CHAPITRE X
Suite du piéeédent
La rédaction du Pentateoque par Belqiab, explique eneore pourquoi l'on trouve dans ce livre quelques faits chronologiques des temps anciens, que l'on ne peut concilier avec les temps postérieurs ; par exemple, il est dit dans l'Exode (chap. xti, vers. !•' et 18) :
« Que les Hânreux étant arrivés dans le désert « de Shni le quinzième jour du second mois depuis « la sortie d'Egypte, le peuple murmura de la di^ « sette des vivres, et que le soir il vint une si grande « quantité de cailles, qu'il put en manger à satiété. •
Et dans les Nombres (comparez chap. » , vers. !•», 8 , 5 , chap. X , Vers, II, cl dnp. xi, vers. 31 ) il est encore dit:
« Que l'an ), au deuxième nnis, peu après le « vingtième Jour , le peuple étant campé dans le
« Le Uvre célèbre Intitulé, ttactatiu théoiogico-ffHHeus, publié en 1670, est le piemier qnl ait tnité toat ee qui eonoene les Uvtes hébreux avee U liberté d'esprit convenable
pour y porter to lumière Le lecteur y trouvera beaucoup
de détails Intéressants sur le s^et que nous traitons ; mais son auteur , qui a cru qu*EEdras composa le Pentateuque , nous parait s'être trompé dans plusieurs de ses ralaoan * grand mérite est d'avoir ouvert une route «ù ] sonne n'avait osé mettre le pied avant M.
« désert, à trois jours du marche du Sinaï, ii arriva « encore une volée de cailles si abondante , que cha- « que famille put s'en rassasier et en faire sécher « pour sa provision. »
Ce fait d'histoire naturelle n'est point changé; il y a encore, chaque année, deux passages de cailles dans ce désert et dans l'Egypte. L'un de ces passages a lieu vers la mi-septembre, lorsque les cailles craignant l'hiver, quittent l'Europe pour se rendre en Afrique et en Arabie; l'autre, vers la fin de février, lorsque les cailles reviennent en Europe cher^ cher l'abondance de la belle saison. .
De ces deux passages, celu i qui s'applique à l'exemple cité est le passage en février, par les raisons suivantes. Peu avant la sortie d'Egypte, il y avait eu une grêle terrible qui avait détruit l'orge, parce qu'i/ étaU déjà grand, et le Un, parce qu'i/ montait en tuyaux > ; elle n'avait point détruit le froment , parce qu'il est plus tardif. Cet état de choses n'a lieu en Egypte que dans le cours de février : répi du blé se forme vers la fin de ce mois. Le texte ajoute peu après : « Et Dieu dit : Voici le premier « de vos mois (qui arrive) ; » et (chap. xiii, vers. 4) : « Aujourd'hui vous sortez dans le mois des nou- « veaux blés. »
L'année commençait donc en hiver. Le passage des cailles n'était donc pas celui de septembre , qui placerait le premier mois en août : c'était le passage de février, qui étant arrivé vers le vingt ou vingt-cinquième jour du second mois, nous indique le conunencement de l'année vers la fin de décembre ou le début de janvier : les circonstances de la grêle n'y seraient point discordantes, lors même que l'on supposerait exact tout ce récit; ce qui ne peut s'admettre, vu les prodiges magiques qui y sont joints. Nous avons donc lieu de croire qu'à l'époque de Moïse, l'année commençait au solstice d'hiver, selon un usage des Égyptiens , dont ce législateur emprunta beaucoup d'idées. Cependant tous les livres juifs, y compris le Pentateoque, indiquent que l'année commençait à l'équinoxe du printemps.... Ce n'est pas tout : le livre intitulé /osué, écrit sur des matériaux anciens, et rédigé, à ce , qu'il semble, avant le temps de Salomon, porte un autre passage tout à fait contraire à celui-ci. On y lit * : n que Josué , devenu chef, s'approcha du Jour- « dain pour le passer ; qu'il trouva cette rivière gon- « ûée^ par ce que le Jourdain au temps de la mois- « son, a coutume de remplir son Ut; et que le peuci pie le traversa le dixième jour du premier mois ^. »
RECHERCHES NOUVELLES
■ ExcmI. chap. n, vers. 38, Si , 32.
* Chap. ui, vers, i, 16.
3 Chap. IV, vers. 10.
Notez ces circonstances : le peuple passe le Jourdain le dixième jour du premier mois , et le Jourdain est gonflé parce que c'est son usage au temps de la moisson ; ce qui a encore lieu de nos jours , à raison de la fonte des neiges. L'année commençait donc à cette époque : or la moisson dans le pays de Jéricho se fait, selon Josèphe > , 14 jours avant le pays de Jérusalem ; et dans ce pays , comme dans la Palestine, elle a lieu vers la fin de mai : tout est fini du 1 *' au 5 juin. La date du passage est donc indiquée vers le solstice d'été; et cette date, vu l'importance du fait, a dû être notée et conservée même par la tradition.
Nous avons ici deux textes clairs et positifs , indiquant chacun le commencement de l'année à une époque différente; l'une au solstice d'hiver, l'autre au solstice d'été. D'où peut venir une telle contradiction? Selon nous, elle vient de ce qu'à l'époque de Moïse et de Josué, les Hébreux avaient une manière de compter le temps qui fut changée sous le régime obscur et anarchique des juges, et que le grand prêtre Helqiah , en rédigeant son livre , a fait disparaître la méthode des temps anciens et des livres originaux, parce qu'elle n'était plus d'usage, et qu'elle eût contrarié ses récits en d'autres occasions , spécialement à l'occasion du déluge. Notre opinion pourra sembler singulière à quelques lecteurs; mais ceux qui connaissent certains passages de Pline, dePlutarque, de Macrobe, et surtout le traité de Censorin, d(? Die nafali, pourront admettre avec nous que les Hébreux, dans l'origine, ont été du nombre de ces peuples qui ne mesuraient point le temps par la double révolution du soleil dans l'écliptique, et qui trouvaient plus simple d'employer de moindres révolutions de cet astre ou de la lune, telles que les mois, les saisons de 3 mois, et la durée de 6 mois que le soleil met à se rendre d'un tropique à l'autre, ou de l'un à l'autre équinoxe : de là est venue l'expression singulière d'années d'un mois, d'années de trois mois, d'années de six mois , dont les anciens citent beaucoup d'exemples.
« L'an le plus ancien usité en Egypte , dit Cen- « sorin*, fut de 2 mois; Orus le fit de 3; le roi « Pison le porta à 4. Les Cariens et les Acamanîens
> De BeUojudaico.
* Censorinus, deDienaiaU, par Undenbroq, CaA<a&n^, 1695, in-IS, chap. 10 : Et in jBgypto atUiqmmmumJèrumt afmtMii bimatremfiiiMse; deinde a Piione rege quadrimei' tremfajchm, DIodore, Uv. I, pag. 22, dit « d*«n mois, » d'aooord avec Plataïqne , Pline , Augustin , Varro et Proclus. Item in Aehaia , Arcade» trhneitrem habuiue ; CareM autem et AeetrnaneêtemeOret habueruni annoi, et inter te ditsimiUt, quitus altemÎM die$ augescerent autseneêcerent, etuque coi^unctos veluti trieterida annum magnum.
SUR L'HISTOIRE AJNCIENNE.
« ont eu des années de 6 mois ; les Arcadiens des an* « nées de 3 mois , etCi
« Chez les anciens ^ dit Pline > , Tannée a eu des « valeurs bien dififérentes de celle que nous lui don* « nous aujourd'hui : les uns faisaient un an de Tété « et unanderhiver; d'autres, conune les Arcadiens, « composaient Tannée de 3 mois; d'autres , comme « les Égyptiens, avaient des années d'un mois. » En raisonnant d'après ces exemples, qu'il nous serait facile de multiplier*, nous pensons que les Hébreux eurent d'abord des années de 6 mois , pri* ses d'un solstice à Tautre^. Le passage de Josué que nous avons cité, et ceux de l'Exode relatifs aux cailles, en offrent Tindication formelle; et nous en trouvons d'autres indices dans Tanalyse de quelques autres faits de Yhistoire des Jtt\fs. Par exemple, au temps de Moïse, le PenicUeuque donne pour terme ordinaire et moyen de la vie humaine, 120 ans de 13 mois : Moïse meurt à cet âge; Josué vit 1 10 ans ; Amram , 1 37 ; Caat , flls de Lévi , 1 33 , etc. Cet état prodigieux est d'autant moins admissible, qu'environ quatre siècles plus tard, David dit expressément « que 70 ans sont le terme habituel de la « vie humaine, et qu'au delà ce n'est quHï^rmUé « et misère^, » Supposons qu'il y ait équivoque de mots, et qu'au temps de Moïse Tannée fût de 6 mois ; tous les âges cités se réduiront à l'état naturci, tel que l'indique David , et que nous le voyons encore réglé par l'organisation de Thomme : Moïse aura vécu 60 de nos années , Josué 55 , Amram 68 1/2 , etc. A Tappui de notre idée vient la remarque Oaite par dom Calmet , que les M/s semblent n'avoir connu que deux saisons , puisque leurs anciens livres ne nommentjamais que l'hiver et l'été, lesquels présentent cette division de Tannée solaire en deux parties , comme nous le disons.
Un fait cité dans le Livre de Josué ^ chap. xiy, vers. 6 , vient à Tappui de notre opinion. Kaleb , fils de lephoné, dit à Josué :
« Tu sais que j'avais 40 ans lorsque Moïse m'en- « voya avec toi reconnaître le pays des Kananéens :
« il y a environ de cela 45 ans Maintenant je
< suis âgé de 85, et je suis aussi fort que j'étais alors; « j'ai la même vigueur pour combattre et pour mar-
« cher Donne-moi, pour mon partage, ceue
« montagne d'Hébron que Moïse m'a promise. ^
I Hist, nat. lib. YII, cap. 49.
* Voyez Platarqae, de Numa; Diodore, llb. I; Varron ; ProclUB , Comment in TiméBum.
3 Cela serait d'autant plua Datarel, que n'étant point la- Ixmrean , mais pAtres errants , ils n'avaient pas besoin do calendrier écUptique.
4 liorsqae ce roi , f ayant Absalon , passe le Jourdain , il est accoeilU par an yieillard de 85 ans , que l'historien peint décrépit, tel qa'U serait de dos Jours.
(Chap. XV, veri. 13.) Josué ayant dqiiné ce lot à Kaleb, celui-ci marcha avec ses parents pour s'en emparer. « Je donnerai , dit-il , ma fille à celui qui pren- « dra Kariath Sepher, Et Othoniel, fils de Kenez, « frère cadet de Kaleb, prit la ville d'assaut, et il « eut sa cousine Ooca pour épouse. »
Si dans ce récit on prend les 86 ans de Kaleb pour des années de 12 mois , sa vigueur est hors de vraisemblance; bien plus, le mariage de sa fille avec jBon neveu est une autre circonstance choquante , en ce que ce même neveu ( Othoniel ) , après la mort de Josué, après celle des vieillards, après 8 ans d'oppression de Cusan, chasse ce roi et gouverne pendant 40 ans ; il en eût vécu plus de 100. Prenonsles pour des années de 6 mois , tout devient naturel. Kaleb partit âgé de 20 ans (moitié de 40) , et il est dit qu'il était le plus Jeune avec le Jeune Josué, ser-
viteur de Moise 22 1/2 après (moitié de 45),
Kaleb, âgé de 42 1/2, est aussi vigoureux qu'à 20
ans, et cela est naturel Il donne sa fille, âgée
de 16 à 18 ans , au fils de son frère cadet : ce frère put être âgé de 40 à 41 ans, son fils Othoniel put
en avoir 20; tout cela est dans Tordre et il
put, 20 ou 30 ans après, gouverner encore 20 ans ( moitié de 40 ) , sans être âgé de plus de 60 à 70.
Une seule objection raisonnable se présente. « Si « des années de 6 mois eurent lieu sous Moïse, « pourquoi ses lois font-elles une mention expresse « des fêtes placées au septième mois? » Par exemple, au LéviHque (chap, xxiii, vers. 27 ), il est dit : « Au premier jour du septième mois vous céleri brerezune grande fête le dixième jour du sep-
« tième mois sera la fête des expiations, et le quinte zième sera la fête des tentes ou tabernacles
« ce jour , en recueillant le produit de la terre , vous « prendrez les fruits du plus bel arbre, etc. »
Nous répondons que cela est une conséquence naturelle de la refonte des livres originaux, faite par Helqiah, et de la réforme qui s'introduisit tacitement dans le calendrier au temps des juges.... Helqiah écrivant selon les usages de son temps, a fait disparaître les expressions anciennes et autographes qu'avait pu employer Moïse; et quant à la célébration de la pâque, qui dans notre hypothèse ne revient que tous les deux ans, rien n'empêche que Moïse Tait désignéepar le passage du soleil dans le signe du Bélier, et que connaissant Tannée de 12 mois, employée par les Égyptiens, ses maîtres, il se soit conformé à l'usage populaire des Hébreux dans la désignation des fêtes.
A Tégard de la réforme que nous disons s'être introduite tacitement au temps des juges, elle a dû réellement se faire , et elle a pu se faire sans laisser
BECBËRCHES MOUVELLËS
de traces apparentes, à raison de Tanarchie et du défaut de monuments; car le Viore des Juges n'est pas une chronique. Cette réforme expliquerait trèsbien la surabondance d*années que donne ce livre dans les sommes partielles; les premiers juges et les premières servitudes ayant compté des années de 6 mois*» il s'ensuivrait que 2 ou 360 de leurs années ne vaudraient que moitié; et c'est la non-distinction des unes et des autres qui , par l'ignorance de l'écrivain» a introduit un désordre maintenant irrémédiable. Il est probable que Helqiah lui-même n'a pas trouvé de matériaux suffisants à cet égard.... D'ailleurs la période des juges n'était pas dans so« plan. L'auteur du livre des Rois ne nous sembla pas avoir été plus heureux.
Le temps écoulé en Egypte est une autre période obscure sur laquelle le PetUateuque ne fournit point de documents admissibles. Selon V Exode (chap. XII, vers. 40 ), ce temps fut de 430 ans ; mais outre que ce calcul est entièrement dénué de preuves, il est encore ioeompatible avec le nombre de 2 ou 3 générations que veulent compter les Ëvangiles, et même avec les 4 que nous donne la Genèse dans la vision où Dieu dit à Abraham « que sa race, pen- « dant 400 ans , servira un peuple étranger , et qu'à « la quatrièmegénéraUon (seulement ), elle revien- « dra posséder le pays de Ranaao '. » Il est impossible d'admettre 100 ans pour une génération; et outre que cette prophétie est évidemment faite après coup , comme nous verrons celles de Jctcoh et de Nohéf il est apparent que l'auteur n'a pas eu d'autres renseignements que ceux de V Exode, qui sont nuls.
Josèphe, qui eut sous les yeux « des chroniques égyptiennes, ne compte que 230 ans; et ce nombre, qui avoisine la moitié de 430, viendrait à l'appui de notre opinion pour les années de 6 mois. Nous aurions encore en notre faveur l'emploi inverse qu'il en fait lorsqu'il donne à Salomon 80 ans de règne, au lieu de 40 ; et nous dirions que l'ancien usage se serait conservé dans quelque chronique qu'il aurait consultée 3. Au reste , en admettant les années de a mois, le séjour en Egypte n'en reste pas moins
un temps incertain, inconnu et l'ignorance où
nous laisse le PenkUeuque sur l'emploi de ce temps, est une nouvelle preuve que Moïse n'est pas l'auteur de ce livre; il eût eu, et il nous eût donné, à cet égard, des renseignements qui ont manqué à Helqiah : cette observation s'applique encore mieux aux 40 années du désert , dont 38 se passent dans
* Geoèse, chap. xv.
> Josèphe, AnHq.jud. llv. H, ch. S et 15. ^ Voyez Mémoireê dé VAcad. dei inmrip. tome XXXIV, un Mémoire de Giberl sur les années des Jaib.
on silence absolu; car, entre les chapitre» ix, xi , XIII, xiY du lÀore des Nombres, o^ï il est parlé des événements arrivés l'an second , et le diapitre xx du même livre, où les Israélites se trouvent près d'en* trer en Kanaan ( l'an 40 de la sortie d'Egypte) , il y a une lacune manifeste, que le Deutérenome répète et rend plus sensible dans la fin du chapitre i*' jusqu'au verset 14 du chapitre n ; et cette lacune , qui ne saurait avoir existé dans le Journal de Moïse , s'explique naturellement de la part de Helqiah , soit que réellement il ait manqué de documents sur l'emploi de ce temps, soit qu'il ait volontairement supprimé des détails qui eussent contrarié d'autre» parties de son travail , et indiqué , par exemple , Tu* sage des années de 6 mois.
Ainsi nous nous voyons sans cesse ramenés à no» deux propositions fondamentales, savoir :
« Que Moïse n'est point l'auteur du Peitto^eugrue, « et que Helqiah est cet auteur indiqué par un^ « foule de circonstances. »