CHAPITRE m
Rédt de BéfOM et de MégasUièoM. — Syttènie ohaldéen.
Il est naturel de croire qu'avant la publication de l'histoire de Ktesias , les Grecs n'avaient que peu ou point de connaissance des ouvrages et du nom de Sémiramis : cet auteur doit donc être considéré comme le chef de l'opinion qui attribue à cette reine la fondation de Babylone, et cette opinion dut être dominante jusqu'au temps d'Alexandre. Mais lorsque la conquête de l'Asie par ce prince , et lorsque sa résidence à Babylone, qu'il affectionna, eurent mis les savants grecs en communication avec les prêtres du pays, avec ces Chaldéetu si renonunés
> La cirooDstaiioe des 3,000,000 d'oaTiien lerét par eûr> vée, suggère tme observatioD : œ fut an spectacle étni^ que cette réonion d'hommes, divers de couleur de peau, de formes de vêtement, d*habUudes d'acQons, de culte, et vartout de langage. Plus de 80 dialectes ont dû se parler dans le vaste empire de Sémiramis. L*Asie retenUt des rédU de ce fait romanesque, brodé par llmagination arabe : pcut-étie a4-il engendré le conte de la confusion des langues survenue aux constructeurs de la tour de Babel , ainsi que nous Tavons , dit , partie I'* , page 349. Nous cloutons qu*il est probablement aussi la source de Torigine vicieuse que les Juifo donnent au mot BabyUm. Selon eux Babyl signllie co^fkMiom : cela ne se trouve dans aucun dictionnaire hébreu, aralie, etc. Mats comme en hébreu le mot co^funo ( twrha fmxta kamifunm ) s*exprime par ie mot arab, et que les indigènes de Babel ctaieDi des Arabes, il est probable que le sens d\ui mot a paaé à l'autre, surtout quand la loi défendait aux Juib de prononcer le nom des dieux étrangers , dont Babel était un composé : Ba-belf palaû de Bel. La ville phénidenne appdée par les Grecs Byhl-os, plus andenne que Sémiramis, s^appelie en langage oriental , Babel : dira-t-on qu*U s*y est fait aussi une confuêion de langues ?
SUR L'HISTOIRE ANCIENNE
pour leurs seienees , oa vit s*éUver une autre opinion indigèoe et babylonienne y contraire à celle des Assyriens de Nini ve. La première tracese montre dans un fragment de Mégasthènes, historien grec, contemporain de Séleucus-Nicator, roi de Babylone jusqu'en Tannée 282 avant Jésus-Christ, lequel envoya Mégasthènes, à titre d'ambassadeur, vers Sandracottus, l'un des rois de l'Inde résidant à Palibothra <. Eusèbe, dans sa Préparation évangéUqyey nous a conservé le passage qui suit , livre IX , diap. 4l,pag.467.
« Babylone fut bâtie par Nabuchodonosor : au
• commencement ( in pnncipio)/epa^« entier était
• couvert d'eau et portait le nom de mer*\ mais « le dieu Belus ayant desséché la terre et assigné « à chaque élément ses limites, environna de murs « Babylone, puis il disparut^. Dans la suite, l'en- « ceinte qui se distingue par des portes d'airain « futconstruite par Nabuchodonosor;eUea subsisté « jusqu*au temps des Macédoniens. » Quelques phrases après, Mégasthènes ajoute :
« Nabuchodonosor, devenu roi, entoura, dans Fes- « pace de quinze jours, la ville de Babylone d'un « triple mur, et fit couler ailleurs les canaux ap-
• pelés armahcUe et akrakan qui venaient de l'Ëu- < phrate; puis en faveur de la ville de Siparls, « il creusa un lac profond de 20 orgyes, ayant 40 « parasangesde circuit;ily fit desécluaes ou vannes, « appelées régulatrices des richesses, pour l'arro- « sage de leurs champs. Il réprima aussi les inon- « dations du golfe Persique, en leur opposant des « digues, et les irruptions des Arabes, en construi- « sant la forteresse de Teredon, U orna son palais, « en élevant un jardin suspendu qu'il couvrit d'ar-
• bres. »
Très-peu de temps après Mégasthènes , un savant de Babylone, Bérose 4, né de famille sacerdotale,
■ Noos retRmvons oe roi dans les listes sanscrites des modernes Indiens , sous le nom de Tehandra-Goupia, successeur de Nanda,
* Bahr en arabe ; qui signUle à la fois in«r et grand fleuve , toute ifTonde étendue d'eau,
^ Ce rédt a une analogie frappante avec le débat delà Ge-
nese.
4 On dispal4S sur l'époque de Bérose » et cependant la questifHi nons semble simple aux yeux d'une criUque raisonnable. Tatien, l'un des plus savants chrétiens du second siècle de notre ère, parlant de Bérose, lui rend ce témoignage : « Bé- « rose est le plus savant des écrivains (sur l'Asie); et pour « preuve, Je citerai la préférence que le roi Juba, lorsqu'U
• traite des Assyriens , déclare donner à l'histoire de cet écri- " vain, qui avait composé deux livres sur les faits et gestes des
■ Assyriens. • ( Oratio eanira Grœcos, p. 203.*)
Quant à son âge, Tatien dit : Bérose, praire babylonien,
• u témoignage derhittorienjoièphe0'«.tpatmofiu«viiitogeoi
■ Béiwe, «t ces «utoritét lont d'iu aatre pokit qoe roplnion de inateer raperflciel de rarUcle Dérwe daiu le Dictionnaire dee SraMis •-
professa la même opinion; et parce que ses prédictions astrologiques et ses écrits en div«% genres le rendirent célèbre au point que les Athéniens lui éri* ffèrent une statue dont la langue fut d'or, nous pensons que c'est à lui qu'il faut attribuer l'ascendant que cette nouvelle opinion acquit, selon l'expression de Quinte-Curce, chez laph^rt des histotiens (vel ut plerique credidere).
L'intéressant ouvrage de Bérose, intitulé Anti^ quUés chaldaXques, étant perdu, c'est à l'historien juif Flavius Josephus que nous devons les fragments relatifs à notre question. Voici ses paroles ( contra ^f^. lib.I,§19):
« A l'égard de ce que les monuments chaldéens
« naquit à Babylone sous Alexandre; il dédia à Antiocbns, « troisième depuis ce prince, son histoire divisée en trois livres, « dans laqueUe parlant des actions des rois de Babylone, ti « en cite un entre autres appelé Nabuchodonoior, etc. »
Maintenant raisonnons : Si Bérose naquit sous Alexandre , 0 faut entendre Alexandre, roi à Babylone, par cons^ent vers Tan 330. Mais le traducteur latin de TaUen s'est permis d'altérer le texte grec en disant : Béro$e fut eontemnonin d'^(ea;afMrr»(A]exandroaqua]is, quoique legiecxarà AXi^Kv- ^f ov ^l'fGVttK» signifie littéralement n^a« temps d'Alexandre). Le Syncelle, selon son usage, avait d^à altéré cette phrase en disant, pag. » : Bérae, danê um premier livre des Babyhmquet, se fait honnetar famnr vieu sa Jeunesse sous Alexandre {rrt^itAai rh i^ucîav) , et le traducteur du Syncelle ( Goar ) ra encore altérée en disant : parem se AUxandro jactat. Enfin oe même Syncelle, toqfoors inooirect, dévie encore plus du sens dans un autre passage, lorsqu'il dit, p. u : Bérose, dans ses Antiquités chaldaïques, rapporte çu'il a fleuri sons Alexandre,
Faute d'avoir fait ces correettons, phaieurs ont cru que Béiose avait réellement été un homme de 26 à 30 ans sous Alexandre, et alors il leur a été impossible de concilier un passage de Pline qui dit , lib. vn , chap. il : « Ëpigènes assure R que les Babyloniens ont des observations de 780 ans de date, « écrites sur des briques cuites ; mais Bérose et Critodéme ré- R duisent cette durée à 480 ans (selon quelques manuscrits, N et 490 selon d'autres). »
Sur ce passage Ton raisonne et Ton dit : « Puisque Nabo- K nasar ( selon Bérose) détruisit tous les monuments histori- « ques antérieurs à son règne , les observations qui le précédè- « rent ont dû être détruites : celles dont il s'agit ne doivent « donc dater que de l'an !*' de Nabonasar, qui est l'an 747 avant R notre ère : de 747 dtez 480 de Bérose, vous avez 368. Cette R année fat la quinzième d*Antiochus-Soter, qui succéda à Sé- « leucus-Ificator en S82. Maissi^n/tocAtM-rA^of, qui futsuo- « cesseur de Soter et troisième depuis Alexandre, ne régna <i qu'en 263 , comment Bérose lui a-t-il dédié son livre? » Mous répondons qu'étant né sous Alexandre vers 330, Bérose avait eu, l'an 368, environ 63ou64ans;cequiestunAge convenable , tandis que la chose serait presque impossible dans l'autre hypothèse , où il aurait 85 à 00 ans. Si l'on préfère la leçon de 400 au lieu de 480 , la dédicace tombera en l'an 358 , et Bérose aurait 74 ans , ce qui est encore possible , mais moins probable ; et néanmoins il a pu dédier son livre à Antiochus-Théos, prince royal, en l'an 268, tout aussi bien qu'à AnUochus-Théos, roi en l'an 358 : ainsi la balance des probabilités est plus favorable à la leçon 480. Nous ne disons rien des 730 ans d'^igènes, parce que l'époque de cet auteur n'est pas connue. Quant à la correction systématique qui veut i^outer mille, et lire 480 mille ans, elle n'est appuyée ni par les manuscrits , ni par le texte de Pline, qui, en concluant que l'usage des lettres est éternel, a eu en vue leur invention sous PA^Mnonee et sous les plus anciens rois de la Grèce , sans compter que cet écrivain n'est pas toujours conséquent.
RECHERCHES NOUVELLES
« disent de notre nation , je prendrai à témoin Bé- « rose, né lui-même Chaldéen, homme très-connu « de tous ceox qui cultivent les lettres , à cause des « écrits qu'en faveur des Grecs il a publiés dans leur « propre idiome, sur l'astronomie et la philosophie « des Chaldéens. »
« Bérose donc , qui a copié les plus anciennes n histoires chaldéennes , présente absolumeni les « mêmes récits que McUse * swr le déiugey sur là « destructkmdeshommesquienrésulta;surrarche « (ions laquelle Noé , père de notre race , fui « scawéi sur la manière dont elle aborda aux mon- « tagnes d'jérménie; ensuite il énumère les descena dantsdeNoé, assigne le temps de chaettn d'eux, « et arrive jusqu'à Nabopolasar, roi des Chaldéens « et de Babylone, »
Ici Josèphe raconte en détail , diaprés Bérose , comment Nabukodonosor , fils de NabopoNasar , ayant battu le roi d'Egypte Néchos, fut tout à coup distrait de ses conquêtes par la mort de son père; comment , sur la nouvelle qu'il en reçut , il traversa le désert de Syrie à marches forcées pour se rendre à Babylone ; comment, investi de l'autorité suprême à titre d'héritage, il distribua ses prisonniers syriens, phéniciens et juifs en divers lieux de la Biabylonie , pour y être employés à divers ouvrages , et il ajoute comme propres paroles de Bérose > :
« Nabukodonosor, après avoir enrichi le temple « de Belus et de quelques autres dieux , après avoir « réparé la ville de Babylone qui déjà existait, et « y avoir ajouté une ville (ou citadelle neure), voulut « empêcher que ceux qui par la suite voudraient l'as- « siéger, ne s'y introduisissent en détournant le « fleuve: pour cet effet, tfrofU^tiM^tme ^feefi- « ceinte de murs, tant à la viHe extérieure qu^à • la vitte intérieure, partie en briques cuites et bi- « tume, partie en briques seulement : lorsqu'il eut « bien fortifié la ville, et qu'il l'eut ornée de portes a magnifiques (les portes d'airain), il bâtit près du « palais de son père un autre palais plus élevé , plus « grand et plus somptueux. Il serait trop long de le Cl décrire; il nous suftira dedireque cegrand ouvrage A fut fini en quinze jours : or dans ce palais fut aussi « construit par lui le jardin fameux appelé Jardin « suspendu, pour complaire au désir de son épouse, A qui ayant été élevée dans la Médie, désirait l'aspect a d'un pay^a^e montueux» »
Voilà, continue Josèphe, ce que Bérose dit de I^abukodonosor, dont il parle encore beaucoup dans
s Phrase très-remarquable.
* Ces mêmes paroles se retrouvent, k vingt mots près, dans le SynceUe, page S30, et probablement illes a copiées de Josèphe.
son troisième livre des jénUquUéschaldéennes, où H réprimande les historiens grecs, qui croient JktMement que Babylone a été construite par V Assyrienne Sémiramis, et qui ont éerUfaussement qw c'est elle qui a élevé tous les ouvrages menreilleox de cette grande cité.
Alaintenant scrutons ce récit. A ne juger que par ces derniers mots (qui ont écrit foussement) , Bérose semblerait avoir donné un démenti absolu à tout ce que Ktesias raconte de Sémiramis; mats il faut observer que ce n'est plus ici le texte de Bérose, c'est Josèphe qui parle et qui raisonne sur quelques passages que nous n'avons pas ; en outre, lors même que ce serait Bérose , nous aurions à lui opposer son propre texte antérieur, où il dit : Nabit' kodonosor enrichit le temple de Behts et de qudques autres dieux. S'il ne fit que les enrichir, ils existaient donc déjà : s'il les eût bâtis , Bérose n'eât pas manqué de le dire. Nabukodonosor ayant réparé la vUle qui existait déjà : voilà une phrase tout à Tavantage de Ktesias : la ville ne devait son existence qu'àses murs; I^abukodonosor les répara, parce qu'étant bâtis depuis près de 600 ans , ils avaient subi des dégradations. Enfin dire , comme Bérose, qu'il est faux que Sémiramis ait bâti tous les ouvrages merveilleux de Babylone, n'est pas dire qu'elle n'en ait bâti aucun ; l'honneur de la fondation lui reste , et c'est Mégasthènes qui se trouve ici convaincu d'erreur, lorsqu'il a dit : Babykme fut bâtie par Nabukodonosor. L'enceinte qui se dislingue par des portes d^airain, fut construUe par ce même prince. Il est bien vrai que les portes d'airain furent posées par ce prince , qui y employa entre autres l'airain enlevé au temple de Jérusalem. Mais le mur existait, Nabukodonosor ne fit que le réparer; et c'est sans doute cette association des portes posées et des murs restaurés qui a trompé Mégasthènes. Poursuivons.
« Nabukodonosor pour empêcher que l'ennemi, « en cas de siège , ne s'introduisit dans la ville en « dérivant le fleuve. »
Le moyen de dériver existait donc aussi, et il suppose la construction du grand bassin de Sémtnmis^
« Nabukodonosor fit construire une ir^ en-
( Mégasthènes appelle ce canal de dérivaUon, ttrmataié; Pline l'appelle amalchar, et dit que ce motsfgnifleJIniM rqwi en langue chaldéenne : nous disons qu'en cette iangoe ^m royai se dit nahr-maUka , qui ne ressemble en tien à «fl»-«fchar, mais assez bien à ar-makale , que les ooptotes ont aUéte en oubliant l'n dans nar, et en invertissant {aoxoXs pour fis- Xox», nahr-malake : Vam-al-char de Pline est on mot an*e signifiant mèrt de r abondance, de la richeue, om^i-€kair. Quant k nahr^nalake, il signifie aussi plèvre dr la rein», et se rapporte fort^ien à Sémiramis.
SUR L'HISTOIRE ANCIENNE
r ceinte tant à la ville Méiieure qu'à la ville exté- « rieare. »
A une ville comme Babylone , de plus de 24,000 toises de circuit , supposer une tnple enceinte est une absurdité dont aucun écrivain n*a parlé : il y a certainement ici altération dans le texte. Ktesias nous a dit que Sémiramis bâtit deux châteaux forts ou citadelles , Tun à l'est, l'autre à l'ouest du fleuve, et que le château du couchant eut une tr^ enceinte; ce doit être là l'objet, désigné par Bérose : il aura donné le nom de viÛe à ces deux forteresses , et il aura appelé extérietare celle située à l'ouest de TEuphrate ' , parce que se trouvant dans le désert arabe, elle était réellement en dehors de la Babylonie propre; tandis que le château de Veit, situé dans 111e formée par l'Euphrate et le Tigre, était placé dans Vintérieur du pays. Admettant ces châ* teaux construits par Sémiramis près de six siècles auparavant , leurs murs devaient être d'autant plus ruinés , que les rois de P^inive , inquiets et jaloux , durent négliger ces moyens de défonse d'une grande cité mécontente : If abukodonosor dut réparer les murs de la grande enceinte; et il put ajouter une ^^ muraille au château de Vegty qui n'avait qu'un mur. Bérose ainsi expliqué, seniblerait prétendre que Nabttkodooosor les bâtit de fond en comble; mais s'il ent pour objet d'opposer un obstacle à un ennemi déjà introduit, la prudente Sémiramis n'a pu manquer d'avoir la même idée.
Enfin Bérose dit que Ifahukodonosor se construisit un palais plus grand , plus somptueux que celui de son père ; que dans ce château fot élevé le fameux jardin suspendu» et que tout ce travail ne dura que quinze jours. Ktesias est d'accord pour Touvrage ; mais quant au temps , Mégasthènes prétend que ce fot Babylone même que Nabukodonoiw entoura éTtmtriple mur dans r espace de quinze jours. On aperçoit ici une confosion évidente faite par cet écrivain, qui applique à la ville ce que Bérose entend du château, et cet exemple nous montre la probabilité d'une confusion inverse, mais du même genre, faite soit par Josèphe, soit par Bérose même, ou par ses copistes.
En résumant cet article, il nous semble que les ouvrages réels de Nabukodonosor sont,
1<* Le palais du jardin suspendu, qui ne lui est contesté par personne;
2« La forteresse de Teredon ;
^'^ Les écluses et les digues contre les reflux du golfe Persique;
4» Le bassin et les vannes en faveur de la ville de Siparis;
' Voyez le plan de Babylone, chap. 7.
6* La réparation des murs de la grande enceinte de Babylone;
&* L'application des portes d'airain à ces murs ;
T* La réparation du château à triple enceinte, et la reconstruction du château de l'est sur pareil plan.
Il reste toujours à Sémiramis ,
1<> La construction première et fondamentale du grand mur de 360 stades;
T Le quai le long de l'Euphrate ;
3» Le boyau on galerie sous-fluviale;
4» Les deux châteaux aux issues de cette galerie et du pont;
6" Le grand bassin de dérivation;
6<> Enfin la tour ou pyramide du temple de Belus.