CHAPITRE Vni
Histoire probable de Sémlramis.
Après avoir ramené h un état admissible et croyable les ouvrages de Sémiramis, qui cependant conservent leur caractère gigantesque, ne quittons pas ce sujet digne d^intérét, sans essayer de nous faire des idées raisonnables de cette femme extraordinaire, qui dans l'histoire tient le premier rang de son sexe. Diodorede Sicile nous présente deux récits de sa fortune , et de la manière dont elle parvint au pouvoir suprême , qu'elle géra d'une main si hardie. Selon l'un de ces récits , qui est celui de K.tesi«^, « Sémiramis naquit en Syrie, à Ascalon, « des amours clandestins de la déesse Derketo et R d'un jeune sacrificateur de son temple : l'enfant , « exposée dans un lieu désert, parmi des rochers, « fut par miracle nourrie et sauvée par les soins « d'un essaim de pigeons sauvages qui avaient leur « fuye * en ce lieu. Au bout d'un an , des bergers « découvrirent cette orpheline, et la trouvant très- « jolie t ils la menèrent et la donnèrent à l'inten- « dant des haras royaux ( appelé Simma ) , lequel , • privé d'enfants, l'adopta et la nomma Sémiramis,
> Id Tient se placer un passage de Cicéron, qui parlant des principes de Part de deviner, dit ( llb. I, cap. 2 , de Divinatione) : « En remontant aux autorités les plus reculées , « Je trouve dès les premiers temps les Assyriens, qui, à raison « de rétendue et de la planimétrie des contrées qu'ils habi- « talent, découvrant de toutes parts un ciel sans oLÂtacles, « observèrent les mouvements des étoiles tant propres que n respectifs, et sur leurs aspects, fondèrent l'art des borosi(Oopes,etc- »
Ces Astyriens de Cicéron ne peuvent être ceux de I^inive, dont le pays se trouve au pied du mont Taurus; ils doivent être ceux delà Babylonie «ainsi désignés par les Grecs dès avant Hérodote. Or comme il est prouvé qu'avant Ninus ce pays fut le siège d'un état policé et d'une population arabe nombreuse et clviUsée comme l'Egypte, il s'ensuit que c'est à ce peuple qu'il faut appliquer ces mots de Cicéron : «^ Principio Asn syrii, ut ab uUimis auctorilatem repetam , propter planl> « liem magnitudinemque regionum quas incolebant, cum H cœlum ex omni parte patens et apertum intuerentur ( il eût « dû ^jouter perlueidum ), tn^ecUones motusque siellarum « observaverunt. m
* Ces fuyes sauvages sont encore aujourd'hui un cas fréquent en Syrie cl en Palestine; les pigeons y sont par milliers.
« c'est-à-dire colombe, en langue syrienne; de la « serait venu le culte des pigeons dans le pays. » f^oilà , dit Diodore ( ou Ktesias ), la fable que Von débite sur Sémiramis. Et en effet, c'est bien là une fable; mais en écartant le conte des pigeons et de la déesse, il resterait pour fait raisonnable que réellement Sémiramisseraitnéeà Ascalon, du commerce clandestin de quelque prétresse , et qu'élevée en secret , elle aurait été adoptée par le personnage indiqué. Tout cela est dans les mœurs du pays et du temps.
« Parvenue à l'âge nubile , continue Ktesias , Té- A clat de sa beauté et de ses talents subjugua Tun « des principaux officiers du roi. Cet officier s'ap- « pelait Memnon; étant venu inspecter les haras , « il emmena Sémiramis à Ninive, et il ea eut deux
« enfants La guerre de Bactriane survint; Sé-
a miramis y suivit son époux Ninus vainquit
« les Bactriens en rase campagne, mais il assié- « geait inutilement leur capitale, où ils s'étaient « renfermés, lorsque Sémiramis, travestie en guer- « rier , trouva le moyen d'escalader les rochers de « la forteresse, et par un signal élevé sur le mur, « avertit de son succès les troupes de Ninus , qui a alors emportèrent la ville.... Ninus, charmé du « courage et de la beauté de Sémiramis , pria Mem- « non de la lui céder; celui-ci refusa. Ninus n*en « tint compte, Memnon se tua de dépit, et Sémi- « ramis devint reine des Assyriens. » Tel est, dit Diodore, le récit de Ktesias (p. 134, liv.II).
Mais Athénée et d'autres écrivains assurent « que « Sémiramis fut originairementunecourtisanedont « les grâces et la beauté fixèrent l'attention de Ni- « nus. D'abord le crédit de cette fenune n'eut rien « de remarquable ; mais ensuite il s'accrut au point « d'amener Ninus à l'épouser, et finalement elle « lui persuada , dans une fête , de lui céder & jmars « pour régner. »
Cette seconde version , plus naturelle , plus historique que la première , est encore appuyée par une anecdote que nous a conservée Pline. « Vers « la 107' olympiade, dit cet auteur ( de 352 à 349 « avant J. C. ) , parmi plusieurs peintres habiles « fleurit Eehion, qui se rendit célèbre par divers « beaux tableaux : l'on admire entre autres sa Se- « miramis , qui , de servante , devint reine «. »
Voilà, en faveur du récit d'Athénée, un témoignage remarquable- On sait que les anciens peintres étaient savants et scrupuleux en histoire. Si £chion,qui fleurissait moins de 30 ans après Ktesias, a dédaigné son récit et préféré celui-ci , Il s'ensuit
' Uv. XXXV, chap. 10, p. 224 de VRisfoire natwrtUt de Pline. IraducUoo de Poiusinet.
SUB UHISTOIBE ANCIENNE.
que dès cette époque existait la version suivie par Athénée, et qn*eile passait pour plus vraie. En effet elle porte un caractère réellement historique, conformeaux moeurs de l'Asie ancienne et moderne. Qu'une fille d*une naissance obscure, qu'un enfant trouvé soit élevé par des étrangers; que donnée ou vendue elle arrive au serai du sultan ; qu'elle soit introduite dans le harem à titred*odaUsque s c'està-dire de servante de chambre } qu'enfin elle parvienne au grade de sultane-reine, c'est un roman historique encore réalisé chaque siècle en Asie. D'ailleurs cette version d'Athénée, qui se lie trèsbien au début rectifié de Ktesias , a encore le mérite de résoudre les embarras chronologiques qui naissent de son récit, où les événements sont trop serrés, let de plus , elle se trouve appuyée d'un fait qu'attestent deux autres écrivains; car Moyse de Cborène et Kephalion s'accordent à dire que Sémir&mis fit mourir tous ses enfants , excepté le jeune Ninyas. Dans le récit de Ktesias , elle en eut deux de Memnon, son premier mari; mais ils n'étaient pas enfants de roi, ni capables de lui faire ombrage ; au lieu que , suivant le récit d'Athénée , elle eût pu , dans son état d^odaUsque , avoir de Ninus plusieurs enfants âgés déjà, et aptes à régner, par conséquent faits pour l'inquiéter. Alors nous pouvons supposer sans effort que Sémiramis était entrée au séraï vers l'âge de 20 ans, qu'elle y vécut en qualité d'odalisque et eut des enfants de Ninus pendant un espace qui put durer 30 autres années. Ce temps fut employé par elle à fonder ce crédit et cet ascendant qui enfin subjuguèrent Ninus. La guerre de Bactriane étant survenue, elle y suivit le roi , et ce fut alors que l'acte de bravoure mentionné par Ktesias la fit devenir reine. Son nom même semble faire allusion à ce trait; car il n'est pas vrai que Sémiramis signifie pigeon ou colombe * en syriaque ; au lieu que ce mot , décomposé ( shem rami ) , signifie le signe élevé sur les murs de Bactre , lequel devint le signal de la victoire de Ninus et de la fortune de la favorite. A dater de cette année , qui fut Tan 1201 , tous les événements seraient tels que les a établis l'auteur de la Chronologie d'Hérodote, page 278. Mais nous corrigerions les dates précédentes, en disant que Sémiramis serait entrée au séraï vers 1221, et qu'elle serait née vers 1241. Alors elle edt vécu 61 à 62 ans, précisément comme
■ Oda eo turc, chambre.
> Colombe et pigeon m dit fouuah, qui n*a rien d*anaIogue. Mais on nous dit que les troupes babyloniennes avaient pour enseigne une colombe , ce qui explique Texpression de Jérémie et du psaume Bx»urgat,fitye2 la colère de la colombe. Os enseignes ayant été instituées par Sémiramis, peut-être le peuple 1 V(-U désignée sous œt emblème.
le dit Ktesias ; si son orgueil voulut que l'on comptât dans son règne tout le temps de sa cohabitation avec Ninus , elle aurait régné 42 ans , comme le dit encore cet auteur; et tout prend de l'accord dans le récit et dans les vraisemblances : par ces gradations naturelles, par cet apprentissage nécessaire, Sémiramis, arrivée au pouvoir suprême, donne l'essor à son caractère avide de tout ce qui est grand « : Jalouse de surpasser la gloire de ceux gui l'avaient précédée, elle conçoit, après la mort de Ninus, le dessein de bâtir une ville dans la Babylonie. Ninus venait d'en construire une immense à 100 lieues de là, et voilà sa veuve qui veut en élever une autre , non pas plus grande ( Strabon dit que Babylone fut plus petite ) , mais une mieux entendue. Ninive avait donc des défauts de position
déjà sentis Le local de Babylone offrait donc
des avantages supérieurs : le talent de Sémiramis fîit de les apercevoir, et le succès est devenu une preuve de son génie. Effectivement, en examinant les circonstances géographiques et politiques de cette opération , il nous semble découvrir plusieurs des motifs qui ont dâ la susciter. Mntve assise au bord oriental du Tigre, dans une plaine fertile en tout genre de grains , voisine de coteaux riches en arbres fruitiers, sous un ciel brillant et pur, Ninive jouissait d'une situation très-heureuse à plusieurs égards ; mais elle était privée de l'un des éléments nécessaires à la prospérité des capitales. Elle manquait de navigation Le Tigre, quoique fleuve
large et profond, est si rapide en son cours, si .encaissé dans son lit, que les transports y sont toujours dangereux, difficiles et partiels. On ne peut le remonter; et de plus, au-dessus de Ninive, son cours est borné à si peu de pays , qu'on ne saurait en apporter beaucoup de denrées.
L'Euphrate, au contraire, a un développement immense au-dessus de Babylone; il touche à la Syrie; il pénètre dans l'Asie mineure par une de ses branches; il exploite toute l'Arménie par les autres , il appelle les produits de tous les pays montueux qui bordent l'Euxin, il les transporte avec moins de dangers que son rival ; mais ce qui surtout lui assure la prépondérance , il communique à l'Océan par un cours plus lent, par un lit plus commode que le Tigre, en sorte que depuis le golfe Persique, les bateaux peuvent le remonter bien plus haut et plus aisément que le Tigre. Une ville placée sur l'Euphrate était donc appelée à la splendeur que donne le commerce : et à cette époque le golfe Persique était le centre des communications les plus riches et les plus actives entre l'Asie occidentale,
< Voyex le texte ci-devant , p. 471
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la Syrie, la Perse, T Arabie Heureuse, FÉthiopie et Fintérieur de l'Afrique ; à cette époque, ce commerce valait celui de Tlade. Les guerres habituelles des peijq)ies riverains, en rendant la circulation difficile, en forçant de recourir aux caravanes dispendieuses des Arabes bédouins, s'étaient opposées à son développement. Cette cause venait de cesser; toute TAsie limitrophe obéissait à un même souve* rain , et sa puissance le faisait respecter au loin. Ce motif commercial était déjà sufiB^nt; Sémiramis dut en avoir deux autres , politiques et militaires.
Les habitants de la Gbaldée étaient un peuple récenunent conquis, par conséquent mécontent et disposé à secouer le joug. Un moyen propre à les contenir était d'établir près d'eux, dans leur sein, une forteresse dont la garnison fût un épouvantai! ou un instrument. Cet objet fut rempli par la portion de Babylone bâtie dans l'Ile Euphratique; mais pourquoi bâtir l'autre portion à l'ouest du fleuve au bord du désert? Ici se montre encore l'habileté du fondateur : alors que les armes projectiles avaient peu de portée , si l'on n'eût occupé qu'une rive du fleuve, l'on n'eût pas commandé l'autre suffisamment. On avait dans le désert un ennemi vagabond, turbulent, qu'il importait détenir en respect : une citadelle formidable opéra cet effet. Babylone, assise sur les deux rives de l'Euphrate, épouvanta les Arabes bédouins; mais en même temps elle devint un moyen de les attirer et de les affectionner, paroe qu'elle leur offrit le marché le plus commode et le plus avantageux pour vendre le superflu de leurs troupeaux, ou le butin de leurs lointaines rapines.
Cette dominatioa plénîère du fleuve, qui fut un raffinement d'art sur Ninive, fut aussi un surcroît de puissance militaire et commerciale. Tous les Bédouins devinrent vassaux par crainte ou par intérêt. Le choix du local précis de Babel fut un trait de politique plein d'astuce et de sagacité. L'on pouvait indifféremment asseoir la forteresse plus haut ou plus bas; mais Sémiramis trouvant en un point donné un temple célèbre, qui, suivant l'usage du temps, était un lieu de pèlerinage pour tous les peuples arabes, Sémiramis saisit ce moyen religieux de manier les esprits ; en ornant ce temple, en le comblant de présents, elle flatta le peuple ; en caressant les prêtres chaldéens, en les dotant, elle se les attacha, et par eux elle devint maltresse des cœurs. Enfin un dernier motif de son choix dut être que, quelques lieues plus haut, l'Euphrate avait et a encore des rapides ou briscmts qui empêchent les bateaux de remonter à pleine charge... La ville devint un entrepôt.
NOUVELLES
D'après ces combinaisons trop naturelles pour > n'être pas vraies, il ne faut plus s'étonner du succès de Sémiramis. Il fut complet contre Nini ve, puistp» cette cité ne subsista que 6 siècles, tandis qa'il eo fallut 13 pour anéantir Babylone; encore ses immenses ruines, enfouies dans un espace de plusieoR lie^ies ' , demeurent-elles comme un monument de son existence. Il faut lire dans Diodore le reste des actions de cette femme prodigieuse, et voir comment, après avoir établi sa métropole, elle cita en |)eu de mois, dans la Médie , un palais et on tssU jardin, puis entreprit contre les Indiens une guerre malheureuse, puis revint en Assyrie se livrer àdes travaux dont Moyse de Chorène continue les détails curieux dans le chapitre 14 de son Histoire d Arménie, Telles furent son activité et sa renenunée, qjd'aprés elle, toîU grand mmrage en Atkpi attribué par les traditions à Sémiramis *. Aleiaodre trouva son nom inscrit sur les frontières de la Scy* thie, alors considérée comme borne du monde habité. Cest sans doute cette inscription que nous a conservée Polyaen, dans son intéressant Recu^danecdotes ( Stratag. liv. YIII, chap. 26 ).
Sémiramis parle elle-même :
LA K/lTtlRE ME DONNA LB CORPS H*VnE FEMIE;
MAIS MES ACTIONS ll*ONT ÉGALÉE
kV PLD8 VAILLANT DBS HOmiBS ( h NiDOS ) :
J'AI RÉGI L*ElfPIRE DB NINI»,
QUI VERS L'ORIENT TOUdlE A,U FLEUVE HINAHAR (Hodus;.