‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 106 sur 230 · CHAPITRE XHL De U tour de Babel ou pymalde de Bd à Babyloie · texte numérisé non relu

CHAPITRE XHL De U tour de Babel ou pymalde de Bd à Babyloie

Tiennent ensuite dans le diapitre xi, la séparation des familles , l'entreprise de la tour de Babylone, et la confusion des langues. Nous trouvons l'équivalent de ce récit dans un fragment de Polyhistor. (Toy. le SynceUe, p. 44, et Eusèbe, Prxpar, evang. Mb. IX > cap. 14. ) La Sibylle porte ce texte :

« Lorsque les hommes parlaient (encore) une « seule langue, ils bâtirent une tour très-éfevée, a comme pour monter au ciel ; mais les dieux ( Ela- « him ) envoyèrent des tempêtes qui la renversèrent, « et ils donnèrent à chaque (homme) un langage : « de là est venu le nom de Babylone à cette cité. « Après le déluge existèrent Titan et Prométhée, etc.

Ici, dit le Syncelle, Polyhistor oublie que, selon ses auteurs, existait depuis des milliers d'années cette ville de Babylone, dont le nom n'est donné qu'à cette époque. Le même Syncelle poursuit son récit par ce fragment d'Abydène , qui porte, p. 44 : « Il y en a qui disent que les premiers hommes nés « de la terre , se fiant en leur fbrce et en leur taille « énorme, méprisèrent les dieux, dont ils voulu- • rent devenir les supérieurs ; que dans ce dessein , « ils bâtirent une /iotir très-haute, mais que les vents « venant au secours des dieux, renversèrent l'édi- « fice sur ses auteurs; et les décombres prirent le « nom de Babylone. Jusqu'alors le langage des hom- « mes avait été un et semblable, mais de ce moment « il devint multiple et divers; ensuite survinrent « des dissensions et des guerres entre Titan et Sa- « tume, etc. »

En nous offrant plusieurs versions, ces fragments nous montrent qu'il existait diverses sources dont le récit juif n'était qu'une émanation, sans lire le type primitif, comme on le voudrait établir.

Quelle fut cette sibylle dtée par Polyhistor? On ne nous le dit point; mais nous pensons la retrouver dans Moïse de Chorène , dont Xe&prenders cha^ pures se lient à notre sujet, de manière à prouver l'authenticité et l'identité des sources communes. Cet écrivain, qui date du cinquième siècle avant J. C. , établit d'abord comme faits notoires : « Que « les anciens Asiatiques, et spécialement les Cbal- « déens et les Perses, eurent une foule de livres « historiques ; que ces livres furent partie extraits, « partie traduits en langue grecque, surtout depuis « que les Ptolomées eurent établi la bibiliothèque « d'Alexandrie, et encouragé leslittérateurs par leurs « libéralités; de manière que la langue grecque de- « vint le dépêt et la mère de toutes les sciences. « Ne vous étonnez donc pas , continue-t-il , si pour « mon histoire d'Arménie, je ne vous cite que des « auteurs grées, puisqu'une grande partie des livres « originaux a péri (par l'effet même des traduc- « tiens). Quant à nos antiquités, les compilateurs « ne sont pas d'accord sur tous les points entre « eux, et ils diffèrent de la Genèse sur quelques « autres : cependant Berose et Abydène , d'accord « avec Moïse, comptent dix générations avant le « déluge; mais selon eux, ce sont des princes, et des « noms barbares avec une immense série d'années , « qui dififèrent non-seulement des nôtres (qui ont « quatre saisons ), et des aimées dtoines, mais encore « de celles àes Égyptiens , etc. Abydène et Berose « comptent aussi trois cAe/^ iUustres avant la tour de « Babel ; ils exposent fidèlement ( c'est-à-dire comme « la Genèse) la navigation de Xisuthrus en Armé- « nie; mais ils mentent quant aux noms (c'est- « à-dire qu*ils (Uffêrentôe la Genèse).... Je préfère « donc de commencer mon récit d'après ma véridi- « que et chérie sibylle berosienne, qui dit : Avant « la tour et avant que le langage des hommes fût « devenu divers, après la navigation de Xisu- « thrus, en Arménie, Zerouan, Titan et Yape- « tosthe gouvernaient la terre : s'étant partagé lo « monde, Zerouan, enflammé d'orgueil, voulut do^ « miner les deux autres; TUan et Yapetosthe luÈ « résistèrent, et lui firent la guerre, parce qu*i^ « voulait établir ses fils rois de tout. TUan dans ce. « conflit s'empare d'une certaine portion de l'héri-. « tage de Zerouan : leur sœur JstUk, en se met'. « tant entre eux, apaisa le tumulte par ses dou- « ceurs, H fut convenu que Zerouan resterait chef; « mais ils firent serment de tuer tout enfant mâlo « de Zerouan, et ils préposèrent de forts Titans ^ « l'accouchement de ses femmes.... Us en tuèrent « deux; mais Âstiik conseilla aux femmes d'enga^ « ger quel7ues Titans à conserver les autres , et d^

« les porter à VorletU, au mont Ditzencets ou Jet « des ctteux^ qui est l'Olympe. »

Le lecteur voit qu'ici nous avons une sibylle comme dans Polyhistor ; et elle est appelée berosienne» Les anciens nous apprennent que Berose eut une fille dont il soigna beaucoup l'éducation, et qui devint si habile , qu'elle fut comptée au rang des sibylles. N'avons-nous pas lieu de voir ici cette femme savante, surtout quand il s'agit d'antiquités de son pays ? Le fragment cité a une analogie marquée avec le Sem, Cham et laphet de la Genèse, et c'est par cette raison que le dévot avieur arménien le préfère aux récits de Berose et d'Abydène; mais ce fragment nous reporte , comme les autres , à des traditions mythologiques qu'il nous impoite de multiplier pour en éclaircir le sens. Notre Arménien en rapporte une très-ancienne de son pays, qui dit :

Un livre qui n'existe plus , a dit de Xisuthrus et de ses trois fils : « Après que Xsisutral eut navigué « en Arménie , et pris terre , un de ses fils , nommé « Sim , marcha entre le couchant et le septemtrio; « et arrivé à une petite plaine sous un mont très- « élevé, par le milieu de laquelle les fleuves cou- « laient vers l'Assyrie, il se fixa deux mois au bord c du fleuve, et appela de son nom Sim, la montais gne ; de là il revint par le même (chemin) , entre » orient et midi , au point d'où il était parti : un « de ses enfants cadets , nommé Tarban, se sépa- « rant de lui avec 30 fils, 15 filles et leurs maris,

« se fixa sur la rive du même fleuve d'où vint

« à ce lieu le nom de Taron, et à celui qu'il avait « quitté , le nom de Tseron, à cause de la séparer « tion qui s'y était faite de ses enfants.

« Or les peuples de l'Orient appellent Sim, Ze- « rowin, et ils montrent un pays appelé Zaruani^ dàa^. Voilà ce que nos anciens Arméniens chan- « taient dans leurs fêtes, au son des instruments, « ainsi que le rapportent Gorgias , Bananus , Da- « vid , etc. »

Nous touchons ici aux sources où a puisé l'auteur juif. Notre Arménien cite un autre écrit plus intéressant par son origine et ses développements; c'est le volume que le Syrien Mar-I Bas trouva dans la bibliothèque d'Arshak , 80 ans après Alexandre , et qui portait pour titre :

« Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. « Il contient l'histoire vraie des anciens personnages « illustres, qu'il dit commencer à Zerouan, Titan » et Yapetosth ; et il expose par ordre la série des <i hommes illustres nés de ces trois chefs. »

Le texte commence : « Ils étaient terribles et

' PUne^Ub. V1,cap. 27.

« brillants, ces premiers des dieux, auteurs des plus « grands biens, et principes du monde et de la jnul-

« tiplication des hommes D'eux vint la race

« des géants , au corps robuste , aux membres ( ou « bras) puissants (ou vigoureux), à l'inunense « stature, qui, pleins d'insolence, conçurent le des- « sein impie de bâtir une tour. Tandis qu'ils y tra- « vaillaient un vent horrible et divin, excilé par « la colère des dieux (Elahim), détruisit cette masse « immense, et jeta parmi les hommes des paroles « inconnues qui excitèrent (ou causèrent) le ta- « multe et la confusion : parmi ces hommes était « le iapétique Halk, célèbre et vaillant gouverneur « ( prstfectus)^ très-habile à lancer les flèches et à « manier l'arc '. Ce Haîk , beau , grand , à chevelure « brillante, aux bras puissants, à l'œil perçant, a plein d'hilarité, se trouvant l'un des géants les « plus influents, s'opposa à ceux qui voulureat « conunander aux autres géants et à la race des « dieux, et il excita du tumulte contre l'impétueux « effort de Belus, Le genre humain, dispersé sur « la terre, vivait au milieu des géants, qui, mus « de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre « les autres, et luttèrent pour le commandement. « £elus ayant eu des succès , et s'étant rendu mal- « tre de presque toute la terre , Eteïk ne voulut pas « lui obéir , et après avoir vu naître son fils Ar- « menak dans Bàbyhne, il alla vers le pays d'A- « rarat, placé au nord, avec son fils, ses filles et « des braves, au nombre de 300, sans compter des « étrangers qui s'y joignirent : il se fixa ou s'assit « au pied d'un certain mont très-étendu dans la « plaine, où habitaient quelques-uns des hommes « dispersés. Haîk les soumit , et y établit son domt- « cile, etc. »

Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa célébrité, excita la curiosité d'Alexandre, et qui , par ce léger fragment , nous prouve , !• l'antiquité réelle des traditions recueillies par Berose , par Abydène, par la Sibylle; â« l'analogie de ces traditions avec celles du livre juif appelé la Genèse. Cette analogie est sensible dans ce qui concerne le déluge , l'homme sauvé dans un navire , les trois princes ou chefs du genre humain issus de cet homme; la séparation de leurs enfants; l'entreprise delà tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc. ; enfin dans ces géants, nés des enfants des dieux ( Elahim) et des filles des hommes , géants grands de corps et fameux de nom dans les temps anciens ( Genèse, chap. vi , vers. 2 à 5 ) ; ce sont les

< Moteê Chor. ch. 9. Ce Haîk a tous les caractèrei d'Apol^ loD, cbaaaé da del par Jupiter, qui, de l'aveu dea Gfcoa, esl identique au Bdua babylooien.

SUR L'HISTOIRE ANCIENNE

propres expressions de la Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la même que celle des géants <;hantés par les mythologues grecs; et cette ressemblance, vient confirmer l'origine chaldéenne de toutes ces allégories, dont Texplication nous écarterait trop de notre sujet ^ Nous nous bornerons à remarquer que ces mêmes allégories se trouvent dans les récits cosraogoniques des sectateurs de Budha, réfugiés au Thibet, et qui , sous le nom de samanéens, étaient une secte indienne, célèbre et déjà ancienne au temps d'Alexandre. Leur cosmogonie, qui sous d'autres rapports, ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle, comme ce livre, de la corruption des hommes, de la colère de Dieu, des déluges dont il punit le genre humain ; et ils tournent dans un sens moral tout ce que les mythologues grecs présentent sous un aspect astrologique. Or, si l'on considère que les récits des Grecs se rapportent à une époque où la constellation du taureau ouvrait l'année et la marche des signes , c'est-à-dire au delà de 4,000 ans avant notre ère ; tandis que les récits des Juifis et des Perses indiquent l'ogvi^ati ou bélier comme réparateur; l'on pensera que les Grecs ont mieux gardé le type originel, parce qu'ils sont plus anciens que les autres ; et que les autres l'ont altéré , parce qu'ils sont venus plus tard; en sorte que le système moral et mystique, dans lequel il fsiut comprendre l'Elysée, le Tartare , et toute la doctrine des mystères , n'aurait pas une origine plus reculée que 2,500 à 3,800 ans avant notre ère , et ce serait de l'Egypte et de la Chaldée que se seraient répandues dans l'Orient et dans l'Occident toutes ces idées , comme s'accordent à le témoigner tous les anciens auteurs grecs , et même les arabes, qui ont eu en main d'anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps. II est remarquable qu'un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom de livre à^ Enoch, présente l'histoire des géants , nés des anges et des filles des hommes, presque dans les mêmes termes que les livres des boudhistes du Thibet, et le livre de la Genèse; sans doute le livre d'Enoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l'auteur anonyme, pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine, qui est chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations.

Après le déluge de Noh ou de JCisuthrus, le partage de la terre entre trois personnages puissants et brillants, dont Titan est un, ressemble beaucoup à ce que les Grecs nous disent des trois frères, Ju-

< Voyez Dapols, Origine des cultes, table des matiëres , lonelll, in-4o,art. Déluge, Orion, Tiùm, Géants, Belus; et sa Dissertation sur les grands cycles.

piter , Pluton et Neptune >. La construction de la tour de Babylone semblerait prendre un caractère plus historique; et lorsqu'on se rappelle que , pour bâtir cette ville et la pyramide de Bel aux sept étages ( comme les sept sphères ) , Sémiramis employa deux millions d'hommes tirés de tous les peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de dialectes divers , on serait tenté de croire que cette confusion de langage a donné lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente pour être oubliée et méconnue ; l'événement porte un caractère mythologique beaucoup plus ancien : et comme en langage astrologique, le «ocHaque s'appelait la grande tour Burg (en grec , pyrg-os)^ la paitie de cette tour, composée de six signes ou six étages, qui, depuis le solstice d'hi* ver jusqu'à celui d'été, s'élevait vers le nord, ou était le mont Olympe ( Ararat et Merou ) , était censée élevée ou bâtie par les géants, c'est-à-dire ^ par les constellations ascendantes de l'horizon au zénith. U faudrait connaître tous les détails de ces mystères chaldéens , pour expliquer tous ceux du récit Il est du moins évident que le repeuplement de la terre en cinq ou six générations, est uuq rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette impossibilité, l'on ne peut admettre , à la onzième gâiération , l'apparition à' Abraham comme homme et comme personnage historique; et les soupçons s'accroissent lorsqu'on lit ce qu'en rapportent Berose , Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas.

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