CHAPITRE XVIIL
Examen du chapitre x de la Genèse , ou système géographique des Hébreux.
Un dernier exemple choquant de ce genre d'invraisemblances est la prétendue généalogie du dixième diapitre de la Genèse : l'auteur y suppose que les enfants de Nohé, dès la troisième génération, occupèrent l'immensité du pays qui s'étend depuis la Scythie jusqu'à l'Ethiopie ou Abissinie, d'une part; depuis la Grèce jusqu'à l'Océan qui borde l'Arabie, d'autre part; et qu'ils y devinrent chacun la souche des peuples que l'on y dénombrait de son temps. Le tableau généalogique et la carte géographique que nous joignons ici (p. 884), présentent son système sous un coup d'œil facile à saisir. Quelques savants, tels que Samuel Bochart > , dom Calmet * , Pluche ^ , Michaêlis 4 , qui se sont occupés à éclaircir les difficultés de géographie, ont bien senti l'impossibilité du sens littéral , mais les préjugés dominants ne leur ont pas permis d*en élire sentir les inconséquences. II est vrai qu'on peut excuser l'auteur , en disant que , par une métaphore naturelle aux langues orientales , et usitée chez les Grecs et chez les Latins, donnant à chaque peuple un nom collectif, il lui a aussi donné l'apparence d'un individu : ainsi, sous le nom ^laun, il désigne les Ioniens; sous celui d'Ashour, les Assyriens; sous celui de Kancum, les Phéniciens; sous celui de Koush, les Éthiopiens ou Abissins. L'invraisemblance consiste à nous dire que loun, Mhour, Konaan, Koush, Sidon, etc. furent des Individus pères et auteurs des peuples de leurs noms : mais cet abus se retrouve diez les Grecs , qui nous disent que Pelasgus fut père des Pelasgues; que Cillx M père des Ciliciens ; Lattnus, père des Latins , etc. Il paraît qu'en général les anciens, lorsqu'ils voulurent remonter aux origines , et qu'ils n'eurent aucun monument précis, employèrent cette formule , et donnèrent au premier auteur le nom de la chose : et parce que la nature même du langage les conduisit à personnifier tous les êtres, il en résulta que tout effet résultant d'une cause fut censé engendré par elle, en fut appelé \Bfils,]e produit, conrnie ellemême en fut appelée la rnére ou le père; ainsi , parce que la terre alimente le peuple qui l'habite , qu'elle semble en être la nourrice, la mère, ce peuple fut appelé, et Test encore, en arabe, enfant de cette terre, de ce pays : Benirmasr, les enfants de PÉgypte;
> PhalegetKaniÉii.
* Commentaires sur la Bible.
3 Histoire du ciel.
4 GtoffraphiœHetneonmexiermspieitegium,
SDR L'HISTOIRE ANCIENNE.
BetU-sham, les enfants de Syrie; BerU-fransa, les enfants delà France. Avec cette explication fondée en raison et en fait, tout rentre dans Tordre, et alors tout le dixième chapitre doit se considérer comme une nomenclature géographiquedumondeconnu des Hébreux à répoqueoù écrivit Fauteur; nomenclature dans laquelle les peuples et les pays figurent sous des noms individuels, tantôt au singulier et tantôt au pluriel ; comme Medi, les Mèdes ; Masrim, les Égyptiens; Rodanim, les Rhodiens, etc. et dans laquelle les rapports d*origine par colonie, ou d*affinité par mœurs et par langage, sont exprimés sous la forme d*engendrement et de parenté. L'écrivain juif semble lui-même écarter le voile , lorsque après chaque branche de famille, ou chaque division de pays, il ajoute cette phrase : f^oUà les enfants de Sem, de Cham, dé laphei, selon leurs tribus, selon leurs langues, leurs pays et leurs nations. Ces expressions, selon leurs langues et leurs pays, sont d'autant plus remarquables, qu'après avoir placé chaque peuple selon les meilleures indications géographiques , nous les trouvons tous distribués dans on ordre méthodique de voisinage et de contiguïté , et que ceux de chaque branche ont un système commun de langage : par exemple, chez tous les peuples de laphet , la source du langage est cet idiome scythîque appelé sanscrit, que des études récentes nous ont appris avoir jadis régné depuis llnde jusqu'à la Scandinavie, et que nous trouvons aujourd'hui être un des éléments de Tancien grec et de Pancien latin. Chez les enfants de Sem , la langue mère est l'idiome arabique commun aux Êlyméens , aux Assyriens , aux Araméens ( les Syriens ). Chez les enfants de Cham, c'est encore ce même idiome que parlèrent les Phéniciens et les Éthiopiens; les Égyptiens eurent un système à part.
Le dixième chapitre ofifre encore cette particularité, que tous les peuples étant placés dans leurs pays respectifs , l'on se trouve avoir trois grandes divisions du monde connu des Hébreux , qui ont une analogie sensible aux trois grandes divisions du monde connu des anciens ; aux trois divisions de la terre, par Zoroastre, en pays de Tazé ou Arabes, pays de Mazendran ou Nord, et pays de Hosheng; et au partage du monde entre les trois dieux, Jupiter, Pluton et Neptune ; notez que Cham ou plutôt//am, qui signifie noir, bridé, et qui se traduit en grec asbolos , couleur de suie , est le synonyme de Pluton. Mais commençons par établir tous les noms de la liste sur la carte , afin de rendre plus palpables nos propositions..Nous n'entrerons point dans tous les détails de discussion qui ont occupé Samuel Bochart, dom Cahnet et Michaëlis; en
profitantde leur travail, nous insisterons seulement sur quelques articles où notre opinion diffère de la leur, laphet a pour descendants ou pour dépendants :
1® GMB^ qui étant écrit sans voyelles, peut se prononcer Gomer, ou Gamr, ou G/mr ( prononcez Guimr); nous préférons cette dernière lecture , et nous disons avec Thistorien Josèphe , que Guimr représente les Kimr ou Kimmériensde l'Asie mineure et de la Chersonèse kimmérienne ou kimbrique. Hésodote parle de leurs incursions à l'époque même de Helqiah, lors de l'incursion des Scythes en 635; ils en avaient fait une autre sous Ardys, et encore antérieurement; et ils avaient fini par établir des colonies, que Josèphe confond avec les Galates, et que la Genèse désigne sous les noms d'Mhkenez, BUphat et TbgformoA.
Ashkenez a des traces dans la province d'Arménie , appelée par Strabon Asikins-ene , et qu'il place entre la Sophène et VAkiliséne.
mphat est l'altération facile de Niphates, mont et pays arménien, dont l'r a été prononcé nasalement.
Togormah est reconnu par Moïse de Cborène (pag. 26), pour être le nom d'un peuple qui habitait un autre canton montueux appelé Jlarch, dans la grande Arménie : ces trois peuples nous sont donc indiqués ici comme des colonies des Kimmériens ou Kimbres, fondées à une époque inconnue.
2« Le second peuple de laphet, appelé Magog, représente les Scythes, de l'aveu unanime des auteurs grecs et arabes. On ne fait point mention ici de Gog ou Goug, qu'Ezeqiel associe à Moshk, Boush > et Tbubal, et qui doit être encore un peuple scythique : dans Strabon, le pays dit Gog-aréne est voisin des Moschi. Dans l'ancien grec et latin, goug-as signifie géant , et les légendes grecque et chaldéenne placent toujours les géants dans le nord comme les Scythes. Justin, au début de son histoire, observe que les Scythes , dans des temps anciens, antérieurs même à Sésostris ( 1 350 ) , dominèrent sur l'Asie pendant 1500 ans. Cela cadre bien avec l'étendue de leur lan* gue (le sanscrit).
S"" Le troisième peuple est Medl, nom pluriel des Mèdes : Hérodote en compte sept nations; il ajoute que jadis leur nom était Arioi, les braves * : les livres parsis n'en citent pas d'autre à l'époque de Zoroastre. Ne peut-on pas en inférer que le nom des Mèdes ne se serait introduit que depuis la conquête de ces peuples par Ninus et les Assyriens?
> Boush montre sa trace dans YSrutheH de DanviUe« canton à roaest de Gokia.
» Hérodote, Ub. YD.
RECHERCHES NOUVELLES
4'' Le quatrième peuple est loun, Tlonien ou Grec de l'Asie mioeure. Selon les auteurs grecs, la colonie des Ioniens ne vint s'établir en Asie que 80 ans après la guerre de Troie '. Les Grecs les appelèrent Pélasgues aigicUéens {c'est'Mitepéchewrs)^ aussi longtemps qu'ils habitèrent FAchaîe *. Strabon (lib. VI) dit que l'Ionie, avant eux , était occupée par les Cariens et les Lelèges ; les Pélasgues les ayantchassés, reçurent des barbares, selon quelques auteurs, le nom de laun et laoun ^ ( dont on a fait lavan ) : selon d'autres , c'était le nom d'une tribu athénienne , qui d'abord faible , devint ensuite prépondérante dans le lieu de son émigration. De ces Ioniens vinrent ou descendirent Elishah , Tarshish , Ketim et Hodanim,
Elishah est V Elias, ancien nom de la Grèce ou Péloponèse; il pourrait aussi être VEUs, très-ancienne portion de ce pays qui en aurait pris le nom chez les Phéniciens. Mais ici les Grecs sont en contradiction avec l'auteur de la Genèse, puisqu'ils soutiennent que c'est de VEllas que sont venus les Ioniens et les autres colonies citées.
KeUm est le nom pluriel des Kitiens, peuple ancien et prépondérant de l'île de Chypre, qui paraît en avoir pris le nom : ce nom se trouve aussi appliqué à la côte de Cilicie. ( Isaîe, chap. xxm. )
Rodanim sont les Rhodiens.
Tarshish est la ville et pays de Tarsous, sur la côte de Cilicie, en facede Chypre. Tous ces pays sont coutigus sur la carte , comme dans la liste de l'auteur, et tous sont maritimes ou insulaires; ce qui sans doute lui fait dire a que par eux furent parta- « gées les îles des nations. »
Isaîe, chap. lxyi, associe, dans un même récit, Phul, Loud, KeUm, Tarshish, loun, Moshk, et Tifbal. Phul est la Pam-phuUe; Loud est la Lydie. La contiguïté est bien observée.
5** Le cinquième peuple de laphet est Toubal, que Josèphe dit représenter les Ibériens. La capitale de ce pays, nommée Tehlris et Teflis, offre quelque analogie au mot Tebl; mais les peuples Tubar-eni, sur le rivage de l'Euxin, pourraient id être désignés, et rempliraient mieux l'indication d*Isale.
6» Le sixième peuple est Moshk, qui représente les habitants des Moschici montes, au nord de l'Arménie.
7» ËnÛn le septième peuple est Tïras, que l'on regarde comme le représentant des Thraces établis
' Sek» la plupart des éhronologMei modenieB, iiao ans avant J. C. : comment ooocUieni-Us cette date avec la compodtioo de la Genèse par Mobe 300 ans avant?
> Hérodote, lib. YII.
3 SchoUast. jiriêtophanit in Jcham.
dans la Bithynie. Moïse de Cliorène dit à ce sujet < : « Nos antiquités s'accordent à regarder Tiras non « oonmie fils propre de laphet , mais comme son pe- « tit-fils. » Ceci indique des sources communes où a puisé Helqiah.
Si l'on examine la carte , l'on voit que tous ces peuples de laphet sont situés au nord du Taurus, comme le remarque Josèphe, ayant pour limites la Grèce à l'ouest, la Scythie au nord et au nord-est; ce qui nous donne de ce côté les bornes du monde connu des Hébreux, dans lequel laphet représente le continent ou le climat du nord.
En opposition , le midi est occupé par Ham ou Cham, qui effectivement signifie briUé, noir de chaleur. L'épithètede ammonia, que les Grecs donnent à quelques parties de l'Afrique, n'est que le mot phénicien-hébreu privé de son aspiration H,
Les dépendances de Ham sont Kanaan , Phut, Masfim et Kush. Sous le nom collectif de Kanaan sont compris les peuples phéniciens au nombre de onze , dont les positions sont connues : Pon peut s'étonner de ne point y voir les Tyriens compléter le nombre sacré douze; mais si, comme le disent plusieurs auteurs anciens, Tyr ne fut fondée que 240 ans avant le temple de Salomon par des émigrés de Sidon , Helqiah n'a point dâ placer cette colonie posthume dans le tableau primitif; et ce silence, joint au mot d'Isaîe, qui appelle Tyr,fiUe de Sidon, vient à l'appui de l'opinion que nous indiquons.
Tous les auteurs grecs s'accordent à dire que la nation phénicienne avait émigré des bords de la mer Erythrée ou Rouge, à raison du bouleversement de leur pays par des volcans. Ceci nous indiquerait son siège ancien et primitif sur la côte frontière de Fiemen, dans le Tehama, en face des îles volcaniques de Kotombel, de Foosth, de Gebel-Târ, de Zekir; tout ce local, jusqu'à l'autre rive où est Dahlak, porte des traces de combustion et de tremblements de terre. Par cette raison géographique, les Phéniciens se trouvent être un peuple arabique ; leur langue nous en est garant ; et parce que nous allons voir le foyer présumé de leur origine occupé par une branche d'Arabes qui nous sont désignés comme les plus anciens de tous , nous avons lieu de les classer dans cette branche. A quelle époque se fit cette émigration ? L'histoire n'en dit rien , et c*est une preuve de son antiquité. La fondation du temple d'Hercule à Tyr , en même temps que l'on fonda cette ville * , 2760 ans avant notre ère , nous montre
» Page 49.
> Hérodote, lib. n, 8 44.
SUR L'HISTOIRE ANCIENNE
les Phéniciens déjà établis; mais ils ont pu être arrivés bien antérieurement.
2« Sous le nom pluriel de Masrim sont désignés les Égyptiens , dont le pays et la capitale sont encore aujourd'hui appelés par les Arabes Masr.
Leurs enfiints, c'est-à-dire les peuples compris dans leur territoire , sont :
1» Les Louâim , qu'il ne faut pas confondre avec les Lydiens d'Asie. Jérémie, chap. xlvi, en les associant aux Libyens et à d'autres peuples du Nil , ne permet pas qu'on les écarte de ce local ; ils doivent être les habitants du pays de Lydda ou DiospoUs^ l'une des villes anciennement populeuses et puissantes de la haute Egypte.
Les jéUiamim n'ont pas laissé de trace apparente, non plus que les Nephtahim et les Kasalhim.
Les Phatrousim sont les habitants du nome ou pays de Phatoures, près Thèbes, comme Fa très- . bien prouvé Bochart ' , dont les arguments démon- ' trent que la division de l'Egypte en haute et basse (SaUdel Masr)^ telle que la font encore les Arabes, a dû être usitée chez les Juifs, leurs frères à tant d'égards.
Les LeKdbim doivent être les Libyens : Ezeqiel est le seul qui ait parlé d'un pays de Qoub dans ce désert; les CohU de Ptolomée en remplissent l'indication.
Les Philistins nous sont indiqués ici comme un peuple émigré d'Egypte ^et l'histoire nous dit qu'effectivement des dissensions religieuses chassèrent souvent des peuplades de ce pays. Les Kaphtorim peuvent être les habitants de Gaza , mais en aucun cas ceux de Chypre, comme l'a cru Michaëlis.
Isaïe, Jérémie et d'autres écrivains hébreux parlent de quelques villes d'Egypte qu'il est bon de placer.
Sin est Péluse; Taphnahs est Daphnas d'Hérodote; TUin est Tanis dans le lacMenzâlé.
Noitph est VO^wph'is de Ptolomée plutôt que Merophis.
Na-amoim, ville comparée à Ninive pour la splendeur, ne peut être que Thébes, ainsi que Ton en est d'accord d'après les raisons de Bochart.
On ou Aoun est connu pour être Héliopolis.
Quant à la division de Phut, elle n'a pas de trace , à moins de la voir , avec Josèphe , dans le fleuve PhtUes en Mauritanie.
Le quatrième peuple de la division de Cham est Kush, dont Josèphe nous déclare que le nom correspond, chez les Asiatiques, au mot Éthiopien
PkaUg, Ub. lY, cap. 97.