‹ Œuvres complètes de Thomas (volume 2)Chapitre 8 sur 31 · PAR THOMAS · texte numérisé non relu

PAR THOMAS

DIRECTEUR DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE.

ONSIEUR,

Les dignités et les titres ont toujours eu droit à nos respects, mais n'ont pas toujours droit à nos suffrages. Dans un Corps libre ^ et dont le premier devoir est d'honorer les lettres, le talent seul et sans autre distinction serait préféré à la dignité qui n'aurait de mérite qu'ellemême. Tel a été et tel sera en tout temps l'esprit de l'Académie française. Pour qu'elle se fasse honneur d'adopter les titres, il faut donc qu'ils

soient relevés par les lumières. Vous nous apportez ce double avantage, monsieur. Destiné de bonne heure aux premières places de l'église, vous avez senti que les lumières, qui ne sont qu'un ornement pour d'autres , devenaient pour vous un besoin; qu'un esprit cultivé sait beaucoup mieux assujettir les passions, et diriger au bien la force ou la faiblesse des hommes; et que, dans un siècle où quelquefois on voudrait faire un crime de l'art de penser , il vaut encore mieux acquérir que calomnier les connaissances. Il n'est que trop ordinaire que les talents manquent aux places ; vous avez mérité et justifié les places par les talents. Nous n'avons pas oublié que vous fiâtes l'interprète de la douleur publique, à la mort d'un prince qui eut de l'humanité et par caractère et par principes ; fut vertueux sans être dur; distingua les arts qui mstruisent , du luxe qui corrompt ; aima les Jettres et les peuples, car ces deux sentiments ne se séparent pas; eut une grandeur simple pendant sa vie , et une grandeur touchante à sa mort. Vous ajoutâtes à nos regrets, en nous développant, le premier, son ame sensible et ferme, et cet esprit qui se formait en silence pour le gouvernement. Puissent tous ceux qui auront à régner sur les hommes, s'instruire comme lui! Puissent-ils imiter un prince qui cherchait la vé-

rite, comme un homme à qui elle a été longtemps cachée , et comme un prince qui sait qu'une erreur peut faire le malheur d'un siècle!

A l'éloquence de la chaire , qui peint les vertus et trace les devoirs, vous en avez joint une autre, monsieur. Appelé, par votre dignité, dans ces assemblées où une grande province , réglant ellemême la levée de ses tributs , balance en même temps ses devoirs et ses droits; et dans celles où l'un des ordres du royaume forme, sous l'autorité des lois, une espèce d'aristocratie sacrée, libre, quoique soumise au prince, et fixe les secours que l'église , enrichie par l'Etat , doit aux besoins de l'État , vous y avez plus d'une fois , monsieur , employé avec succès le talent de la parole.

Ce talent, dans ces sortes d'assemblées, tient au génie des affaires; et c'est un mérite de plus, qui n'est pas toujours uni à celui de l'éloquence. Voir les objets tels qu'ils sont ( avantage plus rare qu'on ne pense), et ne laisser troubler sa vue, ni par ses passions, ni par celles des autres ; ne point dénaturer les affaires , en ne les regardant que d'un côté; voir précisément le but où il faut tendre, ce qui suppose toujours une vue calme et droite; avoir le courage modeste de préférer les moyens les plus surs à ceux qui auraient plus d'éclat ; pressentir les ob- 4 i5

Stades, et les juger d'avance; distinguer ceux qui naissent des vices et des intérêts des hommes, et ceux qui naissent du choc inévitable des choses; combattre les premiers sans colère comme sans mépris, deux sentiments qui ajoutent toujours à la résistance ; combattre les seconds avec la sage lenteur de la nature, qui, pour détruire ce qui lui résiste , n'oppose que le temps à la force : se défier surtout, dans les affaires, du pouvoir de l'imagination, qui n'applique souvent que des mesures fausses , parce qu'elle exagère ou rapetisse les objets; se défier de l'esprit de système , qui généralise trop les maximes et les règles , et ne calcule point assez le mouvement des hommes et des choses , qui varie sans cesse ; se défier même de l'étendue de ses vues, qui tendrait à créer des machines trop vastes, et préférerait la gloire de combiner à celle de réussir ; enfin , en traitant avec les hommes, avoir la mesure précise de tout , et du degré de force qu'il faut appliquer à chaque objet: tel est, en général, l'esprit des affaires , et tel est le vôtre , monsieur.

C'est ce qui vous a attiré la juste confiance d'un Corps respectable, et dont vous faites partie. C'est ce qui vous a fait associer, par le gouvernement , à une de ces commissions délicates et utiles , où l'intérêt de la religion se mêle à celui de l'État.

Mais trop souvent l'esprit des affaires nuit au bonheur. S'il est inquiet, il donne une activité qui tourmente ; on a besoin d'être agité , et l'ame se fatigue à chercher le mouvement. S'il est sérieux et ardent , il fait naître des passions tristes; les désirs s'étendent avec les forces; et, dans une lutte continuelle , on passe sa vie à espérer ou à craindre. Quelquefois, par l'habitude de voir les hommes de près, il inspire une défiance qui les accuse, et ôte les douces illusions de Tamitié. Quelquefois ceux qui ont plus de vanité que de talent, étonnés de leurs travaux, conçoivent pour eux-mêmes une admiration qu'on ne partage pas toujours; ils ne se communiquent qu'avec dignité, aspirent au respect par l'ennui , et ne manc[uent jamais de paraître occupés pour paraître importants.

Tous ceux qui vous connaissent, monsieur, savent qu'il ne vous en a rien coûté pour échapper à tous ces pièges. ISé avec im esprit facile , les affaires vous occupent sans vous fatiguer.

Vous en écartez non seulement ce qu'elles ont de pénible, mais même ce qu'elles pourraient avoir d'imposant. Vous les réduisez , pour ainsi dire, à n'être que des choses communes; et, pour connaître votre supériorité, il faut presque se défier de vous-même. Mais le genre de talent qui simplifie tout , est fort supérieur à ce-

lui qui complique tous les ressorts. Le vrai talent est de faire aisément les choses difficiles, et le vrai succès est d'avoir des succès sans efforts.

On sent que de cette disposition de l'esprit, qui, sans s'élever, est au niveau de tout, doit naître un caractère égal et qui marche sans secousses; une ame faite pour le bonheur; un ton sans empressement, comme sans indifférence, et qui, sous l'abandon de la nature, déguise l'heureux talent de penser ; enfin , une espèce d'ingénuité franche et libre qui semble ôter à la politique sa réserve, à l'esprit sa recherche, aux manières leur affectation , à la politesse l'orgueil qui humilie par l'attention même à faire disparaître l'orgueil ; et si ce genre de simplicité se trouve encore dans un siècle où tout le monde cherche à se prévaloir des avantages qu'il a, et à montrer ceux qu'il n'a pas, cette simplicité sera d'autant plus piquante qu'elle sera plus rare. On sera bien plus surpris de voir la naïveté des manières jointe à la finesse de l'esprit, et une sorte de négligence heureuse, si naturelle, qu'il faut y réfléchir pour s'en étonner.

Vous pourrez peut-être , monsieur , ne pas vous reconnaître à'ce porirait; mais, moins vous le reconnaîtrez , plus il sera vrai. 11 y a des qualités qui disparaissent, dès que celui qui les

a s'en aperçoit , et cette ignorance même sera un nouveau trait à ajouter à votre éloge.

J'ajouterai, monsieur, au nom de l'Académie, que ces qualités qui vous distinguent ne lui sont pas moins précieuses à elle-même : car, dans ses choix, elle ne pèse pas moins les caractères que les talents. Elle veut pouvoir aimer ceux qu'elle adopte: elle redoute également dans son sein, et la douceur hypocrite, qui caresse et qui trompe , et cherche à nuire en secret , sans avoir même le courage de la haine ; et le despotisme, que le nom seul d'une juste liberté offense, et qui, par faiblesse, ayant le besoin de dominer, par une autre faiblesse devient ennemi dès qu'il ne peut être tyran ; et l'orgueil insociable, qui distribue avec une hauteur, ou impétueuse, ou froide, l'offense et le^ dédain, et, mettant la dureté à côté du talent, peut quelquefois faire haïr le génie. Heureusement, monsieur , tous ces fléaux sont bannis d'entre nous. Vous trouverez dans l'Académie tout ce qui est déjà dans votre cœur, l'amitié, la paix, une liberté sage. Vous trouverez surtout l'égalité, qui ne blesse que ceux qui ne sont point assez grands pour s'élever jusqu'à elle.

Votre prédécesseur, monsieur, presque toujours éloigné de la capitale, et par conséquent de nos assemblées, ne put guère ni donner ces

exemples , ni jouir de ces avantages parmi nous; mais nous osons croire que les mêmes sentiments étaient dans son cœur. L'Académie française, en adoptant M. le duc de Yillars, avait adopté l'héritier et le fils du vainqueur de Denain, du rival d'Eugène; osons le dire, du bienfaiteur de Louis XIV : car le grand homme qui sauve un État, n'est-il pas le bienfaiteur du roi qui le gouverne ? H y a des fortunes qui suffisent pour enrichir plusieurs générations; il y à des héritages de gloire qui se répandent sur toute la postérité d'un homme illustre. Les distinctions accordées au fils devenaient un nouvel hommage rendu au père; et le nom du duc de Yillars, parmi nous, ressemblait à ces images qui , placées par les Anciens dans les portiques ou dans les temples , rappelaient encore le souvenir des héros après leur perte.

Outre cette gloire qui tenait à son nom, gloire qui peut être un danger comme un avantage , mais qui ne peut jamais être un mérite quand elle est seule, M. le duc de Villars, dans son gouvernement, s'en est procuré une autre qui était à lui. A la tête d'une grande province, il n'a abusé ni de son rang pour opprimer, ni de son pouvoir pour faire piier les lois, ni de la crainte qu'inspire un homme en place pour faire respecter ses caprices. Il a soulagé des malheu-

DISCOURS. ujJl

reux et n'en a point fait, clans un temps où rien n'égale le luxe, si ce n'est la misère, et où le faste est devenu le premier de nos besoins, et prodigue Tor pour des caprices, tandis que le pain manque à des milliers d'hommes; c'est un mérite sans doute d'avoir retranché au luxe de son éclat, pour secourir les pauvres de son gouvernement. Le même homme qui soulageait en public la misère publique , savait donner des secours secrets à ceux que la pitié outrage , et qui, moins sensibles à la pauvreté qu'à la honte, joignent au tourment du besoin celui de l'honneur; il ajoutait au bienfait en le cachant.

Il y a une autre espèce de générosité d'autant plus noble peut-être , qu'en obligeant tous les citoyens, on ne paraît en obliger aucun; que, même en jouissant du bienfait, chacun se croit dispensé de la reconnaissance , parce qu'elle est commune à tous, et que tout ce qui doit être perpétuel, une fois établi, entre pour ainsi dire dans le cours des choses ordinaires, et est regardé par les hommes comme une dette : c'est la générosité qui consiste dans des fondations utiles. Votre prédécesseur, monsieur, dans son gouvernement, eut aussi ce genre de mérite. Il a fait des établissements pour les sciences, et a légué des sommes considérables pour l'éducation des citoyens et le progrès des lettres. Mer-

seille avait dû l'institution et la forme de son académie au maréchal de Villars; le fils a continué ce qu'avait commencé le père. Ainsi , ce sont deux membres de l'Académie fi'ançaise, qui, par leurs bienfaits dans une province illustre , ont contribué à y répandre et à y nourrir le goût des lumières. Et telle est peut-être la véritable fonction des hommes en place qui sont assis parmi vous, messieurs.

Cette partie du Public, quia résolu d'être mécontente de tout, et qui en conséquence blâme tout ce qui se fait , demande souvent pourquoi , dans une compagnie littéraire , ce mélange des lettres et des titres ? Quelques-uns pensent que c'est pour décorer les lettres. Il faut en convenir, messieurs, le peuple chez qui les lumières et le génie auraient besoin de ce secours pour être honorés, serait encore un peuple bien barbare. Quoi donc ! Corneille, Despréaux, Racine, et Fontenelle, et l'auteur de Bhadamiste , et l'auteur (KAlzire et de Métope, ( car pourquoi accorderions -nous la consolation à l'Envie, de n'entendre ici parler que des morts ? ) assis dans cette société, avaient-ils besoin d'un autre éclat que celui qu'ils empruntaient d'eux-mêmes? Non; sans manquer de respect aux dignités que j'honore , j'oserai le dire, Cinnay Iphigénie ^ V Esprit des Lois, et les ouvrages qui leur res-

semblent, voilà clans tous les temps, voilà dans tons les lieux, la véritable et la première décoration de l'Académie française.

D'autres cherchent d'autres motifs, nous prêtent des vues également indignes et de la fierté des lettres et du noble désintéressement qui fait leur caractère : nous ne répondrons point à ces hommes -là. Ils ne concevraient point que le véritable homme de lettres ( qui n'est que l'homme de bien éclairé ) aspire à l'honneur , sait, quand il le faut, se passer de la fortune, et est incapable de faire jamais, par intérêt , un lâche trafic des sentiments de son ame. Ainsi leurs soupçons les avilissent, et ne nous offensent pas.

Quel est donc le véritable motif de cette institution parmi nous, messieurs? Il s'en offre plusieurs. D'abord, les hommes d'état qui ont présidé à notre établissement , ont voulu sans doute répandre le goût des lumières dans les premières classes des citoyens.

On se tromperait, si l'on pouvait penser que les connaissances et les lettres ne sont destinées qu'à être le partage obscur de quelques hommes qui cultivent en paix leur esprit dans la liberté et la retraite. C'est surtout dans l'élévation, qu'elles sont utiles. C'est dans ces citoyens revêtus des premières dignités de l'État, qu'elles peu-

vent produire de grands effets. Je vois des eaux qui se perdent dans la profondeur d'un vallon, et peut-être s'y ensevelissent obscurément sous terre. Que le soleil les élève par sa chaleur, les transporte au sommet des Alpes et dans les réservoirs des montagnes, je vois s'en former aussitôt le Rhin , le Rhône et le Danube ; et la moitié de l'Europe va être fertilisée par leurs cours. Telle est l'image des connaissances dans les grandes places. Les connaissances seules peuvent étendre les idées des hommes faits pour commander. Ce sont elles qui déploient et développent à leurs yeux un horizon immense. Pour eux, les lettres sont l'histoire des gouvernements , la philosophie des nations , le tableau des lois, le résultat de tout ce qu'il y a de grand et d'utile. Si, dans quelque partie du monde , il y avait un homme né avec le genre humain, et immortel comme lui; qui eût vieilli avec l'univers; qui eût vu tous les États successivement s'élever et tomber ; qui eût marché dans Athènes et dans Rome; qui eût suivi de l'œil le développement et les progrès de l'Europe moderne, sortant de ses ruines, et s'avanrant vers la grandeur; qui eût pu voir Lycurgue et Sully, Solon et le chancelier de l'Hôpital, Henri IV et les Antonins; à qui tous ces grands hommes eussent confié leurs pensées,

toutes celles du moins qui ont influé sur le sort (les Etats et des peuples , quelle supériorité pour gouverner les autres hommes n'aurait pas cet homme extraordinaire, qui, par son expérience et ses idées , serait , pour ainsi dire , l'image du genre humain , et représenterait tous les siècles! Tel serait pourtant un homme qui, destiné à de grandes places, aurait, pour les remplir, cultivé les connaissances et les lettres avec génie.

C'est peu de lui développer les faits : elles lui dévoileraient les principes ; elles lui feraient voir les vérités primitives et simples qui président à toute espèce d'administration, comme les causes générales président à l'univers ; elles lui apprendraient à combattre également et le fanatisme des préjugés anciens, et le fanatisme souvent aussi dangereux des nouveautés. Veutil traiter avec les hommes? veut-il les faire agir? elles lui dévoileraient les ressorts secrets de leurs passions, les principes de leurs mouvements; elles lui apprendraient l'art de guider par la persuasion ces esclaves si fiers, à qui il faut cacher leurs chaînes pour les conduire, et qui , plus jaloux peut-être d'une liberté apparente que d'une liberté réelle, ne supportent que les fers qu'ils se donnent ou croient se donner. Par la réflexion et l'habitude , elles for-

nieraient en lui la pensée , cet instrument si nécessaire à l'homme en place, qui a besoin de rapprocher en un instant des milliers d'idées, et de suppléer au temps par la rapidité des vues. Enfin , elles porteraient au fond de son cœur ces principes d'humanité et de justice qui devraient être surtout la morale des hommes puissants, mais que la plupart des hommes puissants rejettent comme une chaîne importune qui embarrasse le pouvoir dans sa marche.

Eh quoi! serions-nous encore dans ces temps où la fierté ignorante pensait que les lumières sont indifférentes pour les places; que l'art de conduire les États et les hommes s'apprend beaucoup mieux dans cette oisiveté active et ce choc de petits mouvements qu'on appelle le monde, que par des études politiques et de grandes combinaisons d'idées unies aux affaires; que la nécessité des connaissances n'est qu'une superstition ridicule ; que les places font les talents; que , dans les hommes d'un certain rang , il y a un instinct qui supplée à tout ; que souvent même il y aurait du danger à mettre en place de ces hommes singuliers, qui raisonnent toujours avant que d'agir, qui croient aux abus et à leur réforme, ont la manie de perfectionner tout, jusqu'à l'art de rendre les hommes heureux, et sont toujours tentés de croire qu'on

peut mieux faire que ce qu'on fait depuis deux mille ans? Non; ces préjugés de l'ignorance, adoptés par l'orgueil , et que certaines personnes même voudraient donner pour une philosophie d'autant plus profonde qu'elle le paraît moins , ne sont plus faits pour notre siècle. On sent trop aujourd'hui l'influence des lumières sur les esprits, sur les âmes, sur le bonheur des peuples, dans toutes les dignités et de l'État et de l'église : et où cette vérité a-t-elle plus de poids que parmi vous, messieurs, et dans cette assemblée?

Telle a été , sans doute , une des vues de notre fondateur, en réunissant dans le même corps les dignités et les lettres ; mais cette vue n'est pas la seule. On sait qu'il y a un ton différent attaché à chaque état, et, pour ainsi dire, à chaque genre d'esprit; et une Compagnie telle que la votre , messieurs , doit réunir tous les tons et tous les genres.

Dans la plupart des monarchies, et surtout en France, il y a un pays où le premier talent est de plaire , où la vertu même a besoin d'agrément , où l'esprit aurait tort et serait presque un ridicule s'il ne s'annonçait par les grâces; où en général on s'occupe plus des manières que des mœurs, des formes que de la réalité des objets; où la grandeur d'un seul produit la

politesse de tous; où, dans une inaction sans cesse occupée, le travail est d'échapper sans cesse à l'ennui par le plaisir : un pays où la multiplicité des goûts rend le goût plus délicat; où les caprices qui naissent et renaissent d'une grande fortune, donnent à tous les sens une espèce de sensibilité dédaigneuse et fière : un pays où toutes les âmes s'agitent, et où toutes les passions se taisent; où l'art de converser est plus important que partout ailleurs , par l'oisiveté dont il faut remplir les vides, par l'importance qu'on y met à amuser et à être amusé, par la nécessité de se parler , et la nécessité plus grande encore de ne se rien dire, parce que la gaieté la plus légère doit quelquefois y couvrir les mouvements de l'ame les plus profonds, parce que, surtout, la supériorité de l'art est d'y faire disparaître l'art.

On sent que, dans un pareil pays, la langue , l'imagination , le tour des idées , tout doit avoir un caractère particulier, qui le distingue. C'est là, en effet, que ce qui n'est pas de l'esprit y ressemble le plus , et que l'esprit a une fleur d'agrément qu'on ne trouve que rarement ailleurs.

Comparez deux hommes nés avec des talents pour les lettres , et les cultivant tous deux , mais l'un dans la retraite , et l'autre à la cour. Le premier, avec sa franchise altière , sentira peut-être

DISCOURS. a3f)

et peindra tout ce que les passions fortes ont d'exagéré ; le second , ce que les sentiments fins ont de piquant : l'un saisira les masses; l'autre démêlera toutes les nuances : l'un empruntera ses images des grands objets de la nature ; l'autre, de tous les objets qui intéressent et occupent une société polie. I/homme de lettres , avec tout le sérieux et la vigueur de l'imagination , s'armera contre les vices; l'homme de cour poursuivra gaiement les ridicules qui blessent les formes , et détonent plus avec l'ordre de convention qu'avec l'ordre moral. La pensée de l'un , trop fière pour observer ou déguiser sa marche, se déploiera dans toute son étendue; la pensée de l'autre se cachera peut-être à moitié, et s'embellira en se cachant. Enfin, le style du premier, suivant son état et les objets qu'il traite , sera tantôt figuré , tantôt abstrait , tantôt impétueux et brûlant, tantôt naïf : le style du second n'aura peut-être aucun de ces caractères; peu (iguré, parce que ce genre d'ornements tient à l'enthousiasme des passions qui agrandit tout , et que des esprits qui observent , comparent tout, et n'ont d'enthousiasme sur rien; peu abstrait , parce que des hommes qui vivent beaucoup en société, généralisent peu, et qu'agissant plus qu'ils ne méditent, ils ont plus besoin d'idées particulières que d'idées générales; peu

l(\0 DISCOURS.

ardent , parce que la chaleur du style naît d'une certaine impétuosité d'ame , et que cette impétuosité est un danger dans un pays où l'intérêt tend partout des pièges à l'imprudence ; enfin , peu naïf, parce que la naïveté suppose ou la simplicité de caractère, ou des idées beaucoup plus rapprochées de la nature que des conventions , ou un certain abandon de l'esprit , qui se fie à tous ses mouvements, et, par un oubli involontaire, les laisse échapper, sans jamais les confronter avec la mode. Ainsi l'homme de cour n'aura peut-être en écrivant aucune de ces qualités ; mais ce qui distinguera son style , ce sera la pureté , le goïit , une noblesse élégante ; cette légèreté qui semble se jouer des idées et du langage; cet art de s'arrêter qui tient à la connaissance des hommes , et sait la mesure de tout; et la grâce, qui est à l'esprit ce que la parure sans art est à la beauté ; et la finesse, qui voile pour mieux séduire ; et la molle souplesse des expressions et des tours ; un choix de mots qui plaisent sans recherche, et qui étonnent pourtant par la manière dont ils sont assortis ; souvent des caprices heureux qui maîtrisent la langue , et un désordre beaucoup plus piquant que la règle.

Tel est le ton et le véritable esprit français, qui , dans le dernier règne , distingua les Hamil-

tons, les La Fare, les Dangeau , les Nevers , les Saint-Aignan ; et , dans un ordre différent , les Saint-Évremont , les Chaulieu , et les Saint-Aulaire. La France compte encore parmi vous plusieurs modèles de ce genre d'esprit ; et , vous le savez , le public l'a applaudi souvent dans des fables aussi nouvelles que piquantes , où les grâces parlent à la raison , et où les résultats les plus fins étonnent sans jamais cesser d'être justes.

11 est aisé de voir combien un tel commerce est avantageux aux lettres. C'est ce commerce qui peut-être a manqué à la jeunesse de Corneille , et qui eût poli ce colosse sans l'affaiblir. C'est lui qui a donné à Racine le ton exact des convenances , et en a fait un écrivain à qui peut-être il n'y a rien à ajouter ni à retrancher. Il a créé en partie , dans Fontenelle , ce tour ingénieux et facile, qui lui fait, pour ainsi dire, déguiser ses forces , et exprimer toujours , d'une manière agréable , inie chose profonde. Dans un homme plus célèbre encore , il a associé la grâce à l'élévation, la gaieté au sentiment, et le goût au génie.

Portons nos vues plus haut, messieurs, il est utile aux hommes qui méditent et qui pensent, d'être rapprochés des hommes qui agissent. Autrefois cette classe n'en faisait qu'une. César et 4 16

Sali liste , Cicéron et Tacite , voués aux talents et aux affaires, cultivaient en même temps les lettres et servaient la patrie; ils composaient des ouvrages , et gouvernaient le monde ; et de là vient peut-être une partie de la supériorité de ces fi^rands hommes. Les grands intérêts donnent les grandes idées; et le caractère, développé et mis en mouvement par l'action, imprime plus de vigueur au génie. Il y a mille pensées auxquelles la méditation solitaire ne peut atteindre , et qu'il faut chercher à travers le choc des affaires , le frottement des passions , les expériences combinées des hommes d'état. L'institution de l'Académie , messieurs , et le mélange des lettres et des titres sert autant qu'il est possible à rapprocher ces deux classes. Ici on a vu plus d'une fois l'homme qui avait gagné des batailles à côté de celui qui les chantait ; le ministre auprès de l'historien; Colbert près de Racine ; Montesquieu à côté de Villars. Ce même Montesquieu, dans ses voyages, cherchait tous les hommes d'état. Ainsi , il conversait avec le prince Eugène à Vienne, avec Law à Venise, avec Bolinbroke et Chesterfield en Angleterre, avec tous ceux qui occupaient les premières dignités de l'État en France. Il puisait dans leurs conversations des idées, qui quelquefois échappent au génie , et des faits qui , pour

l'homine supérieur , tiennent lieu de grandes idées, ou les font naitre.

Ces avantages sont de tous les lieux et de tous les jours ; mais il en est d'autres réservés pour les temps où la calomnie poursuit la vertu , et où la haine cherche à flétrir les talents. Il suffit de connaître les hommes et l'histoire des lettres, pour savoir que ces sortes d'injustices ne sont point rares. Comme il est nécessaire que chaque vérité combatte une erreur, que chaque idée utile s'oppose à un préjugé ou à un abus, que chaque sentiment noble, exprimé avec courage, humilie quelque ame vile, que chaque succès soit un affront pour celui qui y aspire, et ne peut y atteindre, il y a eu , et il y aura, en tout temps, des hommes qui croiront avoir à se venger des lettres et de ceux qui les cultivent. Alors tous les moyens que la lâcheté peut dicter à l'intérêt, ou la vengeance à l'orgueil, sont employés. Le vice se rend le délateur de la vertu ; la bassesse outrage la grandeur d'ame ; la haine accréditée prête son appui à la haine obscure; la calomnie flatte les préjugés des hommes puissants. Plus elle est avilie , phis elle devient féroce et doublement irritée, et par le mal qu'elle ne peut faire, et par le mépris qu'elle inspire ; elle arme l'autorité par ses

mensonges , et tâche de perdre ceux qu'elle ne peut réussir à déshonorer.

C'est alors que les hommes en place , dignes d'aimer les lettres et dignes de s'honorer en les cultivant , élèvent leur voix ; alors , ils déploient ce courage qui convient à leur naissance comme à leurs lumières, et qui est la marque en même temps d'un esprit juste et d'une ame ferme. Eh! quelle plus nohle fonction, messieurs, que celle de repousser le calomniateur, de défendre le grand homme ou même l'homme estimable opprimé , d'épargner à l'autorité un crime , une honte à la nation, des malheurs à la vertu? Ainsi l'on a vu autrefois parmi vous , messieurs , le maréchal d'Estrées soutenir hautement un des plus grands hommes (i) de la France, qu'un faux zèle était sur le point d'outrager. Ainsi, sur la fin du dernier règne, M. d'Argenson , qui n'était point encore garde -dessceaux, mais qui avait déjà tout le crédit d'une grande place , surtout le crédit de son caractère et de son esprit , défendit un écrivain aussi sage qu'illustre contre des accusations secrètes et terribles (aj.

(i) Montesquieu.

(2) L'accusateur était le P. Le Tellier ; l'accusé, Fontenelle ; l'objet d'accusation , V Histoire des Oracles.

Les lettres reconnaissantes célébreront à jamais les grands qui, dans des temps d'orages, ont montré pour elles cette vertueuse fermeté ; mais elles sauront en séparer , comme il est juste, ceux qui, dans le même temps, ou les trahissent par faiblesse , ou les laissent outrager par indifférence , ou les persécutent par orgueil, ou , voilant la haine sous l'effort du dédain , tâchent d'affecter pour elles un mépris qui ne trompe personne , et qui est peut-être la marque la plus sûre d'un sentiment contraire. On a vu quelquefois des hommes haïr les lumières, craindre les talents; je n'en dirai pas les motifs, on les sent trop : mais les hommes vraiment éclairés et justes ont toujours été supérieurs à cette faiblesse. Ceux qui n'ont jamais eu à rougir, ceux pour qui le mérite n'était point un outrage, ceux à qui le mot de postérité ne fit jamais baisles yeux, ceux qui auraient eu le droit de s'offenser qu'on ne respectât en eux que leurs places , n'ont craint ni Démosthène parlant avec éloquence des maux de son pays , ni Tacite écrivant l'histoire, ni Fénélon parlant du gouvernement, ni Molière peignant Tartufe. Ils ont honoré les lettres , et en ont été honorés. Ils aspiraient à être non les calomniateurs, non les tyrans , mais les compagnons et les amis de ces hommes célèbres. liCS uns écrivaient des choses

Utiles , les autres en faisaient de grandes ; et tous unis entre eux , à travers les cabales et l'envie , portés et soutenus les uns par les autres , ils marchaient tous ensemble à la postérité.

Tel est le sentiment que les âmes nobles de tous les pays et de tous les siècles ont eu pour ceux qui avaient ou du génie ou des lumières. Tel est , monsieur , celui qui règne dans l'Académie , où les premières dignités de l'Etat et de l'église, unies aux talents comme aux vertus, concourent à respecter et à faire respecter et les vertus et les talents. Nous n'ignorons pas que ces sentiments sont aussi les vôtres, monsieur, et nous pouvons vous assurer d'avance que vous trouverez parmi nous tous ceux que vous avez droit d'attendre , et que les lettres réservent aux hommes qui leur apportent autant de titres que vous, aux hommes qui les cultivent, qui les honorent et qui les aiment.

Page 1