‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 129 sur 230 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Dimensions des principaux oavragei de Babyloap.

Ce sujet est un problème que l'on n'a pas encore résolu d'une manière satisfaisante : deux diflficultés le compliquent ; l'une, la discordance des auteurs sur les dimensions de ces ouvrages ; l'autre, la valeur des anciennes mesures citées par eux et comparées à nos mesures modernes.

Nous avons vu que selon Ktesias, le grand mur d'enceinte formait un carré parfait, dont chaque côté avait 90 stades de longueur, total, 3G0 : selon Klitarque , ce devait être 365 , par allusion aux Jours de Fannée. Selon Hérodote, ce carré réeUement équilatéral, avait 480 stades de pourtour. Strabon et Quinte-Curce ont encore des variantes; Tun dit 385, l'autre 368 : quant à la hauteur dn mur, Ktesias lu! donne 50 orgyes sur ane largeur de six chars serrés, tandis que Klitarque la réduit à 60 coudées sur une largeur de deux chars de finont. Hérodote , au contraire , porte la hauteur à 200 coudées royales de Babylone. ,

Pourquoi ces discordances sur des faits matériels el palpables, et que faut-il entendre par ces stades, ces coudées, ces orgyes f Supposer, avec quelques commentateurs, que Ktesias ou Hérodote se sont trompés, que l'un ou l'autre est en erreur, n*est pas une solution admissible, parce que tous tleui ont été sur les lieux, ont vu, ont consulté les savants , et qu'une erreur juste ^'tm quart est impossible* On ne saurait dire non plus que les manuscrits soient altérés en ce point : leur différeoee a été notée depuis très-longtemps. Ne seraît-ce pas plutôt que les stades employés par eux ont une valeur diverse, comme il arrive parmi nous à nos lieues, qui, selon les provinces et les pays d'Europe, valent tantôt 2000 toises, tantôt 2500, tantôt 2800, même 3000 et quelquefois pUis? Le savant et judicieux Fréret parait avoir le

» Voyage dans lea mers de llude, tome I, p. a».

SUR L'HISTOIRE ANCIENNE

cette idée simple et lumineuse. Dans un mémoire < projeté dès 17113, il tenta de prouver que la discordance de Ktesias et d'Hérodote n'était qu'apparente, et qu'elle provenait de ce qu'Hérodote avait employé le peut stade mentionné par Aristote * comme ayant servi aux mathématiciens à mesurer la circonférence de la terre, qu'ils avaient déterminée à 400,000 parties ou stades, dont il fallait 1111 toises 1/9 au degré ; tandis que Ktesias avait employé le stade dont Archimède^ se servit pour mesurer la même circonférence, et qui donnant 833 1/3 stades au degré, ne porte le cercle qu'à 800,000 stades. Ce rapport de 300 à 400 , le même que celui de 860 à 480 , est frappant; mais les preuves n'étaient pas assez détailléâi, ni les esprits assez mûrs; Fréret ne permiada point. Banville, contre sa coutume, fut moins habile lorsqu'il voulut 4 déduire le stade d'Hérodote d'une mesure vague du monticule de Babel j prise par le voyageur Pietro délia FaUe,.,. Le major Rennel , qui récuse avec raison un prétendu stade de 41 toises imaginé par Danville, n*a cependant pas été plus heureux, et quoiqu'il ait consacré une section ^ entière à la ville de Babylone, on sent après l'avoir lue, qu'il a plutôt fait des calculs de probabilités qu'une analyse méthodique des deux difiOcuItés dont nous traitons. Pour les résoudre Ces dif- Acuités, il fallait surtout approfondir la question des mesures cmeienstes; déterminer si les stades des divers auteurs ont les mêmes valeurs; quelles sont ces valeurs dans nos mesures modernes : un tel travail exigeait un système entier de recherches , de comparaisons , de combinaisons assez compliquées. Paucton, compatriote du major Rennel^, en avait ûiit une première tentative. Mais ainsi qu'il arrive dans toutes les reclierches scientifiques , plusieurs inexactitudes se mêlèrent à d'heureuses découvertes. Rome de Lisle 7 profita des unes et des autres pour obtenir des résultats plus étendus , pins exacts. Enfin M. Gosselin, par des combinaisons ingénieuses et nouvelles , a porté à un plus haut degré de précision tout ce qui concerne les mesures géographiques des anciens. Aujourd'hui que, grâces à ces savants, la question des mesures anciennes

' Voyiv Mém. de VJe^, déi interipL tone XXIT, *. ttl.

' /)eCirto,Ub.n,cap. M.

5 Uv. I.

4 Mémoire» de Vkeaàéuàt dés InaerlpUoiu, tom. XXYIII, pacea5S.

^ GeognpkiealtfêiemûfHendottu, to-i», London, ISOO. Sect UT. Renoel oie nème la stade de 61 IoIm»^ quil regarde comme cblmérlque.

^ Voyes Trma d» mmwt», poidâ et monnaies âet peuple anciems H m«deme»,fàt¥wadio^^ tradutt et publié en i7ao,àParfo,|iK4-.

7 Métfolofl^e liK»«, Paris, 1780.

est plus claire, il nous devIeAt plus facile de résoudre ttotre problème.

Et d'abord quant à la discordance des auteurs , si nous parvenons à concilier Hérodote et Ktesias , les autres seront peu embarrassants , parce qu'ils ne sont tous que des copistes, tandis que les deux premiers sont des témoins oculaires , des autorités du premier degré. Mais de qui ont-ils tiré leurs informations? Ifous avons vu, au sujet de Sémiramis, que leurs sources sont différentes; qu'Hérodote a suivi les opinions des prêtres babyloniens, tandis que Ktesias a été dirigé par les savants perses et les mages mèdes , interprètes des Assyriens : or il est notoire que pour le système civil et religieux , comme pour le langage, les prêtres babyloniens différaient totalement des Perses et des Mèdes; et parce que l'astronomie , chez tous les anciens , tenait étroitement à la religion. Ton a droit de supposer que cette science et ses éléments différèrent aussi également; que par conséquent les mesures géométriques , qui en font partie , ne furent pas précisément les mêmes. D'après ces données , admettons que les stades employés par Hérodote et Ktesias eurent des valeurs différentes, et voyons, dans les tables dressées par M. Gosselin, si deux stades ne se trouveraient pas dans le rapport exact de 3 à 4, comme 360 est à 480. Deux se présentent , l'un ayant la valeur de 6 1 toises 1 pied 1 0 pou ces 1 Ugne 42 i*"; l'autre la valeur de 68 toises 2 pieds 5 pouces 5 lignes 894<' , ce qui est juste la proportion demandée. Si nous élevons ce dernier au multiple de Ktesias 360, nous avons 24,627 toises 2 pieds 8 pouces 0 lignes 984o , et si nous élevons le premier au multiple d'Hérodote 480, nous obtenons rigoureusement la même somme dans tous ses détails ; une identité si par&ite ne saurait être l'effet du hasard : elle nous donne la solution incontestable du problème, et nous avons la droit d'en tirer plusieurs conséquences. Mous pouvons dire, l"" que cette différente valeur des stades employés par Hérodote et Ktesias confirme la justesse de notre aperçu , savoir , que ces deux auteurs ont suivi deux systèmes scientifiques d'origine différente) 2<> que dans cette occasion et dans tout ce qui cancerne Babylone, Hérodote a employé le petit stade, dit di' Aristote, de 1 1 1 1 1 /9 au degré, tandis que Ktesias a employé le stade dit d'Ârchiméde, de 833 1/3 au degré, comme Pavait deviné le judicieux Fréret; Z'^ que lepetit stade, dhd^ Aristote, est véritablement le stade chaldéen ; que les mathématiciens indiqués par ce philosophe ne sont autres que les Babyloniens , dont Kallistbènes lui envoya les observations, selon ce que dit Simplicins, dont le récit

RECHERCHES NOUVELLES

trouve ici une preuve nouvelle; taudis que diantre part le stade dit à'Archimède parait avoir été le stade assyrien , transmis et sans doute adopté par les Mèdes et par les Perses , leurs successeurs. Nous reviendrons à ces deux aperçus, qui sont importants.

La concordance d'Hérodote et de Ktesias ainsi établie , toutes les variantes des autres auteurs se trouvent jugées. Si Strabon donne aux murs de Babyioue le nombre disparate de 386 stades, c'est que Strabon, qui cite très-souvent les historien ù' Alexandre, emprunte d'eux le nombre 365 , qui, comme Ta dit Diodore, est celui de Klitarque et des auteurs contemporains d*Al€xanbre, fondés sur ce motif, gu6 Sémiramis voulut imiter les jours de Vannée. Ce motif astrologique, vraiment caractéristique des anciens , «nous paraît authentique > et concluant; mais par cela même, il tourne contre Klitarque , 1« en ce que le nombre 865 ne peut se diviser en quatre parties égales, ni former un carré par/ait ; il y aurait eu un reste ou fraction, qui, pour les géomètres astrologues, eût été du plus fâcheux présage ; 2« parce qu'entre ces 365 stades et les 480 d'Hérodote, il n'existerait plus d'harmonie; 3<» parce que les 360 stades de Ktesias, en réunissant les vertus du cercle au mérite du carré équUatéral, s'accordent singulièrement bien avec l'année de 360 jours que nous savons avoir été jadis en usage chez les Égyptiens, et qui, à cette époque, nous est indiquée diez les Assyriens par la circonstance que Sémiramis demcmda à son époux les cinq jours excédant Vannée , pour être reine. Nous savons aussi que cet usage ne fut point celui des Perses ni des Mages, qui préfèrent l'année de 365 jours. Lorsque Darius marcha contre Alexandre, nous dit Quinte-Curce (liv. III, chap. 3), « les mages firent une procession dans laquelle ils « furent suivis de 365 jeunes gens, image des jours « de Tannée, et ces jeunes gens furent vêtus de « manteaux de pourpre. »

Les historiens contemporains d'Alexandre qui ont eu cet usage sous les yeux, et qui ont ouï dire dans Babylone, que le nombre des stades du rempart égalait celui des jours de Vannée, ont confondu l'année moderne avec l'année ancienne. Strabon a donc tiré d'eux le nombre 365. Mais quelque ancien copiste de ses manuscrits a altéré le second chiffre, et a écrit octa pour exa. Quinte-Curce ou ses copistes ont encore altéré cette erreur , et en retournant le chiffre, ils ont écrit au lieu de 386 , 368 : de la part du tardif Quinte-Curce, cette roé-

> n est fâcheux de voir le mi^or Rennel traiter cette raison de conte apocryphe; on croirait qaMI n*a pas conna le caractère des anciens.

prise est sans conséquence. Nous ne parlons point dePline, qui confond habituellement tous les stades, en les prenant sans distinction pour la huitième partied'un mille romain. On doit regretter les nombres et les calculs de Bérose.

L'enceinte de Babylone nous étant connue de 24,627 toises ou 48,000 j^ètres , chaque côté du carré a eu environ 6,156 toises ou 12,000 mètres', c'est-à-dire un peu plus de 3 de nos lieues de poste. Par conséquent la surface plate de cette capitale occupa plus de 9 de nos lieues de poste carrées; cette surface est sans doute prodigieuse , mais non pas incroyable. On se tromperait gravement si Ton comparait une ville asiatique , et surtout une ville arabe, à nos villes d'Europe, où les maisons bâti^ en pierres sont serrées l'une contre l'autre, et s'élèvent de plusieurs étages : en Asie , en général , des jardins , des cours , des champs labourables sont compris dans l'enceinte des villes. A surface égale, elles ne contiennent pas la moitié , ni même le tiers d'habitants que contiennent les nôtres. En un pays tel que VIraqj où il n'y a de bois de charpente que des palmiers et des bois blancs * , les maisons du peuple ne sont et n'ont jamais été que des huttes. Ainsi l'on ne doit considérer Babylone que comme un vaste camp retranché, dont quelques quartiers voisins du fleuve et du château des rois ont été plus peuplés, plus ornés, tandis que la majeure partie du terrain n'a eu d'autre objet que de mettre à couvert de grandes quantités d'hommes et de troupeaux dansdes temps deguerre et d'invasions, alors fréquentes et subites ^ : on a droit de supposer que ce fut là Tintention raisonnable des fondaiteurs de Ninive et de Babylone, dont les grandes vues politiquessontattestéespar leurs autres actions. Dans ces vastes cités, plusieurs parties marécageuses ou voisines de marais étaient trop insalubres pour être habitées; mais on les cultivait, et leur fécondité devenait utile au noyau de la ville. Ainsi , toute compensation faite , et par comparaison àMankin, à Pékin, à Dehli, à Moscou, l'on peut croire que Babylone dans sa splendeur n'a pas eu plus de 6 à 700,000 habitants 4. En eût-elle eu un million, la

* Danville I^estime à 4,000 toisa, et ne donne que a,iOO toises de côté moyen à la vine de Paris.

» Voyez Strabon, 11b. XVI, p. 78». .

•3 L^abbédeBeancliamp dana son Mémmre tmr iêt mme* de BahyUme, obaenre que les Arabes, qni letlrent une qnan- Uté de briqnes et antres matériaux de constructioo dans la portion de Babylone située à l»est de l-Euphrate, nVn trouvent point dans Uportion à l'oueil. Voyei le Jammmi 4n savanti, décembre 1790. . ^ « k

4 sous le légne de Darius-Hystasp , les habitants de Baby^ lone voulant se révolter, s'aperçurent qu'ils «vaiest peu de vivres, et parce quiis avalent chacun plusteun »»m«^ enréservèrenlchacunune, et tuèrent les autiea à titre de boo-

SUR L'HISTOIRE ANCIENNE

gubsistance de cette multitude ne serait pas un problème embarrassant, comme Ta voulu penser le major Rennel, sur des bases vagues et incorrectes >. Entre une ville comme Londres et une ville asiatique quelconque, aucune comparaison n'est admissible. S'il faut un espace de 6,600 milles carrés pour £iire vivre 700,000 Anglais , il n'en faut pas le quart pour alim'enter un million d'Arabes ; et si l'on remarque , d'après Hérodote, que la Babylonie était si fertile en riz, en grains, en légumes , qu'elle seule fournissait le tiers des contributions de l'empire perse, sous Darius et Xercès, on ne verra aucune difBculté à peupler la capitale de plus d'un million d'habitants.

La liauteur du grand mur est moins facile à déterminer que son étendue; Ktesias la porte à 50 orgyes , qui valent 265 pieds 7 pouces > : Hérodote au contraire lui donne 200 coudée* royales de BabyUme ^ , qui valent 288 pieds 10 pouces : une telle hauteur surpasse toute croyance, et de plus, les deux historiens sont en discord de 32 pieds 3 pouces. D'ailleurs ils n'ont pu voir les murs dans leur entier, puisque, selon Hérodote , le roi Dariug les avait démolis par leur faite 4. Strabon, qui copie les historiens cf Alexandre, réduit cette hauteur à 30 coudées , c*est-àKiire à 86 pieds 4 pouces 8 lignes, ce qui est considérable, mais du moins admissible. 11 ne donne aussi à leur largeur que le passage de deux chars , égal à 32 i^eds anciens s, ce qui est

elles InaUles. Aprtt le liége, qui ne lUt pas meurtrier, Darlos, pour repeupler la vttle comme auparavant, ordonna de re> prendre des femmes , et le nombre foomi par les pays environnants fut de 60,000. Voyez Hérod. lib. m, 8 cui. Ged ne donne pas ridée d'une grande population ; à la vérité Babylone élait sur son déclin; mais c'était encore une grande ville.

> Pour estimer la population de Babylone, Rennel établit une comparaison avec la ville de Zxmdres; et parce que Londres contient plus de 700,000 tètes sur une espace cane de 15 mnies i^ et que ces 7oo,oooboucbes consomment le produit de 0^600 milles carrés de bonnes terres, U prétend que Babylone , qui contenait 73 mUles carrés ( selon loi , et U se trompe d'an quart) aurait absorbé le produit de toute la Cbaldée. Mais après aToIr vu4es villes et les peuples d'Asie , il est étonnant que Rennel ait étabU une telle comparaison : d'aboid parce que l'on peut assurer que 10 Anglais consomment autant que 60 Arabes; 2* parce que les villes asiatiques ont de vastes espaces vides que Ton ne voit point dans les villes anglaises , dont le principe architectural est d'être trés-serrées. Cest ainsi que l'on nous disait, U y a 30 ans , que le Kaire contenait 700,000 Ames , ou tout au moins 400,ooo , parce qu'il égale Paris en surface; et lorsque l'année française a voulu le vérilier , eUe a trouvé assez Juste le nombre de 250,000 qu'avait esUmé le voyageur Yolney. Voyez l'ouvrage de Rennel , sect.

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