‹ Œuvres complètes de Thomas (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · AU DISCOURS DE M. THOMAS · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE M. THOMAS

Mo

NSIEUR,

M. le comte de Clermont devait, en sa qualité de directeur, présider à l'assemblée d'aujourd'hui ; mais le dérangement de sa santé l'empêche de s'y rendre. Je me trouve donc chargé de tenir sa place , et surtout d'être l'interprète de ses regrets , et de ses sentiments inaltérables pour l'Académie. Ceux dont je suis moi-même pénétré pour elle, me rendent cette fonction chère, et ce sentiment me facilite le moyen de m'en acquitter.

Le Public qui vient de vous entendre, monsieur, applaudit, et comme votre juge, et comme le nôtre, aux suffrages qui vous ont appelé parmi nous; vous venez vous-même d'exposer vos ti-

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très avec autant d'énergie que de vérité : quand on remplit avec distinction les devoirs de son état, on en parle toujours dignement. Une ame sensible se pénètre des objets vers lesquels son goût l'entraîne, et les fait aimer par la chaleur avec laquelle elle sait les présenter. Apelle intéressait en parlant de son art; et Cicéron, en faisant le portrait de l'orateur, pouvait -il n'être pas éloquent?

En peignant l'homme de lettres citoyen, vous n'avez eu, monsieur, qu'à exprimer les sentiments gravés dans votre cœur ; vous vous êtes surtout attaché à faire envisager les lettres sous leur rapport avec le bien public. Il est beau, sans doute, d'étendre les lumières de son siècle, et d'en perfectionner les mœurs ; mais ce rôle intéressant et sublime n'estconfiéqu'à ces hommes rares pour qui 1 Etre suprême a réservé les dons du génie. Les lettres ont un mérite moins éclatant , mais plus universel : celui de faire le bonheur de ceux qui les cultivent.

Le goût des lettres, dit l'orateur romain, est propre à tous les temps et à tous les âges : la jeunesse y trouve l'aliment de son activité ; la vieillesse, l'oubli des biens qu'elle a perdus, et le soulagement des maux qui l'assiègent. Le favori d'Auguste s'arrachait souvent au tumulte des affaires et aux troubles de la cour, pour venir

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respirer auprès de Virgile et d'Horace. L'homme d'état enviait, dans ces moments, le sort de l'homme de lettres , et le courtisan avait quelquefois besoin d'être consolé par le philosophe.

Le sage ne connaît ni le vide , ni le cruel ennui de soi-même; il sait le prix du temps, et l'emploie à cultiver en paix les lettres et sa raison ; il ne s'expose ni à l'orgueil du crédit qui veut protéger , ni à l'orgueil du crédit qui s'irrite de ce qu'on le dédaigne ; la vérité fait son étude et sa force. Il s'est formé, avec la chaîne de ses pensées, un caractère de grandeur et d'immobilité que rien n'ébranle et que rien n'altère. Toujours calme , au sein même des orages qui le menacent, il plaint les perturbateurs sans les craindre ni les braver; et, tandis que tout s'agite ou se bouleverse autour de lui, son ame tranquille se livre aux douceurs de l'étude et jouit des consolations de la vertu.

Vous avez des droits , monsieur , et à la gloire que donnent les lettres, et au bonheur qu'elles assurent. L'Académie , en vous accordant ses suffrages , a voulu récompenser des talents utiles et couronner des vertus connues. Des prix remportés avec éclat, des applaudissements mérités, l'heureux talent de la poésie réuni à celui de l'éloquence , l'estime publique , celle des gens de lettres, tout sollicitait pour vous la place ho-

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iiorable que vous occupez aujourd'hui. Une louable émulation, excitée par l'Académie, a fait connaître vos talents dans ces monuments durables que vous avez élevés à la mémoire de tant de grands hommes. Vous avez fait plus : par l'enthousiasme avec lequel vous en avez parlé, vous avez fait connaître votre cœur. Une ame médiocre ne conçoit pas aisément les vertus sublimes; et, si elle veut les peindre , elle les affaiblit.

Enfin , monsieur , je dirais volontiers que nous avons cru entendre la voix de ces grands hommes que vous avez loués, s'élever en votre faveur et nous dire : « Il nous a peints comme « s'il eût vécu auprès de nous et avec nous; il a « parlé de nos travaux comme s'il les eût par- « tagés lui-même; il nous a jugés comme nous '( demandons que la postérité nous juge. Notre «■ gloire est devenue la sienne , puisqu'il a su la « célébrer. »

Il vous fallait tous ces titres, monsieur, pour nous consoler de la perte que nous venons de faire. L'académicien estimable que nous regrettons, cultiva les lettres avec succès; il en recueillit la gloire, et fut heureux par elles. Il les fit aimer à la cour, et y inspira le goût de l'étude à d'illustres princesses, qui savent unir à l'éclat du rang et des vertus le mérite de la cul-

tare de l'esprit. M. Hardion porta dans sa conduite la simplicité noble qui fait le caractère de ses écrits; cette simplicité si louable est peutêtre la seule ressource des grands écrivains , depuis que les raffinements de l'art semblent épuisés. Rien de plus rare, mais aussi rien de plus beau que l'accord du naturel et du sublime, de la noblesse et de l'aménité.

Vous nous montrerez, monsieur, cet heureux accord ; une imagination hardie et féconde a caractérisé les premiers essais de votre plume énergique et brillante. Ces premiers ouvrages annonçaient en vous le germe de ce talent si précieux que la nature donne, il est vrai, mais qui se perfectionne par la réflexion et par l'étude; je parle de ce goiit sage et épuré qui empêche le génie de s'égarer dans son essor, et qui le contient dans les bornes du naturel et du vrai. L'Académie a vu avec satisfaction ce goût s'accroître en vous par degrés ; et dans ce poème si désiré, où, marchant sur les traces de Virgile et d'Homère, vous avez de grandes passions à mettre aux prises avec de grands obstacles, les ressorts d'une politique sublime à développer et à faire mouvoir, les mœurs d'une nation nouvelle à peindre, toutes les finesses de l'art à cacher sous les traits du génie créateur, le Public attend que tout y sera subordonné aux règles

du goût, et que la sévère critique y applaudira comme au chef-d'œuvre de vos talents perfectionnés. Ainsi , lorsqu'une plante vigoureuse a jeté avec surabondance ses premières productions , la sève se calme ; et l'arbre , conservant toujours la même vigueur, ne se couvre de fleurs que pour donner autant de fruits.

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