appliquée un jour à ce grand art des sociétés, quel spectacle présenterait alors le globe de la terre ! Les trois parties du monde éclairées comme l'Europe, toutes les villes florissantes, toutes les campagnes fécondes, les déserts peuplés , les gouvernements sages , les peuples libres, les chefs heureux du bonheur de tous, le concert et l'harmonie admirables de tout le genre humain, et la terre digne enfin des regards de Dieu. Telle est l'influence que les connaissances et les lettres dirigées par les princes pourraient avoir un jour sur le bonheur des hommes. Mais cette idée si consolante n'est peut-être qu'un vain songe ; peut-être que ce grand édifice restera toujours imparfait, parce que le temps, qui ne s'arrête pas, détruira toujours un côté , tandis qu'on élèvera l'autre ; peut-être même, par une loi éternelle, l'ignorance doit-elle toujours couvrir une partie de la terre : semblable à la mer qui fait lentement le tour du globe, et qui, à mesure qu'elle se retire et découvre à l'œil de nouveaux pays, inonde et engloutit successivement les anciens. Si tel est le malheur de l'humanité; si l'écrivain, dans ses travaux, ne peut se proposer un but si vaste, il en est un du moins qu'il ne perdra jamais de vue, c'est le bonheur de sa nation, c'est la
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gloire d'étendre les lumières dans son pays, en perfectionnant les mœurs.
Différentes causes, messieurs, agissent continuellement sur les mœurs des peuples : le gouvernement, qui donne une impulsion générale ; les lois, qui, en servant de frein, dirigent les habitudes; l'exemple des chefs, espèce de législation fondée sur la ûiiblesse et l'intérêt ; le commerce, qui mêle les nations et les vices; le climat, force toujours active et toujours cachée; enfin, le plus puissant des ressorts, la religion, qui pénètre où les lois ne vont pas , juge la pensée, éternise le bien comme le mal. Mais, chez une nation où le goût des lettres est répandu , l'esprit général de ceux qui l'éclairent peut et doit aussi influer sur la partie morale.
Il est surtout, il est un pouvoir qui distingue l'homme de génie et le grand écrivain : c'est celui d'attacher son a me à ses écrits, de peindre sa pensée avec ces expressions animées et brû- Jantes, qui sont le langage de la persuasion, et le cri de la vérité ; alors chaque idée qu'il exprime va frapper avec force les âmes qui l'environnent. Le sentiment qu'il a se communique; on s'étonne d'adopter d'autres idées, d'autres passions que celles qu'on avait; dans l'émotion qu'on éprouve , le cœur palpite , les traits changent, les larmes coulent; l'ame, portée hors
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d'elle-même, ne sent, ne vit, n'existe plus que dans l'ame de l'écrivain qui l'anime, et qui lui dicte avec empire tous ses mouvements. Quel usage, messieurs, fera-t-il d'un pouvoir si noble? La vertu le réclame ; elle parle à son cœur ; elle lui dit : « Ton génie m'appartient ; c'est pour moi que la nature te fit ce présent immortel. Étends mon empire sur la terre : que l'homme coupable ne puisse te lire sans être tourmenté . que tes ouvrages le fatiguent; qu'ils aillent dans son cœur remuer le remords : mais que l'homme vertueux, en te lisant, éprouve un charme secret qui le console. Que Caton prêt à mourir , que Socrate buvant la ciguë , te lisent , et pardonnent à 1 injustice des hommes. »
Docile à cette voix, messieurs, son cœur enflammé tracera tous les devoirs de l'homme, les devoirs tendres d'époux , de père , de fils ; les devoirs sublimes de citoyen. Malheur à l'écrivain mercenaire qui trahirait la cause de la patrie et de l'humanité! Malheur surtout à ceux qui aviliraient les âmes ! ils seraient les lâches complices de la corruption de leur siècle. L'amour des lois, la sainteté de la justice, le zèle éclairé dans les magistrats , les dévouements généreux dans la noblesse, voilà les objets dignes d'être présentés à la nation. Ainsi Démosthène, troublant le sommeil de ses concitoyens, les rappe-
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lait sans cesse à leur ancienne grandeur. Il est vrai que le poison fut sa récompense; mais il n'eût point mérité la gloire d'avoir retardé la chute de sa patrie, si, en mourant, il n'eût remercié les dieux.
Parmi nous, messieurs, et par la constitution de l'Etat , l'homme de lettres n'est point appelé à discuter de grands intérêts en présence des peuples ; il ne parle point aux citoyens assemblés; il ne peut confier son ame qu'à ses écrits; il faut donc qu'un but moral anime tous ses ouvrages; il faut que ceux même qui paraissent n'avoir d'autre objet que l'agrément, parlent encore à la raison , et que le plaisir même paie un tribut à l'utilité publique. C'est par là, messieurs, que le théâtre, bien dirigé, pourrait avoir la plus grande influence sur le caractère moral des nations; c'est là que le sentiment se communique par des secousses promptes et rapides, et que les impressions profondes qu'on reçoit se fortifient encore par le nombre de ceux qui les partagent. Que ceux donc qui, entraînés par leur génie, se consacrent à ce grand art, nous peignent la morale en action; qu'ils nous offrent la vertu mâle et généreuse aux prises avec les passions qui la combattent, et, telle qu'un athlète vigoureux , les accablant enfin du poids de sa force; que le crime ne paraisse qu'éperdu de-
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vant le remords, et fuyant devant lui; que nos larmes de tendresse, que nos cris d'admiration , soient pour l'homme de bien échappé au péril , ou vainqueur de lui-même. Elevez, affermissez nos âmes ; rapprochez de notre faiblesse les grandes vertus; apprenez - nous à préférer la gloire du malheur à un succès coupable, et la mort à la honte.
L'histoire, par des moyens différents, produira encore les mêmes effets. L'histoire est trop souvent un appel que la vertu fait à la postérité. L'historien prononce les jugements de l'univers ; non plus de l'univers faible et corrompu , de l'univers esclave, mais de l'univers libre et juste, pour qui tout disparaît, hors la vérité. Qu'après avoir flétri les vices, son cœur vienne se reposer sur la touchante image des vertus. Ainsi Tacite peignait Burrhus à côte de Néron; ainsi, fatigué de malheurs et de crimes, las de peindre ou des tyrans ou des esclaves , il réservait, pour le charme et la consolation de sa vieillesse, l'heureux tableau des vertus de Trajan. Ainsi parmi vous, messieurs, ceux qui transmettront à la postérité les événements de ce règne, aimeront à s'arrêter sur l'ame de votre auguste protecteur. Dans un roi, ils peindront un homme; ils peindront la sensibilité dans la grandeur, l'humanité dans la toute - puissance ,
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l'amitié même sur le trône. Ils peindront cette bonté qui fait disparaître la crainte , et invite l'amour; ces détails de bienfaisance pour tous ceux qui l'entourent, besoins toujours nouveaux d'un cœur toujours sensible. Ils feront voir cette humanité appliquée aux peuples, dans ces crises violentes où les Etats se heurtent et se choquent; le chef d'une nation guerrière, ami de la paix; un roi ennemi de cette fausse gloire qui séduit tous les rois; dans les guerres nécessaires, le calcul du sang des hommes mis à côté des espérances et des projets; dans un jour de triomphe, les larmes d'un vainqueur sur le champ de bataille; dans la paix, l'agriculture encouragée, le laboureur levant sa tète affaiblie, osant enfin regarder la richesse; et l'or, englouti trop long-temps par les artisans du luxe, refluant, par le commerce des grains , vers la cabane et les sillons du pauvre.
Ces détails de la bonté des rois intéresseront toujours l'homme de lettres, citoyen, qui aura le bonheur de les peindre. Quel État, messieurs, que celui où, par devoir, on doit être toujours l'interprète de la morale et de la vertu! Mais, pour être digne de la peindre, il faut la sentir. Le véritable homme de lettres ne se bornera donc point à enseigner la vertu dans ses écrits. On ne verra point ses mœurs contredire
ses ouvrages ; et , lorsqu'un sentiment honnête viendra s'offrir sous sa plume, il ne le repoussera point comme un accusateur. Heureux si, dans la douceur de la vie don.estique, il peut épurer son ame! heureux si sa maison est le sanctuaire de la nature! si, tous les jours, il peut serrer dans ses bras une mère qui réponde à ses caresses , et dont la vieillesse adorée n'offre aux yeux du fils qui la contemple, que l'image des vertus, et le souvenir attendrissant des bienfaits! Dans le monde, simple et sans faste, aussi éloigné de la fausseté que de la rudesse , il parlera aux hommes sans les flatter comme sans les craindre. Il ne séparera point le respect qu'il doit aux titres, du respect que tout homme se doit. Il sait que la dignité des rangs est à un petit nombre de citoyens, mais que la dignité de l'ame est à tout le monde : que la première dégrade l'homme qui n'a qu'elle; que la seconde élève riiomme à qui tout le reste manque. Si la fortune lui donne un bienfaiteur, il remerciera le ciel d'avoir un devoir de plus à remplir. A ses ennemis il opposera le courage et la douceur; à l'envie, le développement de ses talents; à la satire, le silence; aux calomniateurs, sa vertu. La vertu, dans un cœur noble, se nourrit par la liberté. Il sera donc libre ; et sa liberté sera de n'obéir qu'à l'honneur, de ne craindre que les
lois. Jouirait-il de cette indépendance, s'il pouvait ouvrir son ame au désir de la fortune et au vil intérêt ? Non , l'intérêt et la liberté se combattent. Homme de lettres, si tu as de l'ambition, ta pensée devient esclave, et ton ame n'est plus à toi. Va, la richesse ne cherche pas les hommes libres; elle ne pénètre pas dans les solitudes; elle ne court pas après la vertu; elle fuit surtout la vérité. Si tu t'occupes de fortune, tu te mets toi-même à l'enchère; crains de calculer bientôt le prix d'une bassesse, et le salaire d'un mensonge. Si ton ame est noble, ta fortune est l'honneur; ta fortune est l'estime de ta patrie , l'amour de tes concitoyens , le bien que tu peux faire : si elle ne te suffit pas, renonce à un état que tu déshonores; tu serais à-la-fois vil et malheureux, tourmenté et coupable, tu serais trop à plaindre. Que le véritable homme de lettres est (hfférent, messieurs! Tout ce qui trouble et agite les autres hommes, n'a point d'empire sur lui; il ne court point après les récompenses , la sienne est dans son cœur : si les richesses s'offrent à lui, il s'honore par leur usage; si elles s'éloignent, il s'honore par sa pauvreté. Ainsi les jours se succèdent, ainsi les années s'écoulent entre le bonheur et la paix. Enfin la tranquille vieillesse vient couronner ses travaux ; il voit le dernier terme sans remords
et sans trouble ; il tourne les yeux vers la patrie dont il se sépare : elle l'a honoré , elle le regrette ; il voit la postérité qui s'avance pour recevoir son nom. Si, en ramenant ses regards sur lui-même, il parcourt toutes les pensées de sa vie, il n'en trouve aucune qu'il désirât pouvoir effacer; toutes ont été utiles, toutes consacrées au bonheur des hommes. La douce idée de l'avenir se joint à celle du passé, et répand la sérénité sur ses derniers moments. Il meurt, mais il laisse son ame à ses concitoyens; il meurt, mais ses pensées vivent, et feront encore quelque bien à la terre lorsque ses cendres même ne seront plus. Telle est, messieurs, telle est la carrière de l'homme de lettres citoyen. Je vous atteste tous : quoi! en est-il une où la gloire soit plus douce, et laisse au fond d'un cœur honnête une satisfaction plus touchante et plus pure?
Ces sentiments sont les vôtres , messieurs ; c'étaient ceux de l'académicien estimable à qui j'ai l'honneur de succéder. A la cour, où l'homme de lettres est quelquefois si déplacé, il fut toujours ce qu'il dut être. Renfermé dans ses travaux, il vécut sans intrigue; il se tint à une égale distance , et de la rierté qui peut nuire , et de la bassesse qui avilit; il crut, comme vous, que les connaissances ne devaient servir qu'à
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orner la probité; que la gloire des mœurs est encore préférable à celle des talents; que le génie peut-être a droit d'étonner les hommes, mais que la vertu seule a droit à leurs hommages. Nourri de la lecture des Anciens, il y avait puisé ce goût moral aussi nécessaire à l'écrivain qu'à l'homme , et cette simplicité antique si louée de nos pères , dont nous parlons encore, mais que nous ne sentons plus, et que notre luxe peut-être n'a pas moins éloignée de nos écrits que de nos mœurs. Ce fut cette sagesse de caractère qui lui mérita l'honneur d'instruire des personnes royales en achevant de cultiver leur esprit par le goût, et leur raison par l'histoire. Par cet honorable emploi , messieurs , l'homme de lettres s'acquitta , envers la patrie, des devoirs de citoyen; car, si les lumières sont utiles aux Etats, c'est servir la patrie que de répandre le goût des connaissances autour des trônes. Peut-être même l'exemple des augustes princesses auxquelles il eut le bonheur de rendre ses travaux utiles, a contribué parmi nous à dissiper, en partie, ce préjugé barbare qui défendait à la plus belle moitié du genre humain de s'éclairer: peut-être c'est à elles que nous devons en partie l'usage qui commence à s'établir, de rapprocher, par l'éducation, des âmes qui se ressemblent par leur nature; usage
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que le préjugé combat encore, mais que la raison autorise, et qui multipliera parmi nous le nombre de ces femmes instruites, sans vanité comme sans faste, qui font aimer la raison et joignent le doux empire des lumières à l'empire non moins touchant de la beauté et des mœurs. C'est dans ces vues si sages, messieurs, c'est en même temps pour obéir à des princesses dignes de s'instruire, que mon prédécesseur a composé le plus grand nombre de ses ouvrages; c'est pour elles qu'il a tracé ce tableau de la mythologie ancienne, objet intéressant pour le philosophe même, parce que, sous le voile des allégories et des fictions, il y retrouve le berceau du monde, l'invention des arts, l'origine des opinions , l'esquisse , pour ainsi dire , des premiers traits gravés dans les âmes humaines , et dont plusieurs ne sont point encore effacés par les siècles : c'est dans les mêmes vues qu'il entreprit de tracer un tableau plus étendu et plus vaste : celui d'une histoire universelle qui devait embrasser toute la suite du genre humain , depuis la naissance du monde jusqu'à nous : tableau immense, où tout ce qui a existé se rassemble sous un seul de nos regards; où tous les temps semblent renaître ; où un seul homme voit d'un clin-d'œil les États s'élever, se choquer et tomber; où l'on ne marche qu'au bruit
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de la chute des empires. M. Hardion , messieurs, dans tous ses ouvrages utiles, se défendit avec sévérité tout ornement. Il voulait que les mots ne fussent que l'expression, et jamais la parure de la pensée. Son style eut la modestie de sa personne : il sut se défendre, et de cette espèce de force qui trop souvent touche à l'excès ; et de cette rapidité qui, en pressant trop les objets, les confond; et de cette finesse qui supprime trop d'idées intermédiaires pour en faire deviner d'autres; et de cette profondeur pénible qui affecte d'enfermer dans une pensée le germe de vingt pensées : il s'élevait surtout contre ce luxe de l'esprit, qui n'aime à jouir de ses richesses qu'en les prodiguant. Dans ce siècle, il eut le courage de la simplicité; il fut sage, voilà son caractère ; il voulut être utile , voilà sa gloire.
C'est cette idée d'utilité, messieurs, que ne perdront jamais de vue tous ceux qui auront l'honneur d'être admis parmi vous ; c'est elle qui présida à votre établissement. Votre institution fut presque une institution politique. Richelieu , après avoir resserré l'Espagne, abaissé l'Autriche , ébranlé l'Angleterre , raffermi la France, vit qu'il ne manquait plus à la grandeiu^ de sa nation que les lumières; il vous fonda, messieurs. Peut-être cette ame altière et grande, et qui avait le besoin de commander aux hommes, sentant que
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le fardeau de l'État échappait à ses mains affaiblies , fut-elle flattée en secret de l'idée de diriger encore les esprits quand il ne serait plus. Après lui, c'est le chef de la magistrature qui vous adopte, et qui place les lettres à côté des lois, tout près du sanctuaire de la justice. Enfin, je vous vois adoptés par le chef suprême de l'État, par ce roi dont toutes les vues furent élevées ; qui à de grands événements mêla toujours un grand caractère; qui , par ses succès, fit la gloire de son pays ; qui , par ses revers , fit la sienne : plus grand sans doute, lorsqu'en mourant il avouait ses fautes , que lorsque ses flatteurs et son siècle l'enivraient d'éloges; et qu'il eût tous mérités, peut-être, s'il n'avait eu le malheur de les entendre. Ces noms fameux nous rappellent nos devoirs. Un grand homme d'état pour fondateur, nous avertit que les lettres doivent être utiles à l'État ; le souvenir du chancelier Seguier , que l'harmonie doit régner entre les lettres et les lois ; le nom des rois pour protecteurs, que, distingués comme citoyens, nous devons l'exemple du zèle à la patrie.
Si je jette les yeux sur vos fastes, messieurs, je trouve dans tous les temps, parmi vous, cet esprit de vos fondateurs ; je vois que tous vos grands hommes ont été utiles. A leur tête je vois ce Corneille qui ouvrit au génie une école de politique, et à l'ame une école de grandeur:
Bossiiet, qui instruisait les rois, et qui en était digne ; Fénélon , qui le premier à la cour osa parler des peuples. Plus près de vous, messieurs, je vois cet homme célèbre qui fut votre confrère et votre ami, le législateur des nations, et dont le livre, bien médité, peut-être pourrait retarder la chute des Etats. Au milieu de vous, et dans cette assemblée, je trouve le même usage des mêmes talents : l'histoire, qui parle encore aux peuples et aux rois; la philosophie, tranquille et sage, qui fait le dénombrement des vérités, et qui en crée de nouvelles ; les orages des grandes passions, mis, sur le théâtre, à côté de nos ridicules ; nos mœurs peintes.; nos devoirs, ou discutés avec profondeur, ou déguisés sous des fictions riantes; les arts, embellis par le charme des vers ; les principes du goût , analysés ; le tableau immense de la nature , tracé ; l'art de communiquer la pensée par la parole , perfectionné ; l'éloquence aux pieds des autels et dans les tribunaux ; les lettres, consacrées à la politique, à la guerre, aux intérêts d'état, à l'éducation des princes : et sur votre liste, messieurs, un homme qui, du fond de sa retraite, sera toujours, par son grand nom, présent parmi vous; qui le premier a mis sur rfotre théâtre la morale sensible, comme Corneille y avait mis la morale raisonnée; qui n'a employé l'art des Homère que pour combattre la tyrannie et la révolte ; et dont presque
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tous les ouATages ne sont que le cri d'une ame sensible et forte qui réclame partout pour le bonheur des hommes, la sûreté des rois, et la tranquillité des États.
Attirés par votre gloire, messieurs, les titres viennent se placer parmi vous à côté des lettres. Je vois les premiers hommes de l'Etat et de l'église satisfaits ici de l'honneur d'être vos égaux. Je vois dans ce moment, à votre tête, l'héritier d'un grand nom, et dont l'éloge est dans le cœur de tous ceux qui m'environnent.
Pour moi, messieurs, dernier citoyen de cette illustre république, je n'apporte ici aucun des grands talents qui vous honorent. Je n'ai à me vanter à vos yeux d'aucun ouvrage qui ait influé sur mon pays et sur mon siècle. Je ne songerai même jamais à vous disputer cette gloire ; elle est trop au-dessus de ma faiblesse. Mais il en est une que j'oserai partager avec vous : c'est celle de la vertu et des mœurs; c'est de ne rien faire , c'est de ne rien écrire dans le cours de ma vie, qui ne puisse m'honorer à vos yeux, et à ceux de mes compatriotes. Voilà mon premier serment, messieurs, en entrant dans cette illustre Compagnie. Si j'y manque un instant , puisse ce discours, que je viens de prononcer devant vous, et qui est l'interprète le plus fidèle des sentiments de mon ame, s'élever contre moi, et m'accuser aux yeux de mon siècle et de la postérité !
DISCOURS. ai'