LA LANGUE POÉTIQUE
Réflexions préliminaires sur les langues en général, et sur la langue française en particulier.
J'ai lu avec autant de plaisir que d'intérêt, monsieur, toutes les feuilles de votre journal de la langue française. Je vous félicite également et de l'entreprise et du succès. Vous avez le talent à-la-fois et d'attacher et d'instruire. Ceux qui ne parlent leur langue que par instinct, trouvent des principes pour les guider. Ceux qui ont réfléchi sur les langues et sur cet art si extraordinaire de peindre ses sentiments et ses idées par des sons , art dont peut-être les hommes ne s'étonnent point assez, ont, en vous lisant, le plaisir de voir résoudre une foule de questions piquantes et de problèmes, ou qui n'étaient point encore résolus, ou qui ne l'a-
valent été que d'une manière vague et obscure, La métaphysique , et surtout celle du langage , a ses problèmes comme la géométrie, et ne demande pas moins peut-être de sagacité et de finesse. L'art du langage a été long-temps grossier et barbare comme les peuples; il a suivi le progrès lent des connaissances, le développement successif des sensations dont l'homme se rendait compte, et le passage tardif des sensations physiques aux idées abstraites. Il n'a eu dans son origine et pendant des siècles entiers qiîe le peuple pour législateur. Le peuple, en formant les mots et en les unissant, obéissait lui-même à un instinct qu'il ne connaissait pas , et à une sorte de logique aveugle que lui suggérait la nature, mais dont il ne tenait pas la clef. Les langues ont été, comme les lois, dans beaucoup de pays, l'ouvrage de l'ignorance et du hasard, et du besoin de chaque instant: de là, les bizarreries et le défaut d'unité dans les principes. Cette confusion a encore augmenté , lorsque, par le mélange, plusieurs langues se sont confondues pour en former de nouvelles; c'étaient des édifices composés de ruines. On a retenu des mots ou des signes sur des idées qu on n'avait pas. On a transporté à des mœurs étrangères des expressions mventées pour peindre des mœurs ou des usages qui n'existaient plus.
Les familles de mots ont été tronquées; leurs filiations, interrompues; des systèmes de syntaxe qui n'avaient rien de commun , ont été unis et fondus ensemble, mais toujours en se combattant ; à-peu-près comme des colonies transplantées de différents climats sur un même sol, avec un esprit et des mœurs différents , sont longtemps à former un même corps de nation : les langues, ainsi mêlées, se sont dénaturées à-lafois, et par ce qu'elles perdaient, et par ce qu'elles acquéraient. Lorsqu'ensuite les esprits ont acquis des lumières , et que la poésie , qui est toujours le premier art cultivé chez tous les peuples , a commencé à l'être , les premiers poètes, en s'emparant de ces matériaux informes, ont prétendu, par le droit du génie, pouvoir •les employer et les modifier à leur gré ; ils ont fait comme les Souverains de l'Orient, qui se croient au-dessus des lois; en s'affranchissant quelquefois des règles, ils en ont voulu créer d'arbitraires; ils ont allongé, raccourci, mutilé des mots, brisé les fers de la syntaxe commune, et usurpé des privilèges sur le prosateur, comme les nobles sur la roture; tout privilège dans un État policé est un coup porté aux lois générales. Le désordre primitif des langues, qui tenait à leur naissance, s'est encore augmenté par ces innovations hardies des premiers poètes : il est
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vrai que , chez certains peuples , il s'est trouvé des hommes de génie qui, par l'éclat de leurs succès, ont consacré ces abus comme des conquérants qui légitiment leurs droits par leur force ; tel fut Homère dans la Grèce , et le Dante en Italie. L'admiration attachée à leurs ouvrages a fait, pour leurs successeurs, un droit de ce qui n'était d'abord qu'une usurpation : mais, parmi nous, nos anciens poètes n'ont pas obtenu le même succès : ils avaient bien aussi la prétention de n'être plus libres que pour donner plus de plaisir ; mais, en le promettant, ils ne tenaient pas toujours parole; c'étaient des conspirateurs qui, sous prétexte de liberté, déchiraient l'État au lieu de l'agrandir: enfin l'ordre naquit du désordre même. Des esprits sages virent que les langues devaient être soumises à des règles invariables. Fatigués de nos mauvaises lois , nous nous mîmes à faire la revue de notre code pour le perfectionner. Il est à remarquer que c'est dans les temps que nos chefs-d'œuvre commençaient à naître , que l'on commença aussi à travailler sur la langue ; nous fûmes avertis par le génie, de nos richesses, et, par ses fautes mêmes , du besoin de les prévenir. La langue de Corneille, de Pascal et de Bossuet; la langue qu'on parlait à cette cour si brillante de Louis XIV, et dans laquelle on célébrait les victoires de
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Turenne et de Coudé, parut mériter les regards de la nation. Le goût qjii polissait tous les arts, le génie qui réglait le gouvernement, la police et les lois , voulut aussi régler et polir le langage. Partout il s'éleva des législateurs sévères; mais, dans ces premiers temps, les règles étaient encore confuses à beaucoup d'égards. Le génie même qui créait avec audace dans l'empire de l'imagination , était quelquefois embarrassé et cbancelant dans sa marche pour écrire. Corneille fut souvent aussi mauvais grammairien que grand poète; il subjuguait l'admiration de l'Europe et offensait les oreilles délicates. Ainsi le vainqueur de Rocroi, de Fribourg et de Norlingue, dans des temps de troubles à Paris, ne respectait pas toujours de petites lois de police faites pour tous les citoyens, mais qui gênaient le héros. Racine, écrivain bien plus pur et plus exact, dans ses premiers ouvrages surtout, parut quelquefois incertain, et changea plus d'une fois de principes sur des difficultés de langues; il lui fut plus facile de créer Andromaque , que d'être toujours correct. Despréaux et Patru furent ses maîtres. Patru, toujours inexorable, tourmentait sans cesse Racine et Despréaux lui-même, et ne leur permettait point de sacrifier jamais la langue, même à des vers qui devaient l'embellir et l'honorer; cependant l'art même d'ana-
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lyser le langage était encore dans son enfance; il fallut que la métaphysique des idées précédât celle qui n'en est qu'une branche ; Locke et l'abbé de Condillac sont peut-être les vrais législateurs en ce genre ; ils ont formé l'eprit qui convient à ces sortes de discussions, et on leur doit le fil qui empêche de s'égarer dans le labyrinthe. Avant eux , les écrivains de Port-Royal avaient appliqué aux langues leur philosophie mâle et austère; ils eurent toute la logique que pouvaient avoir les bons esprits de ce temps-là, et n'eurent peut-être point assez de cette hardiesse qu'on a eue depuis , de soumettre à l'analyse et à l'examen la plupart des idées reçues dans les sciences, pour les réformer ou les reconstruire sur des principes plus simples ; cependant ils rendirent sur cet objet des services importants à la nation, et ils furent bien supérieurs à ce Vaugelas tant cité, que l'on peut à peine lire aujourd'hui , et qui , sans embrasser le système général des langues, a voulu seulement éclaircir une foule de difficultés particulières de la nôtre, mais où il se trompe souvent. Vaugelas était dans les langues ce que sont dans les sciences les physiciens, qui n'ont dans la tète que des faits isolés , et qui les examinent pièce à pièce, sans jamais les soumettre à des vues générales. Même quand il trouve la vérité,
il ne donne jamais l'art de la découvrir dans d'autres circonstances ; c'est qu'il n'était que grammairien sans être philosophe, et c'est vouloir être astronome sans géométrie.
Dans ce même temps l'Académie française, chargée, dés son institution, du dépôt de la langue, donna son Dictionnaire , rédigé par les hommes les plus célèbres du siècle de Louis XIV. Racine fut un de ceux qui y contribuèrent le plus : dans ce genre d'ouvrages , où tout est en utilité et rien en éclat , il faut faire un inventaire complet de tous les signes des idées, suivre la langue commune et familière dans toutes ses formes et ses caprices , classer tous les sens de chaque expression dans l'ordre où ils paraissent naître l'un de l'autre; associer au sens naturel et simple le sens figuré qui, quelquefois ne paraît tenir au premier que par des nuances fugitives et presque imperceptibles ; marquer dans un même mot la progression des divers sens figurés , comme dans un tableau où l'on voit des teintes de couleurs qui s'éloignent toujours l'une de l'autre en paraissant se toucher : donner sur chaque mot une définition exacte , science d'autant plus difficile qu'elle tient à toutes les sciences, à tous les arts, à toutes les connaissances humaines; qu'elle embrasse des idées abstraites et morales, que chacun souvent compose à son
gré, et sur la composition desquelles presque personne ne convient; des idées simples quil faut, pour ainsi dire, diviser comme avec nn prisme, pour les rendre encore plus claires s'il est possible; des objets physiques et communs qui , à force d'être familiers, n'ont jamais frappé l'imagination, et sur lesquels on ne réfléchit jamais parce qu'on les voit tous les jours. Cet art de définir est peut-être un des plus rares, parce qu'il demande à-la-fois dans l'esprit de la justesse pour bien voir, de la finesse pour analyser, de l'étendue pour ne rien omettre, de la précision pour tout abréger; cet art des définitions est un des mérites distinctifs du Dictionnaire de V Académie , surtout dans les dernières éditions. J'ai entendu un Italien, homme d'esprit et très-instruit dans les deux langues , donner une grande supériorité à notre dictionnaire sur le fameux Dictionnaire de V Académie de la Crusca ; il y trouvait infiniment plus d'ordre , de méthode, de logique, et surtout les définitions beaucoup plus soignées et plus exactes. Ce mérite sera encore plus reconnu dans la nouvelle édition que l'Académie prépare, et qui doit contenir des changements très-considérables. L'esprit philosophique, caractère dominant du siècle, a donné des moyens de plus pour perfectionner ce grand ouvrage, qui ne peut être que le fruit du temps.
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On a demandé si un seul homme ne serait pas plus en état de bien faire un pareil ouvrage , qu'une Compagnie; je ne le crois pas: tou touvrage de génie, soit dans la philosophie, soit dans les arts, doit être conçu, mûri, exécuté par une seule tète : tout ouvrage qui exige un mérite particulier dans le style , ne peut être aussi que d'une seule main ; le style représente de trop près les idées, pour que le changement de style ne dénature pas les idées mêmes: mais il n'en est pas de même d'un dictionnaire de langue , où il faut toujours de la raison et jamais de l'imagination ; où le style ne doit avoir ni caractère ni couleur; où il n'y a jamais une suite et un enchaînement d'idées, et où il suffit d'avoir une suite de principes; où le travail peut se quitter et se reprendre sans que jamais il souffre de l'interruption. Lorsqu'une langue est encore embarrassée de plusieurs difficultés de détail, le choc des opinions est utile pour trouver la décision la plus juste : une Compagnie surtout a l'avantage de ne jamais se passionner pour un système ou une opinion: cela peut arriver pour un objet de sentiment, parce que la sensibilité fait naître une sorte d'enthousiasme qui gagne et s'étend: jamais pour un objet de discussion, qui laisse et les âmes et les têtes froides. Si le contraire arrivait, alors même la
trempe différente des esprits fait qu'ils se tempèrent et se balancent les uns les autres. D'ailleurs un ouvrage où il s'agit de tout définir, semble exiger le concours d'un grand nombre d'hommes qui aient embrassé beaucoup de sciences différentes. Ainsi les Fontenelle, les Mairan, les Buffon, les d'Alembert, et aujourd'hui M. de Condorcet et M. BaiUi, quand ils n'auraient point été appelés à l'Académie française par leurs talents , lui auraient encore été utiles par leurs connaissances. Les hommes qui tiennent à la cour ne lui sont pas moins nécessaires, parce qu'ils sont, pour ainsi dire, les dépositaires de cette partie de la langue qui, en servant aux charmes de la société, représente le mieux l'esprit français, et a tant contribué à la répandre: il y a cependant un exemple d'un excellent dictionnaire fait et composé par un seul homme ; c'est celui de Johnson , en anglais : aussi le mérite et l'exécution de cet ou\Tage ont-ils été regardés comme une espèce de prodige.
Le Dictionnaire de V Académie, malgré son mérite réel , a dû trouver des censeurs ; c'a été même une mode assez répandue, de le critiquer. Il faut convenir que la uiode n'est pas encore tout-à-fait passée : on en peut donner plusieurs raisons qui ne font pas grand tort à l'ouvrage ;
d'abord c'est une assez bonne fortune jDour l'amour - propre , de pouvoir critiquer quarante personnes à-la-fois, surtout lorsqu'elles fixent les yeux du public ; ensuite , dans un ouvrage aussi étendu, qui, par sa nature même, ne peut marcher que lentement à la perfection, il a dû nécessairement se glisser des inadvertances, des erreurs , quelquefois de petites contradictions dans le système général de l'orthographe, de la manière d'accentuer, et quelquefois même dans des décisions peu importantes. Enfin , le reproche le plus général qu'on lui fait, et qu'on répète le plus souvent, ce sont des omissions de mots. Un dictionnaire de langues ne se lit point de suite, on se contente de le consulter dans le besoin. Ainsi l'ensemble du mérite échappe, et on ne le juge jamais que par les détails. Celui qui ne trouve pas précisément le mot qu'il cherche, prend de l'humeur, ne voit que ce qui manque, et ne sait aucun gré de tout ce qu'on lui offre et qu'il ne demande pas.
J'ai lu, monsieur, dans un des numéros de votre journal, coté n° 6, qu'il manquait au Dictionnaire de V Acadéfnie trois à quatre cents mots. Ce reproche serait un peu plus gravé : permettez-moi de l'examiner. Lorsque l'idée de ce Dictionnaire fut conçue pour la première fois
SOUS Louis XIV , on se proposa de n'y faire entrer que la langue de la conversation , et celle des poètes et des orateurs. C'est sur ce plan qu'il fut rédigé, et on l'a toujours suivi depuis. Ainsi tous les mots des sciences, et des arts qui n'avaient point encore passé dans l'usage habituel de la langue , furent exclus de la première édition. Ce fut à-peu-près dans le même temps que Thomas Corneille donna son Dictionnaire des Jrts^ qui serait, pour ainsi dire, le supplément au Dictionnaire de V Académie. Ces deux ouvrages, qui parurent à peu de distance l'un de l'autre , marquent bien la séparation des deux objets. Depuis ce temps, le goût de la philosophie et des arts s'étant beaucoup plus répandu dans la nation, leur langue est devenue plus populaire, et a contribué à grossir les trésors de la langue générale. Une foule d'expressions, reléguées auparavant dans les ateliers des artistes et dans les cabinets des savants, ont passé non seulement dans les ouvrages, mais encore dans la société, et l'usage ordinaire de la conversation. D'un coté , la peinture , la sculpture , la gravure , le dessin , l'architecture ; de l'autre , toutes les sciences physiques, comme l'astronomie, la chimie, les mécaniques, la physique expérimentale, l'histoire naturelle, et jusqu'à la géométrie, la tactique et l'art de la navigation,
ont fourni ensemble ou toui à-tour de nouvelles idées, et par conséquent de nouvelles manières de s'exprimer. La révolution que Fontenelle a faite dans les sciences, en les introduisant, pour ainsi dire, dans le monde, par la manière agréable et piquante dont il en parlait; l'accueil qu'on faisait dans la société aux savants célèbres; la mode, qui se mêle un peu de tout, et qui, malgré les anciennes plaisanteries de Molière et de Despréaux, a donné aux femmes le courage de s'instruire, pour faire disparaître en partie cette inégalité, qu'une éducation trop jalouse avait mise entre elles et nous; un certain goût général qui, par l'effet naturel de la société, se comminiique plus rapidement en France que partout ailleurs ; enfin , le plaisir assez doux de parler de ce qu'on sait, et surtout de ce qu'on sait depuis peu, toutes ces causes à-la-fois se sont réunies pour étendre parmi nous le langage des sciences et des arts. La société, d'abord, s'en est emparée. Bientôt les écrivains qui, pour réveiller l'imagination des lecteurs, s'occupent sans cesse à rajeunir les formes du style , profitèrent de ces nouvelles richesses; ils en empruntèrent et des images et des figures nouvelles. L'effet des termes figurés est d'imprimer, pour ainsi dire, deux sensations à-la-fois, qui semblent se réfléchir l'une sur l'autre , en joignant une
idée accessoire à l'idée principale , et donnent , par la justesse du rapport, un double plaisir à l'esprit. Mais, plus ce plaisir est usé par l'habitude, moins il produit d'effet. C'est donc, parmi les beautés de style, une de celles qui ont le plus besoin d'être renouvelées. Les termes figurés empruntés des sciences et des arts, outre le mérite de la nouveauté, eurent encore celui de réveiller quelquefois, par un seul mot, l'idée ou d'une découverte , ou d'un système entier de science , ou d'un procédé d'un art , et de s'associer l'amour-propre du lecteur, qu'ils avertissent, en passant, de ses propres connaissances. Il est vrai qu'on abusa quelquefois de ces nouvelles expressions. Plus d'un écrivain y mit l'ostentation d'un nouveau riche, qui aime à étaler des trésors dont il est lui-même étonné. Mais le génie et le goût apprirent à les placer; et, modestes dans leur nouveau luxe, en retranchèrent l'appareil et le faste. C'est ainsi que la langue fit tous les jours de nouvelles conquêtes. Le goût des voyages plus répandu , notre commerce avec les étrangers, l'étude de leurs langues, ont encore enrichi et augmenté la nôtre. Chaque peuple a, pour ainsi dire, sa manière de voir et de sentir la nature physique , d'envisager et de peindre la nature morale. Les gouvernements, les climats et les mœurs ne créent pas
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de nouveaux sentiments et de nouvelles passions, mais y mettent des nuances que le langage exprime, mais donnent des idées qui sont comme un fruit particulier du sol qui les fit naître. Nous avons adopté dans ce commerce étranger tout ce qui avait plus de rapport avec nous-mêmes , et qui était le plus approprié à nos besoins ou à nos fantaisies, qui sont elles-mêmes des besoins. Le Dictionnaire de V Académie a suivi ces différents progrès du langage, et, d'édition en édition, on a augmenté le nombre des mots à mesure qu'ils étaient consacrés par l'usage: mais cet usage dominateur et quelquefois tyran des langues, qui tantôt seconde et tantôt retarde leurs progrès, qu'est-ce qui le constate au moment surtout où il s'est établi ? Il ne suffit pas qu'un mot ait été employé par un écrivain connu et célèbre ; la constitution des langues ressemble à celle de ces États où les rois mêmes n'ont pas dans leurs mains tout le pouvoir législatif; il faut encore que le mot qu'on introduit dans la langue soit autorisé par une convention à-peu-près générale, comme, chez les anciens Romains, les adoptions particulières avaient besoin d'être ratifiées par le peuple. Quoique le hasard se mêle quelquefois de la fortune des mots comme de celle des hommes , il y en a pourtant qui sont presque sûrs de réus-
sir : ce sont ceux qui rendent avec précision un sentiment ou une idée habituelle , qui sont nécessaires, harmonieux, conformes aux principes des analogies , et qui ont déjà dans la langue une famille sur laquelle ils peuvent s'enter aisément; alors ils n'étonnent point l'oreille , et paraissent moins être créés qu'avoir existé de tout temps. Les contradicteurs même, et certains esprits chagrins que toute nouveauté offense , ne peuvent en retarder le succès. J'ai entendu un grammairien célèbre, l'abbé d'Olivet, dire, il y a quelques années , que le mot bienfaisance n'était pas français : mais la nation eut moins de rigueur : elle fut contente de pouvoir exprimer dans un seul mot un devoir , une vertu et un plaisir; ce mot, créé par l'abbé de Saint- Pierre , proscrit par l'abbé d'Olivet , fut dans tous les écrits comme dans toutes les bouches : c'est d'après ces lois de l'usage que l'Académie se règle , et qu'elle travaille successivement à perfectionner son dictionnaire. La dernière édition surtout a présenté des augmentations considérables, et celle qu'on prépare dans ce moment en offrira encore de plus grandes. Cependant l'Académie ne s'est jamais écartée du premier plan, qui était de ne donner que les mots de la langue actuelle et générale, les mots que tout homme instruit peut connaître , et qui s'em-
ploient clans la conversation ou dans les livres. La langue des ateliers, qui n'est connue de personne que de ceux qui exercent particulièrement un métier ou un art, langue qui ressemble plutôt à un jargon, langue qu'il est très-difficile de constater, et qui, le plus souvent, varie de province à province , n'a point été admise; elle n'est pas plus du ressort de l'Académie que du public; ce n'est pas proprement la langue française , puisque ceux qui savent, parlent et écrivent le mieux notre langue, peuvent n'avoir jamais entendu, ni prononcé, ni écrit un de ces motslà. On a quelquefois cependant proposé à l'Académie de changer son plan à cet égard , et de faire de son dictionnaire lui vocabulaire universel; ce serait une question qui mériterait d'être examinée , mais qui m'entraînerait trop loin.
Il y aurait une autre réforme plus essentielle à y faire, ou plutôt un nouveau degré de mérite et de perfection à lui donner. Ce dictionnaire, jusqu'à présent, ne contient que la langue commune, c'est-à-dire tous les mots et toutes les formes de langage qui appartiennent à tout le monde , et qui composent , pour ainsi dire, le corps de la langue; c'est le domaine général de tous ceux qui parlent ou qui écrivent: mais il y a de plus l'usage que les grands écrivains ont fait de cette langue, et la manière
heureuse dont ils ont combiné les différentes expressions pour donner à tous ces mots inanimés et sans couleur la noblesse, le caractère, le mouvement et la vie. Cet emploi du langage, ces alliances de mots quelquefois si hardies et si brillantes , ces créations de nouveaux sens figurés, qui étonnent par leur nouveauté, et charment par leur justesse, sont, dans l'empire des langues, le domaine particulier de chaque homme de génie: c'est leur propriété, et ils ne la doivent qu'à eux-mêmes, comme de grands citoyens qui , nés au milieu d'une démocratie , se font un pouvoir fondé tout entier sur leurs talents; en élevant leur propre fortune, ils élèvent la fortune générale, qui est jointe à la leur: le génie de chacun de ces hommes se communique à la langue dont il daigne se servir: son propre caractère domine, il l'élève jusqu'à lui, l'enflamme de ses passions, l'agrandit de ses idées; elle semble créée de nouveau, et prend une vigueur et nue majesté qui lui étaient inconnues, comme le métal ou la pierre, sous la main de Phidias, se changeait en dieu, et consacrait par sa présence le lieu où il était placé. Telle est la différence qui se trouve entre la langue commune et cette m^^me langue employée par les hommes supérieurs. Il serait temps de rassembler aujourd'hui ces trésors dans le Die-
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tionnaire de V Académie; ce sont de nouvelles richesses nationales, et qni doivent être réunies à la langue qui les fit naître. Il faudrait, à chaque article, et à la suite de toutes les acceptions communes et générales, placer l'usage nouveau et figuré que nos bons écrivains ont fait de cha-, que mot , et l'appuyer d'exemples tirés de leurs ouvrages; ce serait à-la-fois un objet d'instruction , de délassement et de plaisir. On verrait la différente manière dont tous les hommes à grand talent ont manié la langue, et quels sont ceux qui ont le plus contribué à l'enrichir. On trouverait que , parmi les écrivains du siècle de Louis XIV, c'est Pascal, La Bruyère et Bossuet, pour la prose ; Corneille et Racine, pour les vers. Ce sont eux véritablement qui sont créateurs , à l'égard du style, et je les mettrais au premier rang. Après, viendrait Boileau , qui, par ses formes soignées et correctes, épura la langue, et y ajouta plus d'expressions piquantes, neuves et même hardies, que la régularité sage de son esprit et de son talent ne semblait le promettre : il est même en général plus créateur d'expressions que d'idées; peut-être même remporte-t41 sur Rousseau pour ce genre de mérite , quoique Rousseau soit celui de nos poètes qui ait donné plus de magnificence, de pompe et d'harmonie à la langue; mais il a encore plus la richesse des
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images, que des formes nouvelles de style; et il est assez singulier que le genre lyrique, qui, de tous , est le plus favorable à l'imagination , et semble le plus accuser l'impuissance des langues, ait fourni à un homme d'un si grand talent, moins d'expressions créées, que le genre dramatique à Corneille et à Racine, et le didactique même à Boileau.
Molière et La Fontaine, l'un voué à la comédie, l'autre à la fable et aux contes, par les genres mêmes qu'ils embrassèrent furent presque toujours relégués dans la langue commune; or, c'est la langue noble, bien moins féconde parmi nous, qui exige surtout des écrivains le talent de créer. Aussi , c'est dans les belles scènes du Misanthrope et du Tartufe, où le ton de la comédie s'élève , que le génie ardent de Molière a le plus imprimé ses formes à la langue. Vous vous étonnerez peut-être que je n'aie point encore parlé de Fénélon; mais il me semble qu'il fit plutôt un choix élégant et heureux de la langue connue, qu'il n'en étendit les limites. J'oserais dire la même chose de Quinault, dont le mérite fut, comme écrivain, la plus douce et la plus aimable souplesse. C'est ce qu'un habitant des provinces méridionales, qui lisait pour la première fois ses opéras, exprima fort heureusement par ces mots : Cet homme a désossé la langue.
Si OU joignait à tous ces écrivains illustres , nés dans le siècle de Louis XIV, ceux que notre siècle a produits (et l'Envie, toujours indulgente pour les morts, permettrait au moins de citer ceux qui ne sont plus ) , on pourrait faire un dictionnaire très-intéressant delà langue de tous ces hommes de génie; il compléterait celui de la langue générale : c'est sur ce plan que le Dictionnaire italien de la Crusca , et le grand Dictionnaire anglais de Jonhson sont exécutés; et c'est par là, surtout, qu'ils ont un avantage réel sur celui de l'Académie Française; elle s'est plus d'une fois occupée du même projet. Quelques vieillards qui tenaient aux anciens usages ( opinion qui sert de barrière contre quelques abus , mais repousse aussi beaucoup de nouveautés utiles) s'y sont opposés. Mais M, de Voltaire, dans le dernier voyage qu'il fit à Paris, renouvela ce projet avec toute la chaleur que son caractère de feu lui donnait , et que l'âge n'avait pas encore éteinte. Comme son génie, depuis long-temps, était accoutumé à se jouer des ouvrages les plus difficiles, il prétendait que l'ouvrage entier ])Ourrait être exécuté en trois mois. L'Académie en corps n'en jugea point tout-à-fait de même; et, malgré son respect pour l'autorité de ce grand homme , elle pensa qu'un dictionnaire pareil , pour être bien exécuté, demanderait de longues
discussions; ainsi, le travail de la nouvelle édition qu'elle prépare, étant alors très-avancé, elle se décida de l'achever sur l'ancien plan ; mais il est probable que le nouvean sera adopté pour l'édition suivante; et, s'il est exécuté comme il peut l'être, j'ose croire qu'alors le Dictionnaire de V Académie approchera beaucoup du degré de perfection qu'il peut avoir; il sera tout-à-la-fois utile aux écrivains, aux gens du monde, aux étrangers, et assurera, pour les siècles à venir, la gloire et la perpétuité de notre langue.
Me voilà bien loin de votre journal , monsieur, il est temps d'y revenir; du moins ne me suis-je pas trop écarté du sujet que vous y traitez, puisqu'il est consacré tout entier à la langue française. Il était à désirer que, parmi tant de journaux que ce siècle a vus naître, consacrés tourà-tour à la physique , à la médecine , au commerce, à la politique, à l'agriculture , à la jurisprudence , à la musique , et un si grand nombre à la littérature, où quelquefois on juge sans goût les ouvrages de goût, où l'on prend la satire pour la critique , et l'esprit de parti pour l'esprit de justice, il y eût enfin un journal pour la langue, journal qui a droit d'intéresser toutes les classes; que Ton peut consulter pour s'instruire , et qui rendrait , pour ainsi dire , populaires une foule de décisions et de règles ense-
velies dans les livres, souvent mal entendues et quelquefois plus mal expliquées. Un tel ouvrage peut être utile à Paris comme dans les provinces ; il peut servir à l'éducation et servir à celle que nous avons reçue. Je regarde comme un bonheur pour un pareil journal d'élre , par le genre même dont il s'occupe , reculé fort loin des petites passions qui avilissent et déshonorent quelquefois les journaux. Il serait bien malheureux d'être tenté d'être injuste, et de pouvoir insulter ou haïr quand il s'agit de grammaire.
Il me semble , monsieur, que vous avez donné à votre plan toute l'étendue dont il était susceptible. En réservant quelques pages pour les principes généraux , vous établissez vous-même les règles d'où doivent découler vos décisions particulières; vous simplifiez votre système de grammaire, en le débarrassant d'une nomenclature difficile et abstraite qui s'y était introduite ; on doit s'étonner, peut-être, que, dans la plupart des sciences et des arts , la nomenclature soit souvent une partie très-difficile, et qui retarde la science au lieu de l'avancer. L'esprit humain a la fureur de diviser et de classer; il croit multiplier ses richesses en les séparant. Ce prétendu ordre n'est souvent que du désordre; outre qu'il embarrasse les idées, au lieu de les éclairer, il consume du temps et une peine inu-
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tile : la nomenclature , qui ne doit être qu'une méthode pour arriver à la science , devient quelquefois la science même; et c'est ce qui arrive dans la botanique. On prend des mots pour des idées; votre système de grammaire a, du moins, le mérite d'être infiniment simple, et de retrancher beaucoup de divisions et de définitions qui s'obscurcissent en voulant séparer des choses qui se touchent, et quelquefois se confondent. Si on arrive au même but par une voie plus courte et surtout plus claire, on doit vous remercier/
La plupart de vos décisions particulières ont le mérite d'être justes, énoncées avec clarté , et appuyées sur un principe ; vous proscrivez tout usage dont on ne peut pas rendre compte par une loi connue, et vous écartez partout l'arbitraire , qui , sans doute , n'est pas meilleur dans les langues, qu'en politique et en administration. Je n'en suis pas plus partisan qu'un autre; cependant permettez-moi de vous faire quelques réflexions à ce sujet. Sans doute, s'il s'agissait d'établir une langue, il ne faudrait jamais s'écarter de ce principe : c'est la marche de la raison et de la logique, qui n'est elle-même que la raison réduite en règles; mais, quand il s'agit de juger une langue déjà reçue et confirmée par un long usage, peut-être faut -il quelquefois se
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relâcher de cette rigueur. Il y a dans toutes les langues, et même celles des peuples savants et polis , des manières de parler qui sont hors de toutes les règles connues, et qu'il est impossible de ramener aux principes généraux: il fiuit, pour les expliquer, avoir recours à des ellipses souvent forcées et très-insuffisantes ; notre langue en a peut-être plus qu'aucune autre. Les grammairiens les connaissent sous le nom de gallicismes. (3n les rencontre surtout dans la langue familière, ce qui semble indiquer que ce sont, pour ainsi dire, d'anciennes formes altérées par la conversation , où l'esprit aime à se communiquer rapidement, et quelquefois sans règle connue, par des signes abrégés; les comédies de Molière en sont remplies, et c'est, de tous nos écrivains, celui qui en fait le plus d'usage. L'abbé d'Olivet avait même pour système de les employer le plus souvent qu'il était possible ; il les regardait comme le caractère essentiel et distinctif de la langue , et avait pour eux le même respect qu'on a pour ces titres originaires de famille, titres d'autant plus sacrés, qu'ils sont plus vieux , et qu'on ne peut pas trop rendre compte de leur origine. Tous les bons esprits sont fort loin d'adopter là-dessus le sentiment de l'abbé d'Olivet; mais ce serait sans doute donner dans un excès contraire, que de vouloir proscrire
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toutes ces manières de parler, qui ne peuvent se plier aux règles générales. Il y a dans tous pays des usages et des coutumes anciennes qui tiennent lieu de lois ; ce ne sont pas sans doute les meilleures, parce qu'elles ne sont pas toujours raisonnées; mais, par leur antiquité, elles sont liées à tout le reste , et on les tolère au moins , si on ne les respecte pas. Je crois qu'il en est de même de certains usages un peu irréguliers établis dans les langues : quelquefois même ils donnent plus de mouvement et de rapidité à la parole ; et c'est pour cela , sans doute , que Molière , sans s'en apercevoir peut - être , les a si souvent jetés dans le dialogue de ses comédies. 11 y a des hardiesses d'instinct que le génie, plus froid et plus soumis à la raison , aurait de la peine à imiter.
La partie des synonymes et des différences qui les distinguent , est une autre branche de votre journal qui peut servir beaucoup à l'instruction et au plaisir. Ceux que j'y ai lus me font regretter de n'en avoir pas trouvé davantage; je les aurais préférés aux logogryphes et aux charades , vains amusements de société , dont le public ne partage pas toujours l'intérêt. Rien peutêtre n'est plus utile que l'étude des synonymes pour apprendre à bien parler une langue; c'est une connaissance qui échappe presque toute
entière à la jeunesse , parce qu'à cet âge, l'ame, pressée de connaître et de jouir , ne saisit que la masse des objets, et n'a pas le temps d'en distinguer les nuances. Cette science même suppose une foule de réflexions très-fines qui exigent du sang-froid, qualité qui n'est pas la vertu dominante de cet âge ; elle suppose l'expérience qui a pu voir et entendre beaucoup , pour beaucoup comparer : d'ailleurs, avec une ame et un esprit impétueux , on saisit mieux les premiers rapports des objets que leurs différences, parce que les rapports se montrent et que les différences se cachent. Dans les vertus , dans les vices, dans les sentiments, dans les idées, la jeunesse connaît surtout les extrêmes; elle n'a pas eu le temps de parcourir les anneaux intermédiaires de la chaîne ; elle croit cependant avoir tout vu; à peu près comme, à une grande distance, les objets plus bas s'effacent entre deux montagnes élevées. La science des synonymes d'une langue n'est pas moins interdite aux étrangers; c'en est comme la partie la plus déliée et la plus fine, qui souvent tient aux mœurs, aux convenances sociales, à la tournure particulière de l'esprit d'une nation, et quelquefois, pour les choses physiques , aux sensations que donne le climat. Les synonymes que quelques personnes regardent comme un défaut dans une langue, 4 18
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en sont donc la véritable richesse; ils annoncent un peuple exercé , délicat et instruit : je croirais même que le peuple qui a le plus d'usage delà société, comme les Français, est celui qui doit avoir le plus de mots différents pour exprimer les nuances des sentiments et des idées ; parce que c'est la société surtout qui crée et fait apercevoir les nuances : par la même raison , ce sont les personnes plus polies par l'usage du monde , les femmes et les gens d'esprit de la cour, qui doivent les mieux sentir et les placer avec plus d'art. On peut remarquer que, chez les peuples même ignorants et barbares, la langue a une foule d'expressions synonymes pour les objets qui frappent le plus leurs sens; ils ont, pour rendre leurs sensations, la même abondance que les peuples savants pour rendre leurs idées : ainsi l'on dit que les Arabes possèdent quatre cent cinquante mots pour désigner les lions et les serpents. L'homme, bien plus frappé par la douleur que par le plaisir, a créé dans toutes les langues beaucoup plus de mots pour les sensations douloureuses, que pour celles qui sont agréables
De la Langue poétique.
La langue poétique est une espèce de langage qui est ou doit être séparé du langage ordinaire,
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soit par ses formes et sa mesure , soit par le caractère de son style : elle a nécessairement des différences avec la langue oratoire, avec la langue philosophique, avec la langue commune et familière; mais l'intervalle qui les sépare n'est marqué par aucune borne fixe : ce sont plusieurs circonstances que j'indiquerai bientôt, qui déplacent , avancent ou reculent les limites.
Chez les peuples les plus anciens , et presque à l'origine des langues, le langage ordinaire même a dû avoir le caractère poétique, parce que c'était le temps où les hommes avaient beaucoup plus de sensations que d'idées, et où l'art de communiquer entre eux les mouvements de leur ame n'était que l'art de réveiller des images physiques et de parler aux sens, ce qui est la marque distinctive du langage de la poésie , et on retrouve encore ce caractère aujourd'hui dans la langue des sauvages.
C'est encore chez les premiers peuples et dans la plus haute antiquité du monde, que la langue poétique a reçu ses formes, son rhythme et sa mesure qui , avec le style , constitue véritablement la poésie. Cet art a précédé la découverte de l'écriture, et fut originairement inventé pour graver dans la mémoire tout ce que les hommes voulaient retenir et transmettre à leur postérité, la religion, les hymnes aux dieux", les lois, et
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les actions des grands hommes. Comme on n'avait point encore de caractères ponr écrire la pensée, on la gravait, pour ainsi dire, dans le cerveau par les sens. La poésie parlait aux yeux par les images, à l'oreille par l'harmonie et la mesure; et les sens ainsi frappés, conservaient de race en race le dépôt qu'on voulait leur confier : c'est ainsi que les premiers Hébreux éternisaient tous les grands événements par des cantiques ; que les Druides enseignaient les nouvelles races des Gaulois, et les Bardes celles des Germains : c'est ainsi que les montagnards d'Ecosse , depuis le troisième et le quatrième siècle, ont transmis jusqu'à nous les exploits de leurs pères dans les poésies herses. Mais ces premières langues poétiques étaient indisciplinées et sauvages, pauvres et hardies, comme les peuples qui les parlaient. C'était la pauvreté même de ces langues , qui les forçait à tout peindre et à toujours parler aux sens , parce qu'elles avaient peu de moyens de parler à l'esprit. Ainsi la langue poétique, qui est aujourd'hui parmi nous une sorte de luxe et une espèce de superflu , est née d'abord de l'indigence et de la nécessité : elle suppléait à tous les arts qui manquaient alors; à la richesse du langage qui ne pouvait exprimer que fort peu d'idées, à l'écriture qu'on ne connaissait pas , et qui fut inventée depuis pour tout conserver; à la peinture, qui fait revivre les ob-
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jets (jui ne sont plus , transporte l'image des objets absents, et les fait voyager sur la toile; enfin à la sculpture même , qui dans la suite retraça aux nations les objets de leur culte, qui conserve par les mausolées la mémoire des morts célèbres, et attache à toutes les espèces de monuments de grands souvenirs. La langue poétique, chez les plus anciens peuples, tenait donc lieu de tous ces arts , qui n'existaient pas : et tous ces arts, même dans leur création, ont conservé le caractère dominant de la poésie, celui de peindre aux sens ou des objets physiques, ou des idées; car l'écriture elle-même, dans son origine, n'était qu'une peinture véritable, comme chez les JMexicains , ou une peinture de convention et par hiéroglvphes, comme en Egypte et chez les premiers Chinois, tant cet art de tout peindre à 1 imagiuation et aux sens était un besoin presque indispensable pour les premiers hommes! Mais, par la succession des temps, devenus de plus en plus civilisés, et rassemblés dans de grandes villes où ils eurent moins le loisir et l'occasion d'observer la nature , tous les grands objets physiques devinrent moins famdiers à leur imagination ; ils apprirent à former de leurs sensations particulières, des idées abstraites et générales, et à contempler, pour ainsi dire, l'univers plutôt dans leurs idées que
dans riiiiivers même. En même temps, les langues s'enrichirent, et acquirent surtout un plus grand nombre de ces signes qui expriment la partie la plus métaphysique de nos idées, et celles qui paraissent avoir le moins de rapport avec les objets sensibles. L'homme prit l'habitude de révieller en lui le souvenir de ses sensations et de ses idées , plutôt par les mots et les signes qui les représentent, que par les objets réels mêmes. Comme dans le commencement des sociétés, alors cette peinture de tous les objets physiques, de laquelle-nous avons parlé, devint à-la-fois plus insuffisante et moins nécessaire; le caractère poétique ou pittoresque des langues dut s'effacer et se ternir peu à peu, et prendre une teinte plus philosophique , en communiquant plus directement avec la pensée , sans passer par les sens, qui, dans l'origine, étaient les premiers liens de cette communication.
L'invention successive des différents arts auxquels la poésie suppléait d'abord , comme nous l'avons vu , dut encore affaiblir ce besoin. L'homme , entouré de tant de secours nouveaux pour conserver les souvenirs et faire passer ses idées aux races nouvelles, a dû moins honorer et par conséquent cultiver moins un art qui, d'abord, était pour lui de première nécessité, et qui se trouvait lié naturellement à la constitution , tant politique que religieuse.
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Peut-être même rinvention de récriture, sous un autre point de vue, affaiblit encore cette première langue poétique, et contribua à la rapprocher du langage ordinaire. Tant que la poésie était chantée et transmise de race en race par la musique et la mémoire, elle pouvait être plus hardie et plus fière , plus séparée du langage commun. C'était, pour ainsi dire, une langue à part, une espèce de langue sacrée ; elle habitait dans l'ombre mystérieuse des sanctuaires et des temples, sous la garde des prêtres, des législateurs et des dieux : elle n'en sortait qu'avec une sorte d'appareil , et soutenue de la pompe du chant, pour retracer à un peuple assemblé les plus grands objets , sa religion , ses lois et ses héros, servant comme de médiatrice entre le ciel et la terre , entre les siècles passés , le présent et l'avenir ; mais , du moment qu'elle fut écrite, devenue plus familière et prostituée, pour ainsi dire, à tous les regards, lue et jugée de sang-froid par des hommes sans enthousiasme qui la voyaient solitaire et dépouillée de cet appareil et de ce cortège presque religieux qui l'entourait, elle dut perdre beaucoup aux yeux des peuples, de son antique majesté; on lui permit moins d'audace, on lui accorda moins de privilèges : elle était comme u.ne reine détrônée qui, vivant avec la foule des citoyens, doit né-
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cessairement se conformer beaucoup plus et à leurs usages et à leurs manières. Peut-être aussi dut-elle acquérir plus de correction et de goût en perdant de sa liberté ; moins libre elle devint plus polie , car la politesse marche toujours à la suite de la dépendance et des lois; bientôt, traitant des objets moins élevés , elle se vit encore forcée de descendre de sa hauteur et de se rapprocher davantage du langage commun, espèce de niveau qui s'établit toujours entre l'expression et la pensée. Enfin la langue" oratoire naquit, et, par le besoin d'émouvx)ir un peuple entier , elle emprunta souvent à la poésie l'audace de ses figures et ses mouvements passionnés. Ainsi tourà-tour la langue poétique pénétra dans la prose, et la prose dans la langue poétique, comme des fleuves voisins dont les barrières sont indécises , qui s'approchent et se confondent quelquefois.
Nous pouvons donc distinguer dans cette langue trois époques bien marquées: la première, d'une langue poétique par son caractère, et que la nature enseigna aux premiers hommes , où toutes les expressions n'étaient, pour ainsi dire, que des images : la seconde , de cette même langue asservie à la mesure et aux formes de la poésie , et essayant déjà h former un art , mais précédant l'usage de l'écriture parmi les nations, et servant comme de monument sacré pour per-
pétuer le souvenir de tout ce qui intéressait les sociétés ; la troisième enfin , de la langue poétique , écrite chez des peuples beaucoup plus civilisés , et se divisant déjà en plusieurs genres , tour-à-tour épique, dramatique, lyrique, ou philosophique et morale : c'est alors qu'elle est devenue véritablement un art très-éloigné de sa première origine , et qu'il en a été d'elle à peu près comme de l'architecture , qui , d'abord , n'ayant servi qu'au besoin , et se contentant d'élever des cabanes et des voûtes de verdure, des trônes entrelacés de feuillages et de plantes pour garantir les premiers hommes de l'intempérie des saisons , a fini par changer ces ornements sauvages en colonnes , en chapiteaux , en architraves et en dômes superbes, et en transformant en décorations magnifiques ce qui n'avait d'abord été inventé que pour la nécessité. A cette dernière époque, outre le caractère et le ton particulier des genres qu'elle traitait , elle dut encore prendre des caractères différents selon les climats , l'esprit des nations et des siècles, l'esprit général des langues, et le génie des poètes. Comme sa première fonction est de peindre, elle a dû être plus familière aux peuples à qui leur climat ou d'autres circonstances ])hysiques et morales donnaient plus d'imagination.
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Là, elle était comme la plante naturelle du pays; ailleurs , il a fallu la cultiver avec plus de soin , comme ces plantes exotiques qu'on entretient et qu'on réchauffe dans des serres, où elles ne sont jamais la richesse du peuple , et ne peuvent appartenir qu'à des cultivateurs opulents qui , malgré les secours de l'art , ne peuvent les empêcher encore de dégénérer.
Plus la philosophie, c'est-à-dire l'art d'analyser nos idées , a fait de progrès , et plus elle a dû influer sur les langues , et par conséquent sur celle de la poésie. Alors l'ei^tendement a été plus exercé que l'imagination ; une exactitude sévère , en calculant tout , a dû refroidir et enchaîner un peu cette hardiesse indépendante dont les poètes ont besoin. Les juges, à qui il importe tant de plaire , demandent alors plus d'idées que d'images. Ils préfèrent une vérité rigoureuse à ces mensonges heureux qui marchent aussi vers la vérité , mais par un plus long détour, et cherchent à séduire avant de persuader; l'esprit philosophique, impatient et avide de contempler les idées de plus près, veut rarement souffrir le voile des fictions et des figures entre lui et la vérité. Il est à peu près comme un amant qui voudrait déchir-er tous les voiles qui sont entre lui et la beauté qu'il aime, et qui, la
voyant vêtue avec grâce , serait tenté de lui dire comme Orosmane à Zaïre :
L'art le plus innocent tient de la perfidie.
Aussi rien dans la nature ne serait plus opposé à un peuple de poètes, qu'un peuple de géomètres.
Mais si cet esprit philosophique a communiqué une partie de son caractère à la langue générale d'un peuple, en la rendant la plus exacte, et, pour ainsi dire, la plus géométrique des langues, par la manière dont elle analyse ses idées et construit les signes ou les mots qui les expriment , la langue poétique , qui n'est qu'une branche de la langue générale , doit être , chez ce peuple, plus timide et plus resserrée que partout ailleurs. Or , tel est le caractère assez reconnu de la langue française; aussi plusieurs nations étrangères nous contestent notre langue poétique , et prétendent que nous n'en avons pas. Nous sommes loin d'en convenir avec eux ; mais , pour poser des limites justes , il faut avouer aussi que la langue grecque et romaine chez les Anciens, et l'italienne et l'anglaise parmi les Modernes, ont des avantages sur la notre à cet égard ; outre la raison tirée du caractère et de la constitution philosophique de notre langue, on en peut encore donner d'autres.
Notre imagination est moins ardente et moins -vive que celle de ces peuples; ce qu'on peut attribuer en partie à notre climat, en partie ;i notre gouvernement, et surtout à notre esprit de société qui ramène tout à inie mesure plus précise et plus exacte. Les premiers grands écrivains chez les Grecs ont été des poètes , et ces poètes ont été ou épiques, ou lyriques, deux genres de poésie qui donnent le plus d'audace au génie et par conséquent à la langue. Homère surtout , dont le sentiment était si vif et les conceptions si vastes: Homère, qui», partout, associait la nature céleste à la nature humaine; qui, comme Alexandre , voulut tout conquérir et enchaîner à son sujet, le ciel, la terre et les enfers: Homère, pour transmettre à son langage l'étendue, le nombre , et la rapidité de ses idées, donna plus d'énergie et de mouvement à sa langue. Il créa ou employa beaucoup de mots composés qui présentaient à-la-fois une association d'images , comme pour peindre d'un mot ce que l'esprit concevait d'une pensée. I\ fit plus : parmi les dialectes différents des peuples de la Grèce, il se permit de choisir les différentes terminaisons de mots qui convenaient le plus ou à la mesure ou à l'harniOnie de son vers. Les poètes suivants l'imitèrent , et usèrent des privilèges que leur avait acquis son génie. 11 avait
fait comme ces rois puissants qui , par leur industrie ou leurs conquêtes , laissent un riche trésor à leurs successeurs. Les poètes tragiques qui vinrent après lui, et créèrent leur art d'après le sien , parlèrent à peu près la même langue , avec la seule différence du style dramatique au style épique. Eschyle même , par l'audace de ses expressions, dans ses scènes se rapprocha souvent de la hardiesse de l'épopée ; Sophocle , dans plusieurs descriptions dont ses tragédies sont ornées, se plait à créer des choses nouvelles. De plus, les sujets des tragédies grecques tenant presque tous à la mythologie, c'est-à-dire aux idées religieuses de la Grèce , le style s'enrichissait nécessairement de toutes les idées poétiques de la fable, qui tiennent tant à l'épopée ; le style dramatique était donc, par cette circonstance, plus poétique chez les Grecs que parmi nous , qui traitons souvent sur nos théâtres des sujets d'histoire. Enfin, dans les tragédies grecques, les chœurs qui terminaient les actes étant de véritables odes, la langue poétique la plus hardie s'y trouvait naturellement placée. Qu'on lise les chœurs d'Euripide , qui cependant , des trois tragiques grecs, est le moins poète dans la scène, et l'on pourra juger à quel degré les chœurs admettaient cette sorte de langue. Tel fut le progrès de l'établissement de la langue poétique
chez les Grecs ; et c'est peut-être le peuple chez qui elle fut le plus distinguée de la prose. Mais personne ne marqua plus cette séparation que Pindare.
La langue poétique chez les Romains ne fut pas, selon moi, aussi séparée, parce que, l'éloquence y étant cultivée avec succès, long-temps avant qu'il y eût des poètes célèbres , la prose y eut , pour ainsi dire , le droit d'aînesse : la prose avait fondé son empire avant Lucrèce , Virgile et Horace; et, lorsqu'ils parurent, la langue était déjà créée dans toute sa perfection. Ils furent obligés de la suivre au lieu de la diriger. Ceuxci même ne firent qu'imiter les poètes grecs ; et jamais le génie qui imite n'a la puissance du génie original qui, en créant, donne des lois: partout, ce sont les premiers inventeurs qui ont le droit d'établir les privilèges , et de se former une domination distincte et séparée. L'imagination du peuple , frappée de la nouveauté de leurs talens , leur permet tout ce qu'ils osent. Ils sont absous de leur audace par leurs succès. D'ailleurs, Virgile et Horace naquirent lorsque la liberté orageuse commençait à s'éteindre et à se plier sous le joug d'une police plus tranquille qui, pour les Romains, ressemblait à l'esclavage. •Le luxe avait adouci la fierté des mœurs républicaines ; tout prenait à Rome un caractère plus
tempéré. Ces circonstances, peut-être favorables au goût, le sont moins à une certaine effervescence des esprits qui se plaît à créer des choses nouvelles. La langue poétique, menée à la cour d'Auguste par le génie devenu courtisan, fut donc plus rapprochée du caractère général de la langue ordinaire, et se soumit aux lois déjà reçues ; elle perdit même quelques-uns des privilèges que lui avaient donnés les premiers poètes romains , et que lui avait conservés Lucrèce. Cependant Horace et Virgile, par le pouvoir de leur génie , transportèrent dans la langue poétique de Rome, tous les genres de beautés qu'ils purent enlever à la Grèce, à peu près comme les conquérants romains avaient fait passer en Italie les statues et les tableaux de Syracuse , de Corinthe et d'Athènes ; quelques mots composés, mais en petit nombre, à l'imitation de ceux d'Homère, et surtout des héllénismes qui donnaient plus de rapidité au style par des abréviations hardies. Mais on doit remarquer une singularité assez frappante , c'est qu'Horace , dans ses odes, communiqua peut-être à la langue poétique des Romains plus de beautés originales et de hardiesses véritablement heureuses, que Virgile. Il a beaucoup plus de ces expressions qui ne sont véritablement qu'à lui, et qui n'ont jamais passé dans le domaine de la prose, soit que cette
audace lui ait été inspirée par le genre lyrique , soit par son propre génie, et ces multitudes de sensations \dves et promptes qu'il exprimait rapidement dans chacune de ses odes; car un enthousiasme personnel et du moment est plus puissant, peut-être, que celui d'un long ouvrage qu'on médite plusieurs années, et dans lequel l'on est, pour ainsi dire, étranger soi-même à l'action qu'on décrit ou aux sentiments que l'on peint. Alors l'enthousiasme doit être plus calme et plus réfléchi : il doit se permettre moins, surtout dans un poète dont le caractère dominant est d'être sage et mesuré.
A l'égard d'Ovide, c'est sans contredit celui des trois dont la langue poétique est le moins distinguée de celle de la prose. Dans la rapidité de sa composition molle et facile, impatient de produire , il associait souvent les idées et les images de la poésie aux tours et aux expressions de la prose; ses ouvrages sont, pour ainsi dire, la conversation d'un poète avec son lecteur , ils en ont la négligence et l'abandon. Les autres poètes forment leur langue, et la travaillent pour l'élever jusqu'à eux; Ovide n'a pas même l'air de penser à la sienne; il la trouve, l'emploie et ne la choisit pas : c'est un artiste qui jette indifféremment les formes et les traits de la vie sur l'or, le marbre, la pierre, l'argile
OU le bois , à mesure qu'ils se rencontrent sous sa main.
De tous les hommes de génie qui ont fait des vers chez les Romains, on peut dire que l'auteur de la Pharsale a été le moins poète pour l'expression; dans ses plus beaux vers même, il n'a presque jamais un langage distingué de la prose ; sa langue austère et vigoureuse, mais sans imagination et sans éclat , est presque toujours celle de l'orateur , de l'historien, souvent du philosophe stoïque , dont la secte proscrivait également le luxe dans l homme et l'écrivain , et faisait gloire d'une pauvreté fière ; ce caractère ne tombe que sur la langue, et non sur des idées qui tantôt sont pleines de précision et de grandeur, tantôt sont hors démesure, soit pour l'étendue, soit pour la justesse. Lucain , dans ses beaux morceaux, est pour son langage ce que Caton, dans la guerre civile , était pour ses vêtements et ses manières :
Intonsos rigidarn in frontcin descendere canos Passas eral , mœstamque genis increscere barbarn.
Si on rompait la mesure des vers de Lucain , et qu'on les mît en prose (épreuve que La Mothe a faite sur une scène de Racine), il serait sans contredit celui de tous les poètes qui perdrait le moins quand il est véritablement beau ; à peine se douterait-on qu'il eût écrit en vers.
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La langue poétique, chez les Italiens modernes , a eu le même avantage qu'elle avait eu chez les Grecs, celui d'avoir été formée avant qu'il y eût de bons écrivains eu prose. Elle fut créée par le Dante , comme celle des Grecs le fut par Homère. Ainsi, par les mêmes circonstances, elle eut chez ces deux peuples un caractère particulier et distinctif : elle peut être considérée sous deux points de vue , celui de la partie grammaticale ou physique, et celui de la partie pittoresque : pour la première, elle eut des droits qui ne furent qu'à elle, et que jamais la prose n'osa envahir : il lui fut permis de retrancher des syllabes, de syncoper des mots, de changer des terminaisons , soit que quelques-uns de ces droits appartinssent à la langue commune, encore informe quand les premiers poètes écrivirent; soit que, forcés par leur art d'enfermer leurs pensées dans une mesure précise , ils aient asservi et plié la langue à leurs différents besoins, adoucissant par ces pertes de liberté l'esclavage volontaire auquel ils daignaient se soumettre, et compensant l'exactitude par les charmes de Tharmonie et le plaisir que donne à l'oreille un langage mesuré. Quoi qu'il en soit , ces hardiesses, consacrées par le succès, devinrent, par la suite, des usages, et fondèrent, pour ainsi dire, en Italie, les privilèges de la langue
poétique. Quant à la partie pittoresque, une circonstance a pu contribuer à l'enrichir et à la séparer encore plus de la prose : ce fut le genre d'ouvrages qui occupa la plupart des grands poètes italiens ; presque tous se livrèrent à la poésie épique , où sans cesse il faut peindre à l'imagination , et atteindre par les beautés de style à toutes les beautés delà nature. La nature, dans toutes ses formes riantes , majestueuses ou terribles , est une sorte de merveilleux continuel qui exige le même caractère dans le style du poète qui veut l'imiter. Ce merveilleux dans le langage doit nécessairement s'éloigner des formes de la langue commune, et former une sorte de trésor ou dépôt de richesses, commencé ou grossi successivement par chaque poète qui a du génie. La prose ne vit que sur la terre et ne converse qu'avec les hommes ; elle ne traite , pour ainsi dire , qu'avec les usages, les mœurs, les besoins, les sentiments habituels. La poésie épique habite tous les mondes, et a le droit d'en former qui n'existent pas: sa création donne la vie, un caractère et des formes éternelles à ce qui n'a jamais été; tout ce que l'intelligence peut atteindre, est son empire ; elle voyage dans les enfers et dans les cieux ; elle se promène sur la terre avec des sens nouveaux qui lui découvrent ce que la nature physique a de plus fier ou de plus doux , et dans
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les tableaux quelle en compose, ajoute encore à la beauté réelle la perfection de la beauté idéale qui semble reculer les limites de la nature même. Ainsi le Dante, transportant ses concitoyens et ses lecteurs dans un monde invisible, et peignant les vices et les vertus de son siècle dans les régions de la mort, au milieu des supplices ou des récompenses d'une autre vie, où tout ce qui est crime ou vertu prend, sous les yeux de la Divinité, un caractère immuable et éternel; le Dante, dans son Enfer, son Purgatoire et son Paradis , parcourut «tout le merveilleux de la religion ; le Marini , dans son poème de \ Adonis, tout le merveilleux de la religion ancienne; le Boïardo et l'Arioste, le merveilleux de la féerie, des enchantements et de la chevalerie, au temps des romans et des fables; le Tasse, le merveilleux des mœurs chevaleresques, agrandies par l'héroïsme religieux, et associées à une époque brillante de l'histoire : enfin , Pétrarque, quoiqu'il écrivît dans un genre différent, fut aussi le peintre du merveilleux; mais il peignit le merveilleux de l'amour, de cette passion qui, portée jusqu'à l'enthousiasme, est ellemême une religion , un enchantement , et une féerie continuelle qui transforme tous les objets par rinduence d'un seul, et crée un nouvel univers changé, pour ainsi dire, en ini temple pour chacun des deux amants qui l'habitent.
On sent combien un tel genre de poésie, manié par plusienrs hommes doués d'une imagination forte ou riante, qui se sont succédé de siècle en siècle, a dû influer sur la langue poétique des Italiens. Ajoutez à cette influence le caractère particulier que ces peuples reçoivent d'un beau climat : là , les esprits ont je ne sais quoi de plus prompt et de plus ardent ; les sensations sont plus vives, l'amour est plus voluptueux , toutes les passions y donnent des secousses plus rapides, les oreilles se passionnent pour la musique, comme les yeux pour la beauté; la nature vivante et morte sans cesse y travaille sur l'imagination, les cimes majestueuses des Alpes, les rochers et les branches de l'Apennin, le volcan du Vésuve, les rives enchantées de Pouzzol et de Naples , les deux mers qui embrassent ces contrées , ces fleuves qui ont autrefois porté les dominateurs du monde, ce Tibre qui semble encore rouler dans ses flots la destinée de l'ancien univers, ces ruines célèbres qui sont comme le tombeau d'un vaste empire, qui, par l'association des idées grandes et lugubres , frappent si puissamment, et plongent l'ame dans les rêveries fantastiques d'un monde imaginaire où l'on aime à s'égarer loin des siècles et des gouvernements. En foulant les ruines où l'on vit , on croit y voir imprimés sur la dernière les
pas de Virgile et d'Horace, d'Ovide et de Tibulle; on croit encore entendre leur voix harmonieuse et douce. Là, enfin , les fables vivent encore dans les monuments qui les éternisent : ce ne sont pas seulement les vases antiques, les statues et les bas-reliefs qui les représentent, ce sont encore les lieux, ce sont les côtes visitées par les vaisseaux errants d'Ulysse et d'Énée, l'ile où chantaient les syrènes, l'ile qu'habitait Circé, le rivage de Cumes où aborda Dédale et où s'enfonçait la retraite prophétique de la sibylle; cette mer si fameuse où Ca^ybde et Scylla engloutissaient les vaisseaux ; les antres du Cyclope ; l'Etna , dont la masse embrasée couvrait les géants ; et plus près le laurier qui croît sur le tombeau de Virgile, d'où son ombre semble encore présider à ce pays des antiques fables qu'il a rendues immortelles, et auxquelles son génie a donné le caractère et l'existence de la vérité : tous ces charmes et toutes ces puissances réunis font de l'Italie entière le séjour de l'imagination ; là, les eaux, l'air et la terre semblent, pour ainsi dire, exhaler de toutes parts la vapeur du merveilleux et le délire enchanteur de la poésie. C'est donc, de tous les pays de l'Europe moderne, celui qui a dû avoir plus particulièrement une langue poétique ; on dirait même , si on l'osait, que les Italiens modernes ont montré
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peut-être une imagination plus vive et plus brillante que les anciens poètes romains, mais avec beaucoup moins de guùt. La raison de cette différence peut-être est dans la gravité du caractère romain , fruit de leur gouvernement , de leur législation , des intérêts du monde entier qui les occupaient : toutes ces causes étaient autant de poids qui lestaient, pour ainsi dire, leur imagination; elles tempéraient son ardeur par ce jugement réllcclii , d'où naît le goût, et qui prévient une certaine intempérance dans les idées, les fictions et les images, comme dans le style : peut-être l'imagination des Italiens fut agrandie et tout-à-la-fois égarée par le genre romanesque , si à la mode au sortir de nos siècles barbares, temps où l'bomme n'avait encore appris à régler ni son imaginatio)i, ni sa force; où l'esprit était désordonné, comme les gouvernements; où, du désordre général, naissait une foule d'événements imprévus dont on n'apercevait point la cause, et qui semblaient hors du cours ordinaire des choses humaines; où le goût du merveilleux était nourri par l'ignorance de la physique, et peut-être par le besoin que l'homme éprouve d'une force supérieure et surnaturelle pour résister à ses maux et à des malheurs que ne prévient ni la législation, ni le gouvernement, ni l'ordre et la marche habituelle
de la nature. C'est ce qui donna naissance dans toute l'Europe à ce grand nombre de romans de chevalerie dont on connaît l'esprit et le caractère , et sur lesquels travaillèrent les poètes italiens pendant plusieurs siècles. Ces romans fécondèrent leur imagination: mais, en corrompant leur goût, en écartant, pour ainsi dire, toutes les limites du vrai , ils accoutumèrent les esprits à une audace vagabonde qui avait de la peine à s'arrêter ; et le génie même , emporté par l'imagination , ne put pas toujours en tenir les rênes : telle est l'histoire de l'a langue poétique en Italie.
Chez les Anglais , elle a aussi conservé le droit de modifier et de tronquer des mots et des syllabes pour la mesure. Ce qu'elle a de plus remarquable, c'est son caractère: elle a été formée par le génie même anglais, qui a l'audace et l'indépendance que lui donnent son gouvernement, ses moeurs et ses lois, et par la méditation profonde et solitaire des phénomènes de la nature et des passions humaines; une telle méditation introduit l'ame plus avant dans les profondeurs de la nature, et donne au peuple même, sous des dehors froids, une sensibilité recueillie qui brûle en dedans , comme celle des peuples légers s'exhale tout entière en dehors. Cette chaleur ardente et sombre se fait sentir
partout dans les poètes anglais. De l'habitude d'observer la nature en silence, est né chez eux Tart de la peindre; ils colorent ce qu'ailleurs on ne fait que dessiner; ils gravent au burin ce que, dans d'autres langues, on ne trace qu'en superficie. Leurs traits sont plus fiers ; leurs touches , plus originales. Je n'ignore pas que les Anglais ont aussi la prétention de la grâce , comme les Italiens celle de la force ; les peuples , comme les particuliers , aspirent surtout à ce qui leur est refusé : mais il ne s'agit ici que du caractère dominant des écrivîiins , et non des exceptions ; en général , la langue poétique des Anglais penche vers l'énergie, comme celle des Italiens vers la mollesse , et réussit surtout à peindre ce merveilleux terrible qui ébranle fortement l'imagination, et jette l'ame dans une espèce de vague obscur et menaçant , loin de la nature tranquille et commune. Un de ses autres caractères est la richesse: elle a prodigieusement acquis dans un commerce habituel avec les anciens poètes, qui ont été traduits en vers, soit en tout, soit en partie, par les plus grands poètes anglais: car, en Angleterre, on n'a jamais cru que le génie dérogeât à traduire; Cicéron ne le pensait pas non plus, lorsqu'il traduisait Démosthène et un poème grec sur l'astronomie ; ainsi les formes du style , les expressions , les
tours et les images de la Grèce et de Rome , ont passé souvent avec un grand succès dans la langue poétique anglaise. Pope , Addisson et Drydeu n'étaient pas comme ce soldat barbare à qui ou confia des statues et des tableaux précieux, et qui crut les rendre entiers parce qu'après les avoir mutilés , brisés et rompus , il en rendit avec soin les pièces et les lambeaux : c'est assez l'emblème des traducteurs ordinaires; aussi ceuxlà défigurent deux langues, et n'en enrichissent aucune. La langue anglaise , plus heureuse dans ce commerce étranger, fait par des' mains habiles, corrigea son âpreté naturelle, et apprit à peindre avec des couleurs à la fois plus riches et plus douces; aux avantages d'un commerce utile elle joignit encore l'audace des conquêtes en s'emparant d'un grand nombre de mots tirés de toutes les langues. Ce droit dont ont joui plusieurs grands écrivains en Angleterre , fut toujours interdit aux écrivains de la France. Il est assez singulier qu'un peuple libre, et où la plupart des esprits sont républicains, ait cédé aux grands poètes cette espèce de despotisme sur la langue, tandis qu'un peuple monarchique, resté Hbre et, pour ainsi dire, républicain pour la science , refuse de reconnaître sur cet objet l'empire même des hommes de génie. Milton, comme on le sait, est un de ceux qui usèrent
le plus (le ce privilège ; mais il agrandit surtout la langue poétique des Anglais par son génie et par le sujet extraordinaire qu'il traita. En effet, un poème dont la scène est très -souvent hors des limites de la nature connue , dans les enfers , dans le chaos , sur la voûte extérieure du monde , au-dessus de la hauteur des cieux , et dans le temple éternel de la Divinité ; un poème dont les principaux acteurs, à jamais inconnus aux sens , ne peuvent être saisis que par l'œil de l'imagination , et doivent cependant , pour attacher , être revêtus de toutes les formes de la vraisemblance : d'un côté , le merveilleux des génies infernaux à peindre , et un caractère sublime dans son horreur même , en qui l'on doit reconnaître les traits d'une grande nature dégradée , et un être presque divin , tombé en ruine; un être qui appartient au ciel par son origine , à l'enfer par ses tourments et ses passions , à l'éternité par sa durée , menaçant sous la main toute-puissante qui l'enchaîne, souffrant et malheureux avec toute l'énergie d'une force surnaturelle, placé entre trois mondes qui, sans cesse , occupent son activité funeste , celui des cieux qu'il a perdu, celui des enfers dont il est souverain , celui de la terre dont il aspire à être le conquérant : de l'autre côté , Dieu , les génies célestes, les merveilles de la création; les
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décrets qui font les destins de l'univers ; les messages des cieux à la terre , et de la terre aux cieux; sur cette terre encore nouvelle, et parmi des berceaux de fleurs, le genre humain tout entier renfermé dans deux habitants, créatures innocentes et pures , chez qui la volupté même est sainte , et l'amour a les charmes les plus touchants de la vertu; le bonheur et l'immortalité perdus par un moment de faiblesse; le mal flétrissant tout -à- coup la nature ; les sphères des cieux dérangées ; la terre ébranlée sur son axe ; un chemin immense de communication tracé à travers l'espace entre les enfers et la terre ; la mort accourant pour s'emparer d'un monde ; la race des hommes condamnée au malheur et au crime ; le malheur effrayant de tous les maux des siècles à venir; et, dans le lointain , la perspective consolante du monde réparé , et de l'homme , par les secours d'un Dieu, remontant à sa primitive grandeur: il faut convenir qu'un pareil sujet, sous la plume d'un homme de génie, devait donner le plus grand essor à la langue poétique des Anglais. Il fallait qu'à tout moment le poète se créât une langue nouvelle pour des images qui n'avaient jamais été tracées : qu'il peignît des êtres intellectuels par des formes sensibles; des forces, des grandeurs et des passions surnaturelles , par un langage
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qui n'était inventé que pour la faiblesse de l'homme : que, dans ce dépôt des signes qui rendent les sensations humaines , il trouvât des expressions égales à l'horreur des enfers, à la magnificence des cieux, à la volupté céleste et pure des premiers habitants de la terre, c'està-dire à des sensations que l'homme n'éprouva jamais : il fallait que tour -à- tour il sanctifiât, divinisât sa langue, et la rendît douce et majestueuse , délicate ou terrible ; tantôt d'accord avec l'harmonie céleste, et tantôt avec les accents infernaux : il fallait qu'en agrandissant , pour ainsi dire , toutes les proportions du langage humain , il lui conservât cependant cet air de vérité sans lequel il n'y a plus d'illusion ni d'intérêt. Telles sont les difficultés que Milton eut à vaincre pour trouver la langue qui convenait à son sujet. Moïse, les prophètes, Homère, et son propre génie , vinrent à son secours : l'Orient , qui vit naître toutes les grandes idées religieuses , lui fournit aussi une grande partie des expressions et des images nécessaires pour les peindre. jMais , malgré toutes ces richesses acquises , sa langue , souvent sublime , conserva quelquefois nne partie de sa rudesse originale : elle fut encore gâtée par un vice de son siècle, par le mélange de cette métaphysique de l'école que l'on porta dans les disputes de
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religion; car les idées théologiques corrompent autant la langue du poète, que les idées religieuses peuvent l'élever et l'agrandir. Ce goût général de métaphysique qui, de la théologie, avait alors passé dans toutes les sciences et dans tous les esprits , goût qui mêla souvent trop de subtilité même aux idées sublimes et profondes de Bacon , était alors la maladie dominante des poètes anglais. Elle infecta le style de Cowley, poète ingénieux et brillant, et qui ne manquait ni de grâce, ni de vigueur. Ce poète, qui était resté attaché à la cause des rois ,'ainsi que Milton à celle de Cromwell et de la liberté , était alors regardé comme le premier de l'Angleterre, car Milton était à peine connu : mais le colosse sortit de l'ombre qui le couvrait, et fut bientôt à sa place; tout disparut ou s'abaissa devant lui. Le règne de Charles II , ses mœurs douces et voluptueuses, l'imitation de l'esprit et des manières françaises qu'il avait rapportées de son exil dans sa cour , épurèrent bientôt le génie et la langue des poètes anglais de cette rouille scolastique : la langue et le style eurent des grâces plus naturelles. On fut ingénieux sans être subtil, hardi sans être bizarre, et correct autant qu'on le peut être avec une grande liberté. Ce fut l'époque de Waller, de Prior, de Congrève , de Rochester, etc. Enfin parurent trois hommes d'un mérite dis-
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tingué , Dryden , Addisson et Pope : le premier , d'un génie fécond , riche et vigoureux , mais inégal; le second, élégant et pur, mais qui n'eut que le degré de force qui peut se concilier avec une mesure toujours juste: le dernier enfin posséda peut-être toutes les qualités de l'esprit, et quelques-unes de celles du génie; car il n'avait pas la hauteur du sublime qui n'appartient qu'à Milton , et les mouvements passionnés de l'ame qui sont eux-mêmes le sublime de la sensibilité, et qui forment les grands traits de Shakespeare: mais il réunit d'ailleurs la précision et la vigueur philosophiques ; la force pénétrante de la satire ; l'art de saisir les nuances les plus fines dans les mœurs et dans le goût; l'art de peindre ces situations mélancoliques de l'ame , si chères aux Anglais , et cette nature en deuil qui charme en attristant : il sut associer partout l'idée à l'image; de sorte que, dans ses vers, l'homme qui pense se laisse toujours voir sous les grâces du poète. Personne, depuis Homère, Virgile et Milton, n'eut au même degré que lui le secret de peindre à l'oreille, par l'harmonie imitative, et d'assortir toujours les sons à l'image, tantôt en les brisant, les heurtant, les suspendant, les faisant traîner avec pesanteur, ou rouler avec fracas; tantôt en leur donnant une mélodie douce et facile , et les faisant courir avec légèreté. Enfin, il déploya
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toute la richesse et la magnificence du style de l'épopée dans son Iliade, où il n'a d'autre défaut peut-être que de donner trop d'éclat à ses couleurs , et d'ôter à un monument antique un peu de cette rouille précieuse déposée par les siècles, et que les antiquaires adorent avec respect sur les vieilles statues et les vieilles médailles. Ces trois hommes portèrent la langue poétique de leur pays à toute la perfection dont elle paraît susceptible , aux dépens néanmoins de cette énergie un peu inculte, mais vigoureuse et sublime, qu'elle avait dans Milfeon; car il en est des langues comme des peuples , qui ne se civilisent jamais sans perdre un peu de cette force de caractère, instrument égal des vertus et des vices.
Après ces trois écrivains et ceux du règne de Charles II , qui , par leur naturel , leur goût et leur élégante facilité, représentent assez bien en Angleterre les écrivains du siècle de Louis XIY en France, la langue poétique anglaise parut éprouver une sorte de révolution assez semblable à celle qui s'est faite ou se prépare parmi nous. J'en fixerais l'époque à Thompson, le plus grand de ses poètes modernes , comme , dans l'histoire des États , on fixe chaque époque aux noms les plus connus. Alors on vit naître un certain raffinement et une recherche curieuse
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dans le style, ainsi qu'on voit naître chez un peuple les recherches du luxe, lorsque le goût commence à s'user sur les jouissances naturelles, ou que la vanité cherche une distinction au milieu des richesses communes. On voulut étonner par des expressions nouvelles. L'audace des figures fut moins mesurée; on substitua dans leur emploi, à cette économie sage qui ne les distribue qu'à propos, une certaine prodigalité qui tient encore plus de l'ostentation que de l'opulence : le style parut moins obéir aux mouvements naturels de l'ame, et suivre, comme par une pente involontaire , le cours des sentiments ou des idées; il parut trop souvent un effort de l'esprit qui s'occupe à chaque instant de produire un effet. Il y eut plus de travail et moins de charme; la force fut plus tendue, la grâce plus affectée; la mélancolie même tâcha d'être plus sombre et mit plus d'étude dans l'arrangement et l'appareil de son deuil , à peu près comme une jeune veuve qui cherche à se parer de sa douleur, et, sous ses voiles mêmes, ne néglige pas d'observer , à travers ses larmes , l'impression qu'elle fait sur ceux qui la regardent. Tout luxe mène à la profusion ; on ne sut presque plus s'arrêter. Dans le même temps, l'étude de la philosophie , de l'astronomie , de la physique , de l'histoire naturelle, alliée à la poésie, donna 4 -io
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naissance en Angleterre au genre descriptif, qui depuis a passé en Allemagne et en France. Ce genre nouveau, inconnu même aux modernes dans les siècles précédents, a eu aussi son influence sur la langue poétique des Anglais. Comme il est composé tout entier de tableaux qui se succèdent, et que chaque tableau, pour ainsi dire, est sans cadre, qu'il n'est borné ni par la suite d'une action , comme dans l'épopée, ni parle retour et l'enchaînement des préceptes, comme dans le poème didactique , le poète est naturellement tenté de s'y abandonner à son goût d'observation, et de peindre tout ce qu'il a vu ; dès-lors il peint plutôt par nuances et par détails, que par de grands traits comme faisaient les Anciens. Pour tout rendre, il faut multiplier les couleurs et les nuances de style. La langue se féconde, mais le goût de la composition se perd. Le poète doit bien se donner de garde de peindre les objets comme ils seraient vus au microscope; ce peut être la vraie nature pour le physicien, mais c'en est une fausse pour le poète : il faut qu'il les présente comme ils sont dessinés pour l'œil humain, et surtout pour le tableau général du monde, où les petits objets s'enfoncent et se perdent , les grands s'avancent sur la scène; mais offrant plutôt leur ensemble majestueux , que les détails des parties qui les
composent , entourés de masses d'ombres et de lumière, qui en cachent une portion, et en découvrent une autre , et placés dans un horizon qui leur sert de limites par les vapeurs qui les enveloppent de toutes parts : c'est d'après ces modèles, sans doute, que le poète doit tracer et terminer ses tableaux. Le genre descriptif, tel qu'il a été traité par les meilleurs poètes anglais, est trop éloigné de cette manière; leur langue poétique, malgré les beautés frappantes qu'elle offre encore, a donc dégénéré dans ce siècle; elle s'est enrichie de trésors philosophiques, et d'expressions pour peindre ses idées nouvelles , mais elle a perdu du côté de la disposition et de l'emploi de ses richesses; elle a de l'or et des diamants, mais elle les entasse et les jette souvent avec trop peu d'art : c'est le luxe du troue et de la cour du Mogol, qui éblouit plus qu'il ne charme, et fatigue les yeux d'un plaisir qui a je ne sais quoi de pénible.
Il est temps, monsieur, de revenir à la langue poétique des Français, qui est votre principal objet et le mien. Mais le coup-d'œil que j'ai jeté sur ces langues étrangères, ne sera pas inutile pour nous apprendre à juger de la nôtre. Il faut souvent sortir de son pays pour le mieux connaître; et, comme dit Montaigne, // est bon de frotter et limer notre cervelle contre
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celle d'autrui. J'ai déjà dit que notre langue a le caractère moins poétique que celle des quatre peuples que j'ai nommés, et j'en ai donné quelques raisons : on en pourrait tirer d'autres de l'analyse de notre langue comparée à celle des Anciens; et l'histoire même, quoique abrégée, de la langue poétique des Italiens et des Anglais, peut encore nous confirmer dans l'opinion de leur avantage sur nous à cet égard. Notre langue poétique n'a eu ni la même marche , ni les mêmes circonstances qui l'aient favorisée. Je ne parlerai pas de tous nos anciens poètes, aujourd'hui barbares, et dont les noms, rayés de la mémoire des hommes, ne se conservent plus que dans les livres, comme des dates dans l'histoire des ans ; j'observerai pourtant que plusieurs d'entre eux eurent véritablement dans la tête l'idée d'une langue poétique qu'ils avaient conçue d'après celle des Anciens , mais qu'ils n'eurent point la force et le génie de transporter ce modèle sur notre langue : ce qui semble le prouver , c'est qu'il existe une traduction en vers latins du poème de Daubertas, sur les six jours de la création , où l'on trouve une imagination brillante et féconde qui étonne souvent et qui attache. Sa propre langue lui ôtait son génie , une langue étrangère le lui a rendu ; on dirait que ses idées étaient originales dans la
seconde, et qu'elles n'étaient que traduites et défigurées dans la première. A-peu-près vers la même époque, la langue italienne fut très à la mode en France : elle y avait été portée par les Médicis; mais on copie plus aisément les vices que les vertus des nations étrangères. On voulut imiter l'affectation et les concetti qui déparent quelquefois les beaux ouvrages italiens: ces défauts se joignirent à ceux d'une langue qui n'était pas encore formée ; c'était associer à la pauvreté des barbares le luxe des peuples trop civilisés. Ce mauvais goût se retrouve encore dans quelques poètes obscurs des premières années du règne de Louis XIV; et notre célèbre Racine lui-même n'en fut pas exempt dans sa jeunesse , comme on peut le voir par quelques vers détachés qui furent ses premiers essais, et qui se trouvent insérés dans ses lettres à Boileau. Bientôt il quitta le Guarini pour Euripide et Sophocle , Virgile et Tacite , et mérita de devenir l'auteur de Britannicus et de Phèdre.
On sait que le véritable fondateur de notre langue poétique en France fut Malherbe. Le genre lyrique qu'il embrassa pouvait, dans un siècle plus heureux , donner à cette langue un grand caractère; mais il eut moins de génie que de verve, et plutôt de la noblesse que de la force : d'ailleurs le mauvais goût de son siècle
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l'entourait de toutes parts, et perça trop souvent dans ses ouvrages. Il forma plutôt le mécanisme de cette langue , qu il n'en forma le génie ; il ouvrit la carrière , y fit quelques pas , mais il ne la parcourut point.
Il était réservé à notre langue poétique de se former et de prendre son accroissement au théâtre ; elle fut la seule , parmi toutes celles que j'ai citées, qui ait eu cette marche; et c'est ce qui a déterminé son caractère, comme lé sol qui nourrit les plantes influe sur leur nature : elle fut donc plus sensible que pittoresque , et devint plus propre à peindre la nature morale, que les tableaux de la nature physique, soit dans le doux , soit dans le terrible. Le génie austère et politique de Corneille, plus nourri encore d'idées que de sentiments, communiqua à cette langue cette même austérité en lui communiquant sa force. Il dédaigna toute parure étrangère, et voulut que sa pensée ne fût ornée que de sa propre vigueur, comme ces lutteurs antiques, qui laissaient à d'autres la pompe des vêtements, et dont les muscles et la taille composaient la beauté. Chez lui la langue poétique ne connut pas même ce trouble et ce désordre impétueux que répand sur elle le souffle orageux des passions, qui semble la passionner elle-même, et précipite tous ses mouvements.
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Sa marche fut plus tranquille, et elle n'eut presque jamais à peindre que des passions qui ne perdaient jamais l'attitude de la dignité et de la grandeur. Racine lui donna ces mouvements qui lui manquaient ; il lui donna en même temps plus de charme , et la lit redescendre , pour ainsi dire, de cette vieillesse majestueuse qu'elle eut en naissant, à une jeunesse plus riante et plus douce, qui ne fut que son second âge. Il mêla plus de couleurs à ses tableaux ; il créa ou perfectionna l'art des nuances, et répandit sur elle un éclat de figures et d'ornements qu'elle n'avait point eu jusqu'alors : cependant la justesse de son goût lui fit observer une différence dans les différents sujets qu'il traita. Dans Iphlgénîe et Phèdre, sujets empruntés de la fable, sa langue poétique est beaucoup plus riche et plus féconde que dans les sujets historiques, comme Britannicus, Bérénice, Bajazet et Mithridate. J'ai déjà observé ailleurs que les sujets de la fable, se liant à toutes les idées poétiques de la mythologie grecque, devaient nécessairement donner une teinte particulière de poésie au style : cette même richesse se retrouve encore dans Esther et Athalie; et, pour une raison à-peu-près pareille, le poète y était soutenu de toute la pompe des idées religieuses et de la magnificence du style oriental des Hébreux : il
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n'en est pas de même dans Britannicus , par exemple, où Racine avait à peindre la cour de IN^éron. Dans les cours on ne parle guère en style figuré ; ce style est celui des âmes passionnées, des poètes, des amants, des solitaires et des sauvages ; plus les peuples se civilisent et se corrompent par les richesses, le luxe et les vices qui marchent ensemble , moins en parlant ils empruntent d'images de la nature ; elles leur sont trop étrangères : cela est encore plus vrai à la cour des tyrans : l'imagination y est éteinte, et Tame resserrée par la terreur ou paB le crime; c'est là qu'on veille sur tous ses discours , ses gestes et ses manières; la méchanceté épie, observe et se tait ; l'honnête homme même a cette sainte tristesse que le spectacle du vice toutpuissant donne à la vertu. Dans cet état, on ne cherche point l'éclat du langage; on chercherait plutôt à l'amortir, de peur qu'il ne signifie trop. On ôte à la parole tout ce qu'on peut lui ôter; et la pensée se retranche, pour ainsi dire, au-dedans d'elle-même : c'est ce qui a fait adopter à Racine dans cette pièce le style et la manière de Tacite. C'est là que sa langue est austère en général comme celle de Corneille, mais avec bien plus de correction et de goût dans l'ensemble et les détails : il n'y a mis partout que le degré de couleur qui convient au sujet ; et le
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seul endroit vraiment poétique, c'est celui où Néron peint à Narcisse la naissance de sa passion pour Junie, parce que la passion de l'amour, en rendant à un tyran des sensations douces et voluptueuses, l'arrache pour quelques moments à son caractère farouche, et rétablit quelque communication entre lui et la nature.
Les tragédies de Voltaire , ime des parties les plus brillantes de notre littérature après, ou avec celles de Racine et de Corneille, ont dû aussi influer sur notre langue poétique, mais d'une autre manière. L'impétuosité naturelle au génie de cet homme célèbre , en donnant plus de chaleur aux passions, plus de mouvement au style, a, pour ainsi dire, accéléré la marche de cette langue , jusqu'alors plus lente et plus calme Chez lui , elle a un peu perdu de ces périodes harmonieuses de Racine, qui formaient un enchantement presque continu pour l'oreille : elle roule plus interrompue, plus brisée dans son cours ; mais aussi elle entraîne plus l'ame et l'esprit, et leur permet moins de s'arrêter sur son plaisir même. La langue poétique de Racine est plus correcte et plus pure ; celle de Voltaire est plus vive et plus passionnée. L'une a plus de ces effets qui tiennent à la perfection des détails ; l'autre, de ceux qui tiennent à la rapidité de l'en-
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semble. L'une ne choque jamais le goût, l'autre ne laisse jamais reposer l'imagination. Enfin , l'une , même en peignant les passions les plus tumultueuses de l'ame , semble toujours conserver une portion de sang-froid pour observer et mesurer sa marche: l'autre semble avoir l'ivresse même des passions qu'elle peint; elle est forcée de leur obéir et se précipite comme elles quelquefois avec leur négligence et leur abandon. Voltaire a, de plus, communiqué à cette langue une partie du luxe de son esprit, peut-être un peu conforme à celui de son siècle; il détache plus ses idées du fond général , et les met plus en relief; souvent ses vers sortent de la ligne pour s'attirer une attention particulière, au lieu que, dans Racine , les vers marchent tous ensemble , sous une discipline égale , qui ne permet à aucun de se faire remarquer aux dépens de la troupe entière. Enfin , il a beaucoup plus multiplié que ses prédécesseurs , l'usage des figures et des images dans la tragédie, sorte de beauté qui appartient plus à l'épopée et à l'ode qu'au genre dramatique. Mais, par ce défaut même, il a étendu notre langue poétique, appauvrie et resserrée dans son commerce habituel avec le théâtre. C'est ainsi qu'en politique quelquefois de grands hommes se permettent de violer des lois particulières , dont l'infraction
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même, sous d'autres points de vue, tourne au bien général de l'État. Une circonstance qui, dans Voltaire, a favorisé cette richesse de couleurs, et souvent la rend nécessaire , c'est la multitude de nations et d'époques différentes qu'il a peintes dans son théâtre : Grecs, Romains, Arabes , Ottomans , Chinois , Tartares , Espagnols , sauvages du Nouveau-lNIonde , moeurs de la chevalerie, grandeur asiatique des anciens empires de l'Orient , merveilleux de la fatalité dans Œdipe, dans Oreste ; merveilleux sombre et terrible des tombeaux et de la religion dans Sémirainis ; dans Mahomet , établissement d'un culte nouveau sous un climat brûlant où les tètes sont créées pour l'enthousiasme, et où le langage même fait déjà la moitié du fanatisme; dans Brutus ^ époque de l'austérité républicaine; dans la Mort de César , époque de la lutte du despotisme et de la liberté ; dans Rome sauvée , ou Catilina, génie du crime dans la conjuration, opposé au génie de la vertu; dans Zaïre enfin, époque des croisades, lutte de deux religions et de l'Europe contre l'Asie. Le génie de Voltaire le portait naturellement aux contrastes: il cherchait toujours les contrastes d'expressions , les contrastes d'idées, les contrastes de sentiments; et, dans plusieurs de ses belles tragédies, il a fait contraster les mœurs de deux peuples op-
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posés l'un à l'autre. L'effet naturel des contrastes est de faire sortir les idées, les couleurs, et de leur donner plus de jeu; mais, quand les contrastes s'appliquent à de grands objets , ils acquièrent une sorte de dignité imposante qu'ils n'ont point par eux-mêmes. Il ne faut donc point s'étonner si la langue poétique de Voltaire, quoique moins parfaite que celle de Racine, a une sorte d'éclat éblouissant qui subjugue les esprits et attache l'imagination, surtout dans la jeunesse, âge où le premier besoin est d'être vivement frappé , et où l'on demande plutôt des effets, qu'on ne les juge.
Telle fut la marche de notre langue poétique au théâtre qui fut son premier berceau. Boileau, après Corneille, et un peu avant Racine , l'appliqua à d'autres genres qui étaient conformes à son talent et à son esprit ; mais ce fut presque toujours à des peintures morales ou à des objets de goût. Dans cette force de poésie didactique , le talent du poète se resserre nécessairement, et Horace n'osait prendre ce nom quand il écrivait ses épîtres et ses satires ; la postérité n'en a point cru sa modestie à cet égard, et lui a conservé ce titre dans ces ouvrages même, quoique le talent du poète n'y soit pas si marqué; elle l'a de même donné à Boileau, qui dans ce genre marchait sur ses pas, mais à quelque
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distance. Cependant la satire (je veux dire celle des mœurs) semble ouvrir un champ très-noble à la poésie, surtout quand elle est animée par cette éloquence vertueuse qui enflamme l'imagination et punit le vice par la peinture même qu'elle en fait , et semble exercer avec austérité une sorte de magistrature sur les grands coupables qu'elle fait pâlir: c'est, comme on sait, le caractère que lui donna Juvénal ; son vers, comme un délateur puissant, accuse les crimes de son siècle. Son indignation éclate en expressions hardies et neuves comme les excès qu'il avait à peindre ; et ses tableaux du vice ont une telle énergie , qu'ils font frissonner la vertu même qui a tenu le pinceau. La langue poétique de Boileau, dans la satire, est loin de ce caractère et de ce mouvement; Boileau , toujours homme d'esprit et jamais passionné, peint plutôt des ridicules que des vices; et, quand il touche aux mœurs, ce sont plus souvent les mœurs des hommes, en général, que celles de son siècle; mais on peint toujours. 11 s'en faut de beaucoup qu'il ait mis dans la satire le courage que Molière a mis dans la comédie, qui n'est que la satire en action. Il manie souvent le ridicule avec finesse; mais la peinture du ridicule exclut presque toujours les beautés poétiques : ce n'est le plus souvent, qu'une nuance fine que l'on saisit;
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l'art de montrer un grand objet sous une petite face, ou un petit objet sous des proportions exagérées; l'art d'offrir à la malignité un contraste imprévu ou un rapprochement qui fait rire : il tient plus à des conventions sociales et à des idées passagères , qu'aux effets de la nature ; il est donc par-là même plus éloigné de la poésie véritable , qui est le langage universel des sens, de l'ame et de l'imagination. La satire, envisagée sous ce point de vue , était donc moins favorable aux progrès de notre langue poétique, au moins du côté de l'énergie, de l'imagination et de la force; mais Boileau lui a communiqué d'autres avantages , la correction , la pureté, la justesse, une élégance soutenue, et cet esprit de mesure qui sait à propos être économe des beautés même, qui fait valoir ce qu'on laisse ou ce qu'on sacrifie , et sait toujours s'arrêter quand il le faut, espèce de mérite qui, dans le goût comme dans la morale, est peutêtre le plus difficile, parce que l'imagination, comme la vertu , trouve dans ses bonnes qualités même une sorte de séduction qui les entraîne et les mène souvent plus loin qu'elles ne doivent aller. Le mérite de Boileau fut donc surtout d'être législateur dans notre langue poétique; et, en cette qualité, ses préceptes et ses exemples furent d'accord , ce qui lui donnait
une double autorité. Il eut cette conformité avec les législateurs politiques , qui tous ont formé leur code de lois d'après leur caractère. Solon , voluptueux et ami des arts , fit des lois douces ; Lycurgue , austère, fit passer cette même austérité dans ses lois : la législation de Boileau approcha, dans la poésie, de celle de Lycurgue; il retrancha avec sévérité tous les germes des vices et des défauts, et rendit peut-être son peuple un peu pauvre , de peur qu'il n'abusât de ses richesses. Voilà ce qu'ils eurent de commun; mais le premier, par ses lois, fit encore germer pour les siècles à venir des vertus et des âmes extraordinaires; l'autre, à cet égard, ressembla davantage à nos législateurs modernes , qui s'occupent bien plus d'arrêter les crimes que de faire naître des vertus, et posent plutôt des barrières qu'ils n'ouvrent des routes grandes et nouvelles aux nations. Il se trouva, par une circonstance assez singulière, que le génie ou l'esprit de Boileau eut beaucoup d'analogie avec le caractère et le génie de notre langue, plus favorable à l'exactitude qu'à la hardiesse , et à la méthode qu'aux grands mouvements. Il suivit dans ses préceptes et dans ses ouvrages ce génie de la langue, qui était en même temps le sien; peut-être encore l'esprit de la cour de Louis XIV, et cette politesse qui règle tout, mais en tcm-
pérant tout , espèce d'estime qui use toutes les inégalités : cette politesse , qui soumettait alors à l'empire rigoureux de toutes les convenances la société , les âmes et les esprits , influa sur la sagesse générale des compositions , et du goût, et de la législation même de Boileau. Mais la langue poétique française, dans cette époque, avait deux besoins : l'un, qui naissait de la barbarie des temps d'où l'on sortait à peine ; c'était d'épurer son goût : l'autre, de prendre peut-être un essor plus hardi auquel elle était moins portée par son caractère naturel. Boileau remplit parfaitement un de ces buts : et, il faut en convenir, il fit beaucoup moins pour l'autre; peut-être même recula-t-il ce progrès par la sévérité des lois qu'il imposa, et le juste empire qu'il exerça sur tous les esprits de son siècle et du nôtre. On ne peut douter qu'un législateur tel que lui n'ait été très-utile à la France ; mais il eût peut-être été plus utile encore en Angleterre, où l'esprit national, impétueux dans tous ses mouvements, n'avait jamais besoin d'être excité , mais avait souvent besoin d'un frein qui l'arrêtât; peut-être fallait-il en Angleterre réprimer la fougue du génie par la raison ; peut-être en France fallait -il encourager la sagesse de la raison par l'audace du génie. Boileau cependant, outre le mérite de l'exactitude, de la pureté, de
la convenance parfaite du style avec le sujet ; d'un langage toujours harmonieux, serré, mais précis sans sécheresse; d'une couleur toujours sage, et quelquefois brillante, appliquée à des objets de morale et de goût; de l'art enfin de relever toujours les choses communes ou familières par une expression qui les ennoblit , sans les faire sortir du rang où elles doivent être; Boileau rendit encore un service bien marqué à notre langue poétique, ce fut de donner les premiers modèles parfaits sur la manière de peindre en ce genre; il fit faire un pas assez considérable à notre langue pour se rapprocher des langues anciennes. Plusieurs détails très-heureux dans ses satires même et ses épîtres, la description entière du Passage du Rhin , et surtout les quatre premiers chants du Lutrin ^ et quelques tableaux du cinquième , ont mérité de servir de modèle à tous les écrivains qui lui ont succédé. C'est là que notre langue est véritablement pittoresque , et il est le premier qui lui ait donné ce caractère à ce degré de perfection. Il est vrai que souvent il n'est que peintre de genre : il aime à peindre à la manière flamande : plusieurs de ses tableaux sont de l'école de Téniers , et il a peu connu cette beauté idéale qui fait les grands peintres d'histoire; mais il a su renfermer son talent dans les bornes que lui avait
assignées la nature, et partout la vérité se reconnaît sous ses pinceaux.
Après lui, Rousseau reçut notre langue poétique qu'il lui avait transmise , pour ainsi dire , en héritage. Rousseau la transporta dans l'ode où elle devait faire de nouveaux progrès. C'est dans l'ode que, chez les Anciens, l'empire de la poésie avait été plus séparé de celui de la prose. Ce genre , dans l'origine , communiquait peu avec les idées ordinaires ; il naissait de l'inspiration : c'était un hymne aux dieux ou aux héros, des prédictions sur l'avenir, de grandes leçons sur le passé, des vérités qui semblaient descendre du ciel sur la terre pour instruire les peuples ; il donnait un caractère de merveilleux et au poète et à son langage. Le poète y ressemblait aux sibylles ou aux prophètes, au moment où un dieu venait les éclairer : il paraissait sortir du monde connu : il voyait ce qui échappe au regard commun des hommes , franchissait tous les intervalles lents et mesurés que parcourt la pensée dans sa marche ordinaire , et allait saisir des idées qui étaient à une grande distance ; elles ne se liaient ensemble que par une chaîne cachée, et c'était son génie qui la formait : ses sentiments ou ses idées se pressaient en foule : son langage semblait surnaturel ; il n'était le maître ni de se taire , ni de parler au-
trement : il appartenait à une puissance étrangère ; mais , comme l'enthousiasme fatigue la nature humaine, et que le souffle céleste était passager, le poème devait être court. Comme il avait quelque chose de divin, les accents de la voix commune ne lui suffisaient pas, et on lui associa la musique : enfin , pour conserver sa dignité, on ne le chantait que dans les fêtes, sur les théâtres , dans les temples, à la tête des armées, dans les grands périls, ou lorsqu'on marchait à la victoire; et quand par la suite il devint aussi l'expression de l'amour, le poète , couronné de fleurs, le chantait en présence de sa maîtresse, qui était elle-même la divinité qui l'inspirait. Ce genre de poème passa aussi dans les repas, qui, consacrés par une sorte de religion, souvent étaient eux-mêmes des rites solennels où les dieux étaient appelés. On sait combien tout cela est étranger à notre caractère, à nos mœurs, à notre langue, à notre esprit de société , surtout à cet esprit de raison qui préside à tous nos ouvrages, et qui écartant, pour le juger, toute espèce d'enthousiasme, attend avec le calme menaçant d'une sévérité froide et tranquille. L'époque où Rousseau parut était encore moins favorable à ce genre de poème : c'était la fin du règne de Louis XIV, temps où l'enthousiasme national qui accom-
pagne toujours les grands succès et les grands hommes, commençait à s'affaiblir; où l'on commençait à sentir le poids des victoires passées et le prix qu'avait coûté tant de gloire ; où les gémissements sourds du peuple commençaient à percer jusqu'au trône, et déjà se mêlaient dans l'Europe aux cris de la renommée dont la voix s'affaiblissait. Il y avait encore de la grandeur, mais on la sentait prête à s'échapper, et déjà cette ivresse de quarante ans n'échauffait plus les esprits. On avait appliqué le genre lyrique à l'opéra, où, malgré les éloges que l'on doit à la douceur et à la grâce enchanteresse de Quinault, la langue poétique s'était souvent énervée à la suite d'une musique molle et voluptueuse , à peu près comme Renaud dans les bras d'Armide. Rousseau, doué par la nature d'une imagination élevée et d'une ame ardente, entraîné vers le genre de l'ode par son penchant et par l'étude des Anciens, sentit, ou par réflexion, ou par instinct , que c'était une plante étrangère qu'il voulait transporter dans un climat peu fait pour elle : il rencontrait de toutes parts les bornes de notre langue et de nos mœurs, celles du caractère et de l'esprit français; mais son génie lui fit surmonter au moins une partie de ces obstacles. Il choisit souvent des sujets sacrés où les idées religieuses pouvaient développer toute leur
pompe ; où la hardiesse des images et des tableaux qu'avait fait naître rnuagination orientale, pouvait soutenir la langue poétique française, et l'élever à toute la majesté de l'ode : par cette adresse, il fit remonter l'ode, pour ainsi dire, aux temps de sa naissance, sans qu'elle parût étrangère au milieu de nous : elle redevenait fille de l'enthousiasme , et commerçait encore avec la Divinité; mais, en parlant le langage des Hébreux, qui nous est connu dès notre enfance, quoique hors de nos mœurs, elle se ralliait à nos idées. Dans ses odes profanes, Rousseau eut recours à un autre artifice qui fit encore reculer l'ode loin de nous et des mœurs françaises , et la plaça, pour ainsi dire , dans une sorte de perspective éloignée , d'où elle pouvait moins blesser notre raison un peu calme et notre tour d'esprit : ce fut d'emprunter très-souvent les idées, les images et les expressions de la mythologie , qui semblaient encore nous transporter dans un monde nouveau , mais qui nous est familier; car, dans les arts, lorsqu'on emprunte ou des idées , ou des images étrangères , il faut qu'elles ne le soient pas tout-à-fait ; leur étrangeté, pour me servir de l'expression de Montaigne , les rend piquantes ; la connaissance que nous en avons déjà , les rend vraisemblables autant qu'il le faut , du moins pour les plai-
sirs de l'imagination : les images et les idées de la mythologie sont comme une traduction des phénomènes de la nature en anciens miracles religieux ; on voit par là qu'elles conviennent au genre de l'ode, qui est un peu surnaturel. Rousseau sans doute leur trouva encore un autre avantage : c'est qu'en rappelant une partie des formes dont se servaient les poètes grecs et romains, elles semblaient communiquer à l'ode française un caractère d'antiquité, et par là même on devait être moins disposé à la juger d'après les idées modernes : ce furent là, pour ainsi dire, les passe -ports dont il se servit pour introduire avec succès le genre de l'ode dans son siècle et dans sa nation. Il semble qu'il ait cru que , pour naturaliser ce genre parmi nous , il fallait jusqu'à un certain point le travestir en étranger. Il environna l'ode, en France, d'un cortège d'illusions qui appartenaient aux temps et au pays où elle était née et qui était sa véritable patrie; mais il soutint ces illusions de celle du style, la première de toutes, et sans laquelle toutes les autres seraient détruites. Il lui donna une richesse et une magnificence dont nous avons peu de modèles dans notre langue ; et, comme, chez les Anciens, l'ode se chantait, il essaya, pour ainsi dire, d'y suppléer par une harmonie extraordinaire, qui est aussi une espèce
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de chant pour l'oreille; il voulut même faire revivre l'ode ancienne tout entière , en y associant la musique; mais, dans ces odes connues sous le nom de cantates , il emprunta presque tous ses sujets de la mythologie, tant il était persuadé que ce genre, pour refleurir tel qu'il était autrefois , avait besoin, pour ainsi dire, d'être reporté sur son sol natal. Cependant il le rapprocha de nous par le fond des sujets, et par des idées de galanterie ou d'amour dont ces espèces d'allégories n'étaient que les voiles. Tel fut l'artifice ou l'art de Rousseau en transportant parmi nous l'ode, soit déclamée, soit chantée.
La Mothe, au contraire, qui avait autant d'esprit qu'il avait peu de génie et d'imagination ; La Mothe , qui laissa à ce genre de poésie toute la raison, la méthode et la marche circonscrite de notre langue et de l'esprit français, échoua entièrement. Ce n'est pas que Rousseau ne fût aussi entraîné quelquefois , et même trop souvent, par cette espèce de goût national qui égara La Mothe : il s'est trop livré , dans quelques-unes de ses odes , à des idées et quelquefois à des discussions morales un peu didactiques et dépourvues d'intérêt comme de mouvement; alors sa langue poétique devient sèche, et son imagination se refroidit : mais il se relève dans des sujets plus heureux : cependant il est
loin de l'enthousiasme, de la variété , de la grâce et de la souplesse d'Horace dans le même genre; il a trop l'air de travailler avec art ce que le génie du poète romain semblait laisser échapper comme en se jouant. On peut dire même qu'aucune des odes de Rousseau ne peut se mettre à côté de la fameuse ode anglaise pour la fête de Sainte-Cécile, où Dryden peint les différents effets de la musique sur Alexandre , lorsque Timothée lui chantait tour-à-tour, sur sa lyre, des airs majestueux, guerriers, voluptueux ou bachiques. Celle de Pope, quoique inférieure, offre encore des beautés rares de style et d'harmonie , lorsqu'il peint également, par le charme et la musique des vers , le pouvoir et l'enchantement de la musique , dans la Descente cV Orphée aux Enfers (i). Peut-être ce sont là les deux plus belles odes modernes, et qui se rapprochent le plus des Anciens. Quoi qu'il en soit, Rousseau ne contribua pas peu à embellir notre langue poétique, en lui donnant une richesse, une pompe et une harmonie peu communes , en multipliant les images et les expressions plutôt magnifiques que nouvelles, comme je l'ai déjà remarqué;
(i) On ne peut pas se flatter de connaître ces deux odes, si on ne les connaît que par les mauvaises traductions françaises qui en ont été faites parmi nous.
poÉTiQur. 3^9
enfin, en lui communiquant un caractère qu'elle n'avait point eu jusqu'alors , excepté clans les beaux morceaux des chœurs (YEsther et d'^thaiie.
Nous avons vu que les langues poétiques des autres peuples ont été presque toutes, ou formées,^ ou perfectionnées; il était à craindre que l'autorité d'un homme de génie, qui avait eu des succès si mérités dans tous les genres, et surtout au théâtre, espèce de gloire qui est la plus populaire de toutes; que l'exemple d'un homme tel que Voltaire, qui, dans l'épopée, soit par système, soit par un goût naturel, avait voulu suppléer aux beautés anciennes par un genre de beautés si conformes à l'esprit de la nation , et quelquefois même par des défauts si brillants, ne renfermât à jamais notre langue poétique dans les bornes où il avait cru devoir la resserrer. Heureusement il y a dans les arts des circonstances que l'esprit même ne peut prévoir, qui influent lentement sur l'esprit des nations et leur goût général: peut-être la révolution qui s'est faite dans notre langue poétique a commencé par un célèbre écrivain en prose, qui a tourné tous les esprits vers les grands objets de la nature. M. de Voltaire, comme nous l'avons vu, avait transporté le génie de l'histoire dans l'épopée; M. de Ruffon, avec son imagination forte et bril-
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lante, a presque transporté le génie de l'épopée au sein de la philosophie : on sait que, par le plus hardi des systèmes , il a entrepris de rendre compte de l'origine de la terre , de la formation des planètes , de toutes les révolutions successives du globe que nous habitons ; il a assigné leurs époques , et raconté l'histoire des différents âges du monde , comme s'il eût été le confident de la nature, s'il eût assisté à côté d'elle à toutes les créations, et tenu, comme elle, dans sa main la mesure du mouvement , de l'espace et du temps. On sait qu'il a rassemblé tous les phénomènes du monde actuel, comme des monuments et des annales pour écrire et raconter l'histoire du monde antique et du monde à venir, dessinant, sur ce qui est aujourd'hui , tout ce qui a jamais été et ce qui doit être un jour, et fixant pour ce globe la naissance , les progrès et le terme de sa vie ; à-peu-près comme un homme dont le génie politique, à la vue des mœurs d'une nation, s'imposerait le problème d'écrire tous les changements par où elle aurait passé , et d'assigner dans les temps qui ne sont pas encore les progrès de sa décadence et les termes de sa chute. Avec moins d'audace et non moins de fierté , il a décrit la nature qui est sous nos yeux : tous ces tableaux variés que présentent la terre , la mer, les fleuves, les volcans, la composition intérieure
POÉTIQUE. 33l
du globe , rarchitecture des montagnes , tonte cette force majestueuse et terrible de la nature, qui, par l'agitation continuelle de l'eau, de l'air et du feu, s'attaque, se combat, et semble vouloir se détruire elle-même , mais conserve tout, en paraissant tout menacer; enfin les merveilles de la nature organisée, chaîne immense, à la tête de laquelle paraît l'homme comme le Souverain de la terre, et qui, de l'homme, s'abaisse et redescend à toutes les espèces , douées de mœurs et d'instincts différents, copiées toujours, renouvelées d'un premier modèle , dont Dieu grava l'empreinte en traits ineffaçables. M. de Buffon, par son style, égale encore la grandeur de son sujet : il est fier , élevé , profond , comme la nature ; il paraît écrire comme elle, et crée avec la même richesse et la même magnificence : ses idées naissent en foule et se pressent comme les êtres dans l'univers , et se revêtissent comme eux de couleurs et de formes sensibles : il peint le merveilleux réel, comme Milton a peint le merveilleux de l'imagination ; mais l'un n'est pas moins grand lorsqu'il semble atteindre aux bornes de la nature, que l'autre , lorsqu'il nous entraîne audelà de ses limites. Ses expressions , comme ses vues , semblent avoir quelquefois l'étendue des espaces et des temps qu'il parcourt et du monde qu'il embrasse. Ses expressions rapprochent de
nous , par l'art de peindre , ce qui en est le plus éloigné; elles reculent et enfoncent, pour ainsi dire , loin de nous ce qui en est le plus près , par un mot, une idée accessoire qui lie les choses les plus familières au tableau général où elles vont tout-à-coup se placer et s'agrandir. Il a dit lui-même, d'après Platon, que le monde est un exemplaire de la Divinité : on a traduit cet exemplaire dans sa langue, qui, en effet pour nous, représente l'univers dans son ensemble et ses détails : il n'a pas même besoin de l'enthousiasme pour produire un grand effet ; l'entli^ousiasme tient plus à cette chaleur d'un moment qui entraîne l'ame tout entière vers un seul objet : mais tout ce qui est vaste et touche à l'infini porte dans l'ame un étonnement mêlé de réflexion ; moins l'écrivain paraît s'étonner d'une chose qui est grande , plus il étonne lui-même. M. de Buffon , au milieu de l'immensité, semble n'être qu'à sa place; la langue sublime et calme qu'il emploie inspire , comme le spectacle de l'univers , une admiration tranquille. C'est par ce mélange de tableaux, de style et d'idées, qu'il a fait une si grande impression sur l'Europe : il semble qu'il ait ramené l'homme à la nature, et qu'il l'ait averti d'un magnifique spectacle qui l'entourait sans qu'il daignât s'en apercevoir. Le mouvement qu'il a imprimé s'est communiqué de Paris à
Pétersbourg,et de l'Europe jusqu'à Philadelphie. On a étudié l'histoire de la terre dans toutes les provinces et dans tous les royaumes ; on a erré à travers toutes les montagnes , pour y surprendre les traces des volcans qui ne sont plus , et remonter, s'il était possible, par leur antiquité, jusqu'aux temps dont l'histoire même ne parle pas , et qui semblent cacher à notre œil une sorte de génération ignorée, au-delà des générations connues. Cette secousse générale donnée aux esprits , en affectant fortement les imaginations , a dû porter , par une espèce de contre-coup , sur la poésie même et sur la langue qu'elle emploie. On sait trop que, dans les arts, lorsque certains genres ont été portés au degré de perfection qu'ils peuvent avoir chez un peuple, le désir de surpasser les premiers modèles, et l'impuissance de les atteindre , fait dégénérer ces mêmes arts, qui ne font plus que languir et souvent se dénaturer. On n'en a que trop d'exemples, et nous en avons donné les raisons ailleurs. Quelquefois il faut de longues révolutions, et des siècles entiers, pour que ces mêmes arts retrouvent des beautés nouvelles. Quelquefois aussi, mais bien plus rarement chez un même peuple , des circonstances imprévues ouvrent aux arts, épuisés dans d'anciens genres, une nouvelle carrière : ainsi notre langue poé-
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tique , consacrée avec tant d'éclat pendant le siècle de Louis XIV, et une grande partie du nôtre , à peindre les sentiments et des idées philosophiques ou morales , s'est tout-à-coup rapprochée des grands tableaux de la nature, et de ces peintures délicieuses des campagnes, si chères aux Anciens : mais les Anciens , en peignant la nature et les campagnes , se plaisaient à peindre ce qu'ils aimaient ; ce fut leur plaisir qui réveilla leur talent. Nous , moins heureux , et presque ensevelis dans des villes , où l'opulence et le faste étouffent la nature, nous n'avons été rentraînés vers elle que par les peintures magnifiques ou touchantes qu'on nous a piésentées , à-peu-près comme un homme qui , dès son enfance , relégué dans un désert, n'aurait jamais aimé, ni connu la beauté, et aux yeux de qui on offrirait l'image enchanteresse d'une belle femme travaillée par le ciseau sur le marbre , ou tracée par des couleurs sur la toile: enivré tout-à-coup à cette vue, il croirait avoir reçu des sens nouveaux ; son œil étincelant et avide chercherait partout le modèle de l'image ravissante offerte à ses regards. Ainsi c'est sur le portrait de la nature que nous en sommes devenus amoureux, presque avant de la connaître. L'histoire naturelle de M. de Buffon a produit sur nous le premier effet. La connaissance plus familière des écrivains anglais est
venue le fortifier; Thompson surtout, Thompson, ce poète trop abondant , mais vigoureux et hardi , qui semble avoir jeté dans son poème toutes les richesses de la nature avec une magnifique profusion. Cette multitude incroyable de tableaux , qui, chez lui, se succèdent, et qui ne fatiguent que par leur richesse , mais qui transportent toujours l'imagination dans la scène et les lieux qu'il décrit, et l'éblouissent de toutes les merveilles de la zone torride , comme ils la font frissonner du spectacle sombre et lugubre des zones glacées; tout cet ensemble irrégulier, vaste et pittoresque , agita fortement la génération nouvelle des poètes français: peut-être l'excès même de la sève du génie poétique qui se déborde de toutes parts dans cet ouvrage , était plus fait pour frapper et nous entraîner hors des barrières de notre goiit un peu timide , qu'un ouvrage plus parfait , dont la beauté plus régulière se serait , pour ainsi dire , cachée dans la sagesse de ses proportions. On remarque que presque toutes les révolutions poétiques ont été faites par des hommes qui avaient une surabondance de force, et dont les grandes qualités étaient mêlées à des défauts : peut-être le commun des hommes n'est -il puissamment remué que par ce mélange. Les qualités et les vertus qui lui sont étrangères , lui imposent par leur
nouveauté et par une sorte de hardiesse inconnue ; et les défauts ou les passions qui s'y mêlent, donnent quelquefois plus d'ascendant à ces vérités mêmes, en leur communiquant une sorte de fougue et d'activité qui entraîne et celui qui les a et ceux qui le suivent. Les défauts d'ailleurs sont comme une espèce de lien qui rapproche ces hommes rares de la nature commune, et semble promettre au grand nombre le pouvoir de les atteindre.
Peut-être en est-il de même dans les révolutions des arts; plusieurs , parmi nous, conçurent la noble émulation de peindre comme Thompson, et se mirent à l'imiter. IVotre langue poétique essaya donc alors de nouvelles couleurs pour rendre les tableaux de la nature ; mais il est Un danger auquel il est difficile peut-être d'échapper lorsqu'on copie la nature , non d'après la nature même, mais d'après des livres. En travaillant, non sur ses propres sensations , mais sur celles des autres , on altère toujours de plus en plus le premier modèle; la seconde copie devient plus exagérée ou plus froide; on copie plus aisément les défauts que les beautés : enfin l'imitation manque trop souvent de caractère ; car le caractère des ouvrages ne prend sa source que dans ce premier mouvement de l'ame, et ces impressions natives ou originales qu'elle reçoit, d'après
le tour habituel de ses sentiments et de ses idées. Nous avions donc besoin, dans cette rçvolution, d'un homme qui pensât et sentît d'après lui-même , et qui liât , pour ainsi dire , à ces beautés étrangères une manière de voir qui fut à lui. C'est ce que nous avons trouvé dans M. de Saint-Lambert , auteur du poème français des Saisons. Le poète anglais, amant de la nature, mais enthousiaste passionné, a tout vu, tout décrit, tout admiré en elle; même en rendant hommage à son génie , on peut lui appliquer ce vers du portrait de Géronte, dans le Méchant :
Il ne vous fera pas grâce d'une laitue.
Le poète français , amant plus calme , joint à sa sensibilité plus de réflexion et de goût ; il n'a choisi dans la nature que les objets qui peuvent nous plaire. En élaguant le luxe des descriptions , il en a formé des tableaux , qui tous ont leurs proportions et leur cadre, et qui se font valoir les uns les autres, par la différence des sujets et des couleurs ; aucun ne paraît lui être étranger , et partout il peint ce qu'il a senti lui-même : ses tableaux ont donc deux sortes de vérité , celle qui tient à la nature qu'il a si bien observée , vérité générale et qui est à tout le monde, et, de plus, une sorte
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de vérité personnelle, qui naît de l'impression particulière que la nature a faite sur lui : ainsi son tableau lui appartient , même lorsqu'il retrace des objets que d'autres ont peints avant lui; ce qui lui appartient encore, c'est d'avoir partout placé l'homme au milieu de ses paysages, et d'avoir saisi partout l'analogie des sentiments humains avec le cours des saisons et les phénomènes de la nature : il a de plus associé aux descriptions physiques , une philosophie et des idées morales, qui attachent à-la-fois son poème et à l'ancien genre et au nouveau, de manière qu'il a pu servir de passage de l'un à l'autre. Ce mélange , semblable aux nuances intermédiaires des couleurs, a empêché que le passage ne parût trop brusque à notre imagination, qui, malgré sa légèreté , est un peu gouvernée par l'habitude. A l'égard de sa langue poétique, elle est féconde , brillante , harmonieuse , toujours pittoresque quand elle décrit, toujours exacte et noble quand elle exprime des sentiments ou des idées. On ne peut douter qu'elle n'ait véritablement ajouté à nos richesses, et n'ait ouvert avec succès à notre poésie une carrière que peut-être elle avait vue de loin, mais qu'elle n'avait point encore ose parcourir.
C'est dans les mêmes circonstances, que parut parmi nous la traduction des Géorgiques , par
M. l'abbé Delille. Dans cet ouvrage, un des meilleurs que nous ayons pour le style, et dont Boileau peut-être aurait pu se faire honneur, notre langue poétique a été obligée de faire de nouveaux efforts. Luttant sans cesse contre la langue de Virgile, et dans celui de ses poèmes où elle est le plus travaillée et le plus parfaite, il a fallu qu'elle se soit créé à elle-même de nouvelles ressources , pour peindre des objets qui ne l'avaient jamais été parmi nous.
De l'Orthographe, de la manière de prononcer et d'accentuer.
Vous avez souvent occasion, monsieur, de dire votre avis sur la manière de prononcer, d'accentuer, et sur le meilleur système d'orthographe : je pense tout-à-fait comme vous : il n'y en a véritablement qu'un qui soit raisonnable et dans la nature , c'est d'écrire comme l'on prononce; mais il faut convenir que nous en sommes loin. Notre langue, qui commença à naître environ vers le dixième siècle, et qui a changé tant de fois jusqu'à Louis XIV, n'a pas moins varié dans sa prononciation et son orthographe que dans les éléments qui la composaient ; à mesure que la nation s'est polie, et que la société s'est formée, on a voidu adoucir pour l'o-
S/jO DE LA^ LANGTJE
reille ces sons âpres et rudes qui déshonoraient la langue de nos pères, et que tous les Barbares du Xord avaient apportés avec eux. L'euphonie insensiblement a rendu les sons plus harmonieux et plus doux; le concours des consonnes qui se heurtaient, a disparu; l'organe a glissé plus mollement sur des prononciations qui le fatiguaient. On a supprimé des lettres à l'oreille; on a surtout adouci l'aspérité des finales; quelquefois on a introduit des e muets pour servir comme de repos entre des syllabes dures; mais la langue écrite , qui devait suivre du même pas la langue parlée , n'a suivi que de bien loin ces changements. Ces deux langues, trop différentes entre elles, ne se représentaient plus l'une l'autre que d'une manière très-imparfaite: on a senti qu il fallait les rapprocher; et, par un instinct d'ordre naturel qui est dans l'esprit humain, on y a travaillé de siècle en siècle: ainsi l'orthographe a varié sans cesse. Comme la plus grande partie des mots français dérivent du latin, et beaucoup du grec, un des grands obstacles à la réforme a été la superstition aveugle qui voulait, pour ainsi dire, conserver à chaque mot la livrée de son étymologie. Le respect pour les langues savantes a nui beaucoup à la nôtre ; il semblait qu'elle allait perdre de sa dignité en effaçant les traces de son origine, à-peu-près
POÉTIQUE, 3/j I
comme un noble tombé dans l'indigence , qui refuserait de rétablir ses affaires en renonçant aux armoiries de sa maison ; ce sentiment était beaucoup plus \if à Tépoque du rétablissement des lettres en France, parce qu'on devait tout aux Anciens, et que le respect, la reconnaissance, et une sorte de vanité même, attacliaient à ces langues ceux qui avaient passé leur vie à les étudier. Ce respect, quoique fort diminué aujourd'hui par l'acquisition de nos propres richesses, subsiste encore cependant dans plusieurs tètes : mais la réforme de notre orthographe éprouve encore d'autres obstacles : le premier est la force de l'habitude, qui a tant de pouvoir pour conserver les choses même cjue l'on blâme; le second, le défaut de caractères, dans notre alphabet, pour exprimer, par un seul signe, des sons simples, que nous représentons aujourd'hui par plusieurs lettres réunies, et quelquefois par des lettres différentes. Quoique les sons soient les mêmes, rien de si difficile que de faire adopter à un peuple de nouveaux caractères; et, dans l'ancienne Rome, toute la puissance des empereurs y échoua plus d'une fois. Ces despotes du monde , à qui l'on permettait de faire couler le sang, et d'abattre arbitrairement les tètes des principaux citoyens, trouvaient leur puissance bornée dès qu'ils vou-
laient ajouter des lettres à l'alphabet; quelquesuns de nos rois de France n'ont pas été plus heureux. On pourrait suppléer aux caractères qui nous manquent, par les différentes manières d'accentuer. La langue chinoise est, de toutes les langues connues, celle qui a le plus grand nombre d'accents ; et elle s'en sert pour désigner la signification différente d'une multitude de mots qui, chez elle, ont le même son. Mais, pour nous, nous sommes, à cet égard même, dans la plus grande indigence. Le nombre de nos accents est peut-être encore plus incomplet que celui de nos caractères : enfin , un dernier obstacle vient de la hardiesse même de certains réformateurs qui voudraient tout renverser pour tout corriger. Il en a paru plusieurs dans ce siècle ; et ils n'ont fait que révolter les esprits, au lieu de les persuader. Il semblait que, pour nous avancer vers la civilisation, on nous faisait retomber dans la barbarie. Toute réforme mal entreprise et sans succès , confirme les abus qu'elle voulait détruire : elle paraît leur attacher un certain caractère d'immutabilité capable de résister à tous les efforts. Il y a d'ailleurs, en tous les genres, beaucoup de changements utiles qui ne peuvent se faire par des secousses brusques et rapides, et cela est vrai surtout de l'orthographe.
Les yt^ux, celui de tous nos sens peut-être qui nous commande avec plus d'empire, accoutumés de tout temps à de certaines formes, ne peuvent souffrir de les voir tout-à-coup changer; il faut, pour ainsi dire, traiter avec eux, et les amener , par des degrés presque insensibles, à approuver ce qu'ils auraient repoussé d'abord si on le leur avait présenté tout à-la-fois; jamais une telle réforme ne se fait mieux que lorsque personne ne la commande, qu'elle est Touvrage du temps et de la nécessité plutôt que des hommes, et qu'elle se trouve faite avant presque qu'elle soit aperçue. C'est ainsi que se sont opérées successivement toutes les révolutions de notre orthographe ; et il y en a eu de considérables, à ne compter même que du siècle d'Amyot et de Montaigne jusqu'à nous. Tout ce qui a rapport aux langues, est dans un mouvement continuel; Montaigne le sentait bien lui-même, en composant son ouvrage. J'écris mon livre à peu cV hommes et à peu d'années ^ disait-il : si c'eût été une matière de durée y il l'eût fallu com,mettie à un langage plus ferme ; selon la variation continuelle qui a suivi le nôtre jusqu'à cette Jieure^ qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'ici à cinquante ans? il écoule tous les jours de nos mains , et, depuis que je vis, s'est altéré de moitié. Nous
disons qu'il est à cette heure parfait : autant en dit du sien chaque siècle. C'est aux bons et utiles écrits de le clouer à eux , et ira sa fortune selon le crédit de notre état. Heureusement que la prédiction de Montaigne s'est vérifiée; les grands ouvrages du siècle de Louis XIV, pour me servir de son expression originale et pittoresque , ont cloué la langue à eux. Il y a apparence qu'elle est à-peu-près fixée, non pour le nombre des mots, qui peut s'accroître encore, et s'accroît en effet tous les jours, mais poiu* son caractère, son génie, sa syntaxe et sa constitution particulière. Il n'en est pas de même de son orthographe, qui est restée vicieuse à mesure que la langue se perfectionnait. Elle peut encore et doit changer, mais seulement jusqu'à un certain point; ce qui doit donner des limites peut-être assez étroites à ce changement, ce sont les bons ouvrages en vers que nous avons, et la rime, qui est un des principaux ornements de notre poésie : souvent la mesure et la rime tiennent à la manière dont un mot est écrit, parce que cette manière peut déterminer le nombre des syllabes, et quelquefois faire disparaître la rime même, non point à l'oreille, mais aux yeux: ainsi les réformateurs, trop économes, qui vont à l'épargne des signes, et qui ne voudraient laisser que ceux qui sont absolument
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nécessaires pour jieindrc les sons à la vue, eu retranchant, par exemple, à la fin de plusieurs mots, des e muets qui, au premier coup-d'œil , y semblent assez inutiles, dérangeraient entièrement la constitution de notre poésie, et anéantiraient plusieurs de nos rimes féminines; nos poètes fameux, que nous aimons à lire, que nous savons par cœur, et qui sont une des plus riches propriétés de notre langue, sont donc, à certains égards du moins, les défenseurs de l'orthographe reçue dans le moment où ils écrivaient. On ne peut que la corriger dans quelques détails, sans la refondre dans ses principes. Un journal tel que le vôtre, monsieur, peut servir à poser ces bornes, à indiquer ce qui doit être respecté, ce qui est susceptible de réforme, et quelles sont les règles d'après lesquelles on doit la faire. La première surtout doit être de tendre, autant qu'il est possible, à l'uniformité; car, lorsqu'il y a tant d'exceptions, il semble qu'il n'y a plus de loi.
Fragment sur le poème épique de Voltaire.
Un homme célèbre, né pour tant de succès, donna, au commencement du siècle, un poème épique à la France. On sait combien ce genre d'ouvrage, par sa nature, fournit de richesses
et (l'étendue à la langue poétique. Quel est l'obstacle qui a pu en arrêter l'effet parmi nous? Est-ce le génie particulier de notre langue ? est-ce le caractère et l'esprit français? est-ce la défiance qu'un homme de génie a eue de ses propres forces ? ou serait-ce seulement qu'elles n'étaient point encore assez développées à l'âge où il entreprit et acheva ce grand ouvrage? Je ne crois pas que ce soit le défaut de la langue : l'épître sur le passage du Rhin , et les quatre premiers chants du Lutrin de Boileau , l'admirable récit de la mort iXHippoljte dans Racine , plusieurs odes, tant sacrées que profanes, de Rousseau, et surtout la fameuse cantate de Circé; enfin, le style éloquent et sublime des beaux morceaux de {'Histoire naturelle de M. de Buffon , sans parler d'autres ouvrages en prose et en vers qui ont paru depuis, prouvent que notre langue peut tout peindre , quand elle est maniée par un grand écrivain. L'esprit français a dû être un plus grand obstacle. Ce goût général de société qui fait l'esprit dominant de notre nation , fait qu'elle ne s'intéresse guère qu'aux ouvrages qui servent immédiatement ou à ses plaisirs ou à ses besoins; ainsi elle semble avoir adopté exclusivement la poésie dramatique qui peint les passions et les mœurs , et la rallie en grande société au théâtre, où elle vient encore converser
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avec les hommes. La poésie épique est reculée bien plus loin de nous : son merveilleux , ses caractères , son action , ses tableaux même , et jusqu'à son style, tout chez elle nous éloigne de ce cercle de la vie habituelle et sociale dont nous aimons tant à nous rapprocher, et hors de laquelle nous croyons être égarés. C'est ce qu'exprima fort bien une femme de beaucoup d'esprit et très-connue à Paris, quand elle vivait, qui dit naïvement lui jour : J'aime beaucoup mieux une chanson quun poème épique. Ce mot , qui d'abord paraît exagéré , ne l'est pas tant qu'on pense; il ne l'est que comme ces mots de caractère dont la comédie s'empare, et qui expriment fortement et d'une manière théâtrale ce que d'autres disent tout bas, ou qu'il n'osent pas trop s'avouer à eux-mêmes. Il y a des sentiments qu'on n'a pas toujours le courage de prononcer, mais qui se réfugient au fond des coeurs; et celui-là pourrait bien être de ce nombre , au moins pour la plupart des femmes et des gens du monde. Les femmes, parmi nous, ne font grâce à la Jérusalem délivrée, qu'à cause de Clorinde , d'Armide et d'Herminie , et des peintures d'amour et de volupté, où elles aiment à se retrouver elles-mêmes ; elles pardonnent au poème en faveur du roman. M. de Voltaire , celui de tous les grands hommes qui a peut-être le
plus obéi à l'esprit de son siècle , surtout avant d'avoir acquis la force et la considération nécessaires pour le diriger, trouva dans sa jeunesse cette opinion ou ce préjugé contre un poème épique français fort établi parmi nous. Il voulut donc le rapprocher , autant qu'il était possible , de sa nation et de son siècle, en effaçant, pour ainsi dire, du caractère épique tout ce qu'il pouvait avoir de trop étranger pour nous. D'après ces principes, il resserra presque sa marche, son plan et ses détails dans les formes de l'histoire : il s'attacha plutôt à peindre les choses morales , que les beautés physiques ; il écarta tous ces tableaux de la nature , qu'Homère trace avec tant d'énergie et de simplicité, Virgile avec tant de goût, le Tasse avec tant de richesse, Milton avec tant de vigueur ou de grâce. Il crut , par égard pour des tètes françaises et philosophiques, ne devoir employer d'autre merveilleux que l'allégorie, sorte de merveilleux dont le voile transparent laisse peut-être voir l'objet moral de trop près; qui, par cette raison même, ne s'empare point assez de l'imagination , et ne lui donne aucune de ces secousses vives et fortes dont il a besoin pour sortir de son calme habituel , et oublier sa propre nature, au-dessus de laquelle il aime à s'élever, soit par l'admiration, soit par la terreur. Peut-être même Voltaire, toujours
économe des détails qui marquent la physionomie des personnages, ne donna-t-il point à ces êtres allégoriques des traits assez marqués pour constater leur création et faire croire leur existence à l'imagination surprise, ainsi qu'Homère a donné, par la puissance de -ses pinceaux, des formes éternelles à son Jupiter, et Milton à son Satan , formes qu'aucun siècle et le changement même des opinions n'effacera jamais, car le génie a ses créations comme la nature, et lorsqu'une fois il a imprimé la vie à un objet , même imaginaire, cet objet va dans les âmes sensibles prendre sa place au rang des êtres qui existent et qui sont vrais. Sans ce secret ou cette magie , le personnage allégorique n'est que la statue faite par Prométhée, avant que le feu céleste fut descendu sur elle ; ce n'est que la représentation froide ou morte d'un être vivant. Lorsque Voltaire employa même le merveilleux de la religion, comme dans son septième chant et le dixième, il effara presque, parla manière de le peindre, les traits de ce merveilleux, qui cependant a un fondement réel dans la croyance des peuples. Comparez son Paradis et son Enfer, où il transporte Henri IV en songe , avec le Paradis et l'Enfer de INIilton : je sais que la différence des temps, et surtout des sujets, en a dû mettre dans la peinture : mais Voltaire n'a laissé domi-
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lier dans la sienne que les idées philosophiques et morales; il n'a fait, pour ainsi dire, du ciel et de l'enfer , qu'un cadre pour enfermer des portraits d'histoire. C'est donc la manière de l'histoire que l'on trouve partout chez lui, même dans le champ du merveilleux. Mais le merveilleux ne doit pas seulement être raconté, il faut qu'il soit peint : il ne peut devenir vrai que par des peintures énergiques et fortes , qui , en saisissant l'homme par toutes les puissances de son imagination, le déplacent, l'enlèvent à lui-même, et lui fassent voir réellement ce nouvel univers où on le transporte , et les êtres extraordinaires qui l'habitent : otez cette illusion ; le poète a beau monter dans les cieux , le lecteur reste sur la terre. On voit que je n'envisage ici le merveilleux que du côté de l'influence qu'il peut avoir sur la langue poétique ; et je cherche les raisons pourquoi, même en l'employant, Voltaire en a tiré beaucoup moins d'effet que les grands poètes des autres nations.
Il y a dans l'épopée une autre sorte de merveilleux qui doit aussi influer sur le style et sur la langue : c'est celui des caractères ; je parle surtout du caractère principal , qui donne le mouvement à tout le rtste. L'histoire peut ou doit le fournir sans doute ; mais le poète épique doit imiter le sculpteur, qui, dessinant les
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formes d'une statue faite pour être élevée clans une vaste enceinte, même en conservant avec fidélité les traits de la figure, doit en agrandir les proportions. C'est ainsi qu'Homère a tracé son Achille , Virgile son Turnus , le Tasse son Renaud. Le sculpteur et le peintre ont encore l'art de choisir les attitudes où les formes naturelles se dessinent le mieux et se déploient avec plus d'avantage : le poète épique doit suivre le même procédé. Voltaire, dans cette partie, s'est encore trop rapproché de la manière de l'histoire; il a plutôt peint Henri IV en historien qu'en poète. Il n'a créé aucune de ces situations qui font sortir le caractère d'un grand homme, art si hien connu et d'Homère et du Tasse. Tous ses caractères subalternes ne sont qu'en portraits : celui de son héros est presque le seul en action; encore cette action, trop resserrée dans son ensemble , trop appauvrie dans ses détails , ne le présente pas même avec tout l'éclat et les grandes qualités qu'il a dans l'histoire. Enfin, le poète, en faisant agir ses personnages, dessine tous leurs mouvements, leurs attitudes , les traits de physionomie que chaque passion ou chaque sentiment imprime à leur visage. Ainsi nous avons les portraits d'Armide et de Didon dans toutes les situations par où elles passent ; ainsi Diomède, Achille, Hector, Ulysse et Agamem-
non, sont peints par Homère. Chaque détail particularise chaque héros , et le détache de la foule. C'est ainsi que Boileau a donné la vie à tous les personnages de son Lutrin; tous ont des traits, un visage, une forme si distinctifs, qu'on les reconnaîtrait en société, si on les voyait. C'est ce même art que Richardson, en Angleterre, a transporté avec tant de succès dans le roman. Cet art est dans la poésie épique ce que la pantomime est sur le théâtre : il attache chaque sentiment de l'ame aux gestes, aux traits, au regard; il revêt chaque action et chaque mouvement de ses formes les plus naturelles. Faute de cet art, l'action est, pour ainsi dire , un mensonge ; ou du moins elle se présente avec des traits indécis et presque effacés, qui ne lui permettent guère de laisser de traces dans l'imagination. Aussi les grands historiens même , comme Tite-Live et Tacite, n'ont point négligé cet art dans toutes les circonstances importantes qu'ils avaient à décrire. Il faut convenir qu'il est beaucoup plus négligé parmi nous. Nous ne demandons guère à l'historien que des faits, et nous traitons l'histoire à peu près comme l'anatomie traite le corps humain , à qui elle ne laisse que les ossements et les muscles qui les lient. Oserai-je dire que Voltaire lui-même, dans son poème , a beaucoup trop oublié cette sorte de
peinture, dont il avait tant de iiîodèles? Peutêtre a-t-il voulu sacrifier un effet pour en obtenir un autre; peut-être ce défaut tient-il chez lui à cet instinct ou ce goût de rapidité qui l'entraînait sans cesse, et ne lui permettait point de s'arrêter. Ce goût se rapproche encore beaucoup de l'esprit national, qui est pressé de voir, pressé de conter, et qui, dans nos ouvrages comme dans nos conversations , court sans cesse à de nouveaux objets. Quel qu'ait été son motif, on sent l'effet que toutes ces causes réunies ont dû produire sur le style, et sur ce qu'on appelle véritablement la langue poétique. Ce n'est pas que celle de Voltaire , dans cet ouvrage , ne soit élégante, rapide, harmonieuse ; n'ait à-la-fois du mouvement et de la couleur; qu'elle ne soit partout animée par l'imagination ; qu'elle ne peigne bien toutes les idées qu'il a choisies , et qui composent l'ensemble et les détails de son poème; qu'elle n'en forme peut-être même la partie la plus brillante et la plus riche : mais, pour connaître ce qui lui manque , il suffit de la comparer à celle de Virgile, de Milton et du Tasse. Un peintre de la Grèce avait fait une Vénus, le peuple d'Athènes était prêt à l'adorer ; im autre peintre exposa la sienne , et toutes deux parurent ensemble : la première ne fut plus qu'une beauté mortelle. On trouvera peut-être que Voltaire,
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dans la langue de son poème , a plutôt (du moins en général) la noblesse , la précision et l'élégance harmonieuse d'un historien éloquent qui sait colorier son style, que l'énergie, la richesse et la manière de peindre du poète épique. Son style lui a été commandé par le genre de ses idées, presque toujours historiques; l'esprit et le génie même sont forcés d'obéir à cette loi, à laquelle il est impossible de se dérober. Comme poète, il a souvent des images, et jamais de tableaux. On a déjà remarqué avant moi que le peintre n'aurait rien à transporter de ce poème sur la toile, tandis qu'Homère et Virgile auraient fait naître l'art de la peinture s'il n'avait point été connu. La nature physique et tous les grands phénomènes qu'elle offre , qui sont dans l'épopée comme de magnifiques décorations des lieux où les personnages agissent, semblent ne pas exister pour l'auteur de la Henriade. Ces grands repos de l'action , qui la font tant valoir, lui sont inconnus , et j'en excepte pourtant ces descriptions douces et riantes qui sont dans le chant de \ Amour. Partout ailleurs il marche et se précipite comme un voyageur dans l'espace qu'il parcourt, et ne s'arrête jamais, comme le dessinateur ou le peintre, à travers les paysages qu'il rencontre. Les tableaux même qui s'offrent à lui quelquefois, s'effacent sous la rapidité de son
pinceau. Choisissons un exemple frappant. Homère, dans {Odyssée, a tracé une tempête; Virgile, dans V Enéide; Ovide, dans ses Métamorphoses ; Lucain , dans sa Pharsale ; Voltaire , dans sa Henriade. Comparez leurs différentes manières, elles vous donneront l'idée du génie de tous ces hommes célèbres dans l'art de peuidre. Celle d'Homère fait frémir; elle a le tumulte, l'horreur, le bruit effrayant, le désordre même de la nature dans ces moments terribles. Celle de Virgile est composée avec plus de calme ; il a choisi avec art tous les traits de son tableau; il peint à l'oreille et aux yeux, mais il ne fait point passer jusqu'à l'ame la sensation et le trouble de sa tempête : on admire son talent, et on reste de sang-froid. Celle d'Ovide a tout le luxe de son imagination; il ne choisit rien, il décrit tout, il a l'air de s'amuser lui-même à tracer son tableau ; mais toutes les circonstances d'une grande tempête sont saisies : le lecteur cependant est plus occupé du poète que de l'objet. Lucain, dans la sienne, veut tout agrandir, et l'on voit ses efforts pour inspirer la terreur; il tâche, pour ainsi dire , de remplir de son mieux son devoir de poète; il choque quelquefois le goût, mais il étonne l'imagination ; l'effet général est manqué, mais plusieurs des détails sont pleins
de force, et son expression , même âpre et heurtée , et quelquefois énergique et sombre , a quelque chose qui convient assez au ton du tableau, où l'ordonnance et le dessin manquent encore plus que la couleur. Pour Voltaire, il raconte en quatre vers , et avec les circonstances les plus communes, cette grande agitation de la nature, sur laquelle s'étaieut exercés tour-à-tour les plus fameux poètes de l'antiquité. En la décrivant, il n'est qu'historien ; et , si même on compare sa description à celle de Tacite lorsqu'il nous représente la flotte de Germanicus au retour d'une expédition contre les Germains, attaquée d'une tempête violente sur l'Océan, on verra que l'historien a peint avec beaucoup plus de vigueur que le poète.
Une autre observation assez siugulière, c'est que cet homme célèbre, qui avait tant de mouvement dans l'imagination , dans les idées et dans la tête, dans cet ouvrage ne peint presque jamais par le mouvement de son vers, qui est trop uniforme. Souvent la marche de son vers est lente , quoique son style soit rapide ; et il a trop peu de ces coupes variées qui sont comme les articulations de la mesure , et qui lui donnent cette souplesse dont elle a besoin pour se plier à chaque objet et suivre tous les mouvements des idées , art dont Homère et Virgile chez les
.\nciens, et Miltoii chez les Anglais, ont donné le plus parfait modèle.
On sait encore qu'il a ou négligé ou peu connu cet art si connu des Anciens, d'imiter et de peindre par l'harmonie , quoique Racine et surtout Boileau en eussent fait déjà d'heureux essais dans notre langue. L'harmonie de son vers s'arrête à l'oreille, et ne passe point jusqu'à l'imagination , où elle ne réveille rien : c'est le même effet que produiraient sur l'œil de belles couleurs qui ne lui traceraient aucun tableau. Telle est dans l'épopée la langue poétique de ce grand homme; elle a pris, comme on voit, la forme et le caractère du genre qu'il avait adopté : toujours brillante et soutenue, presque jamais pittoresque, elle donne des couleurs aux idées morales, un corps aux idées métaphysiques, de l'éclat aux maximes, de la vie aux portraits , orne la philosophie et la politique, efface ou néglige les tableaux ; parle à l'esprit , trop peu aux sens ; éblouit et amuse l'imagination par des détails, et ne lui communique jamais de ces impressions vives et profondes qui sont l'effet d'un grand tableau de la nature fortement conçu et peint avec vigueur dans son ensemble.
Pensées diverses sur les Langues.
Dans les langues, on n'est diffus que parce qu'on est pauvre. La langue assez riche pour fournir tous les mots propres à peindre chaque idée , peut seule devenir une langue précise. Un mot suffit où il en faudrait un grand nombre, encore peu expressifs.
La précision du style fut connue beaucoup plus tôt chez les peuples du nord. Les sensations moins vives , l'imagination moins ardente, firent qu'on voulut plutôt parler que peindre.
La poésie , créée avant l'invention des caractères, comme peinture, était plus propre à peindre aux yeux ce qu'on voulait conserver; comme musique, plus propre à attacher l'oreille et à se graver dans la mémoire par des sons harmonieux.
La poésie, l'éloquence et la conversation sont trois nuances ou trois manières d'exprimer ses idées. L'éloquence est intermédiaire, et s'approche tantôt de celle qui la précède , et tantôt de celle qui la suit.
Dans la langue d'action , souvent un seul signe équivalait à une phrase entière. Dans la poésie et l'éloquence, souvent un seul mot placé avec
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art produit le même effet, et réveille une foule de sensations non exprimées.
Un mot placé d'une manière indifférente ne fait souvent que raconter une action ; un mot placé avec art, la peint.
Moins les peuples pensent, plus il faut peindre les idées aux sens ; c'est pour cela que la poésie a été la langue des premiers âges; qu'elle est surtout celle des peuples de l'orient et du midi , celle surtout de la jeunesse. Il peut venir un temps où les idées seront si communes , que la poésie perdra beaucoup de son prix, et où l'on aimera beaucoup mieux qu'on parle à l'entendement qu'à l'imagination; peut-être sommesnous à cette époque. La figure et la métaphysique sont des espèces de voiles jetés sur les idées.
Le style des Orientaux , et , par une suite naturelle, celui des premiers poètes, fut une imitation de la langue hiéroglyphique, où l'on peignait toujours une idée ou un objet intellectuel par une image physique; les Etats, les empires, les rois et les reines, par le soleil, la lune, les étoiles ; les désastres de la guerre ou de la famine, par le feu et les inondations ; le caractère des rois et des grands , par des animaux , comme le lion , le serpent , etc. ; la mort ou le renversement des grands de la terre, par l'éclipsé ou
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l'extinction des astres , etc. ; les invasions des ennemis , par le tonnerre , les orages et les vents, etc.
A mesure que l'usage des hiéroglyphes se perdit , et que l'écriture devint plus simple, le style fut aussi moins figuré.
Il en est des langues comme des chiffres et des méthodes des géomètres; elles donnent de nouvelles vues, et étendent l'esprit à proportion qu'elles sont plus parfaites.
On ne peut bien connaitre les beautés d'une langue morte, qu'à proportion que notre langue naturelle et vivante est plus perfectionnée ; car c'est notre langue naturelle qui forme notre esprit et nous apprend à penser.
Toute langue qui n'est pas formée des débris de plusieurs autres , est beaucoup plus prompte à se former; c'est qu'elle a, en naissant, un caractère à elle.
Influence des Langues sur V imagination des peuples.
Plus une langue peint , plus elle remue l'imagination en l'exerçant sans cesse : or elle produit surtout cet effet par les sons qui peignent ou chaque objet ou chaque action par la force , soit de la prosodie , soit des accents , soit du bruit
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imitatif : telle était surtout la langue des Grecs. Nous, quand nous parlons des choses, nous nous contentons d'en rappeler les signes, et nous en réveillons rarement les idées. Nos signes, pour ainsi dire , sont beaucoup moins vivants , moins expressifs; plusieurs sont morts, et n'expriment rien; nulle analogie entre eux et l'action ou l'objet.
Le défaut d'accent, dont nous nous glorifions dans notre prononciation , n'annonce qu'un défaut et d'imagination et de sensibilité dans nous, et d'expressions dans nos langues. Plus un peuple est froid, moins il a d'accent; il en est de même des particuliers chez le même peuple : ce défaut d'accent tient encore au défaut de prosodie , et le défaut de prosodie au peu de moyens et d'expressions de nos langues pour peindre les objets.