‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 134 sur 230 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Babylone depuis Sémiiamis.

Après que Ninus eut conquis la Babylonie, et détruit la race des rois indigènes > , ce prince, nous dit Rtesias , soumit le pays à un tribut annuel y c'est-à-dire qu'il en fit une province de son empire, régie comme les autres par un vice-roi ou satrape, Sémiramis ayant ensuite fondé l'immense forteresse de Babylone, cette cité devint la résidence naturelle et nécessaire du vice-roi ; ce vice-roi , par la nature de sa place, dut être amovible au gré du souverain, comme le furent les satrapes de l'empire perse ( dont le régime fut calqué sur celui de Ninive), comme le sont de nos jours encore les pachas de Fempire ottoman. Toutes ces organisations asiatiques se ressemblent. Cet état de choses subsista pendant toute la durée de l'empire assyrien. Nous en avons la preuve ,

1° Dans renvoi que Teutamus fit d'un corps de Babyloniens au secours de Troie * ;

3«Dans l'échange que Salmanasar fit d'une colonie de Babyloniens contre une colonie d'Hébreux de Samarie;

3« Dans tous les détails de la révolte de Belesis- Merodak contre Sardanapal ;

4» Dans la vassalité non contestée de ce même Belesis vis-à-vis d'^r6aA;, qui , à titre de vainqueur de Sardanapal et de successeur du grand roij conféra au Babylonien la satrapie de sa province exempte de tribut, et qui lui accorda le pardon d'un vol public contre l'avis de ses pairs assemblés; , â<> Enfin dans ces expressions d'Hérodote ^ : « gœ « la ville de Babylone, après la chute de NMoe, « devint la résidence des rois <f Assyrie. »

Elle n'était donc auparavant qu'une ville dépendante , une ville "de province. Nos deux auteurs , d'accord sur cette période, semblent différer sur celle du régime mède ; car le texte d'Hérodote implique une souveraineté indépendante depuis Belesis , tandis que, selon Ktesias , Babylone continua d'être vassale d'Ecbatane , au même titre qu'elle l'avait été de Ninive; et il en cite un trait remarquable dans l'anecdote de Parsodas et de Nanibrus, gouverneur àe Babylone, qui se r^conital^ justiciable de ( KyaxaresyArtaïos. D'oik il résulterait que les rois de Babylone n'auraient effectivement été indépendants et héréditaires que depuis Nabopolasar ,

' Voyez Ktesias eo DIodora, 1U>. H.

' Ktesias et Moyse de Chorène.

3 Ub. I,§CLXXVtH

père de Nabukodonosor; et la tiste officielle, dite Kanon ' astronomique de Ptolomée, appuie cette induction, en ce que depuis Nabopolasar, remontant jusqu'à Belesis ( Maidokempad ), elle compte 1 1 règnes ou mutations dans le court espace de 96 ans, ce qui ne donne pas 9 ans complets pour chaque règne, et ce qui par conséquent exclut l'idée de suecession héréditaire.

Après Belesis , pendant le règne circonspect de Deîokès, qui ne commanda qu'aux MèdeSy alors • que chaque peuple vécut libre et sous ses propres lois,ï\y 8i lieu de penser qu'il exista à Babylone des agitations oligarchiques , pendant lesquelles des chefs militaires ou sacerdotaux se supplantèrent rapidement dans la gestion du pouvoir. Cela serait naturel, et il le serait encore que Phraortes, devenu puissant par la conquête de la Perse , eût ressaisi la suzeraineté de Babylone par le moyen de l'un des partis contendants. Ce prince ayant péri dans son expédition contre Ninive, son fils Ryaxarès ( Artaîos ) hérita de ses droits; mais l'invasion des Scythes, en 625, l'ayant confiné dans ses places fortes et dans ses montagnes, Nabopol-asar et Nabuchodonosor , à couvert dans leur île, protégés contre la cavalerie scythe par leurs fleuves et leurs canaux, mirent à profit la faiblesse du Mède, et rendirent leur royauté indépendante et héréditaire dans leur famille.

Contre cet état de choses conforme au raisonnement et aux autorités , on peut demander comment s'expliqueront, et le titre de roi donné par la liste ofificielle aux princes babyloniens depuis Nabonasar, et l'acte arbitraire de ce prince qui supprima les noms de tous ses prédécesseurs , acte et titrequi semblent impliquer l'indépendance absolue.

Nous répondrons que cette objection , plausible dans les mœurs et les usages d'Europe, n'est point une difficulté réelle dans les usages d'Asie. Le mot arabe et chaldéenma/eA;, traduit roi, n'a pas strictement le sens que nous lui donnons : il suffit d'avoir lu l'histoire de l'Orient ancien , pour savoir que ce titre n'équivaut souvent qu'à celui de commandant de province et même de ville. Quand les Hébreux entrent en Palestine, il n'est pas de ville ou de gros bourg qui ne présente un malek, ou roi, et certainement ces roitelets n'étaient pas des rois indépendants, absolus. Cet emploi indistinct du nom de roi trouve son origine et ses motifs dans l'état politique de ces contrées. Primitivement, avant que les États se fussent engloutis les uns les autres , chaque peuple régi par ses propres lois, avait son malek , son roi particulier. De grands conquérants ,

' Pforma, rtgula.

RECHERCHES NOUVELLES

tels que Séfiostris et Ninus , s'étant élevés , leur politique trouva convenable de eooserver aux petits rois qui se soumirent volontairement les états quMIs possédaient, et se contenta de percevoir le tribut, c*est-à-dire qu'en laissant le titre, qui n'était rien, les conquérants prirent les richesses , qui étaient tout; et de là cette dénomination de roi des rois, dont nous trouvons le premier exemple dans Sesostris , mais dont probablement Tusage est bien antérieur. Réduits à l'obéissance et à la vassalité, ces rois inférieurs ne furent réellement que des gouverneurs de province, que des satrapes, selon l'expression de l'idiome persan; et nous trouvons la preuve inverse de cette synonymie dans un passage de Bérose, qui , né sujet des Perses, a écrit selon leur génie; il dit :

« Nabopolassar ayant appris la défection du sa- « trape qui était préposé sur l'Egypte, la Code* « Syrie et /a Phénicie, et ne se trouvant plus ca- « pable de soutenir les fatigues de la guerre , il « chargea son fils Nabuchodonosor de cette expé- « dition, et mourut peu de temps après ■. »

La date de cette expédition et de la mort de Nabopol-asar nous est parfaitement connue pour être de Tan 605 à. 604. Or nous savons avec la môme certitude historique, qu'à cette époque il n'y avait en Egypte d'autre satrape que le rtA Nekos, qui régna depuis 617 jusqu'en 602; et nous savons encore par Hérodote et par les livres hébreux que INekos n'était point le préposé des rois de Babylone, mais bien l'ennemi puissant, le rival indépendant qui leur disputa la Judée et la Syrie jusqu'à l'Euphrate >. La bataille de Karkemis ou Rirkeshim, en 604, jugea la question contre lui. M se retira dans son royaume, et Une reparut ptue dans la tetre (ou pays) de Judée.

Bérose, historien célèbre par son savoir, n'a pu ignorer ces faits. Lorsqu'en cette occasion il emploie le mot satrape y c'est évidemment parce que, dans les idées asiatiques, il le juge synonyme du mot roi ^, Le Syncelle nous offre un autre exemple

' Joseph, conir. Appion. lib. I, g 19.

» Reg. Hb. n, cap. xuii, vere. 29, et cap. xxiv, vers. 7.

^ Ce mot persan Mlro/^e reçoit une expncaUon fnstracUte et curieuse de l^ancieone langue de l^Iode, le saoacrlt, qui lat très-analogoeà celle des Perses de Kyms. En le décomposant, OD y trouve deu moCi qui signitiènt maUrt du dais on para»)/(tsAa^/ntfNiA ou jnkI); oe qui bous apprend que jadis en Perse, comme ai]yourd'hut dans l'Inde et à la Chine, Tattribut honorHiqae des gouverneurs des provinces était de se faire porter le poTMo/ , de rendre leoBi Mntencea et décfBloRS sous le parasol. Aussi lorsqu'en ces dernier» temps nous avons eu à Paris des envoyés du shah de Perse, eux et leurs gens ont-Us été scaodaHséi de voir le parasol dans fontes les mains indisUnctement. Notre industrie, pour rendre ce meuble ptaia commode, a su le réduire à une seule tige ou liAlon; mais dans Torigine, U était monté sur deux et même sur quatre,

du même emploi de ce mot par Alexandre Polvhistor, lorsqu'il dit, page 209 : « Alexandre Po- « lyhistor rapporte que lïabopolasar envoya vers « Astyag, satrape de Médie, etc. » Or il est constant qu'Astyag était roi indépendant..., et le Syncelle, page 14, nous avertit que Polyhistor oofHati Bérose.

Quant à la suppression que Nabon-€uar fit des actes et des noms de ses prédécesseurs , elle n'est pas en lui tme preuve de pouvoir royal, plus qu'elle ne le serait dans les pachas du Kaire, de Damas et de Bagdad; de tels procédés leur seraient possibles, sans avoir d'autre conséquence que de payer quelque amende. Seulement ici c'est un indice de félonie et de rébellion que semblent confirmer phisieurs circonstances.

En effet , après la mort de I^abonasar , Tan 7tt ( 14 ans après la suppression des actes, en 747), on voit le roi de Ninive, Salman-asar, lever une colonie dans Babylone même et la déporter au pays de Samarie , à la place des Juifs qu'il vmait de subjuguer et de déporter en Mésopotamie. Cet acte de souveraineté et de sévérité ne semblo-t-il pas venir à la suite d'une rébellion qui aurait existé, sans pouVoir être pimîe du vivant de soo mnma r^abonasar; mais à sa mort, le prince suzerain profitant de quelques troubles, aurait recouvré ses droits; il aurait écarté des coupables trop nombreux pour être détruits sans danger et sans perte; et même en capitulant avec le parti influent, il edt continué de prendre les vice-rois dans la caste , a vee la précaution de les changer souvent , comme on le voit dans Mabius , Cliinzirus , Porus et llulaîns , qui n'occupent que 12 ans.

D'autre part, la liste officielle appelée Kùnon astronomiqueôe Ptolomée, affecte dedonner aux princes de Babylone, depuis Nabonasar, le nom demi ckaldéensy et non pas de rois assyriens. Or il est remarquable que les écrivains juifs authentiques, tels qu'/^aie, Jérémie et l'auteur des Hois, appliquent exclusivement le nom de Ckaldéens aux Babyloniens, et celui é' Assyriens aux rois de Nimve ' ;

et il était le dais dont les prêtres et les rois ont conservé le très-an liqne usage oriental , et dont notre climat nous a bit oublier le motif et l'intention.

< Les ParulipomèMê , liv. H , eliap» xxxiii , vers. 1 1 , scBh blent faire exception , lorsquILs disent que le roi Manassé fot emmené captif à Baiyioiie pat le roi det Amyrieiu, Mais II ne faut pas oublier que cette tardive chronique n'a pu étiv rédigée avant le temps des Asroonéens, et qu*à cette époque les écrivains Juifs empruntaient déjà fes idées et les expnssions des Grecs, qui appelaient A$mfriemt tes peaptes de la Babylonie, en sorte que cet exemple même devient Tun d«s indices de la posthumité des Panttpomènes : ce livre, an chap. III , vers. 17 à 34 , aénombre sept généntioai depuis le retour de Babylone ; et cela seul , à 25 ans la sénénlkn, conduit Jusqu*à Tan 363 , c'cst-à-diie 33 ans avant Alexandre.

SUR L'HISTOIRE ANCIENNE

que ces Clialdéens étaient la caste brahminique et noble des BabyloDiens , celle eu qui résidait le sacerdoce et primitivement le pouvoir ; que, par suite de la conqi^te des Assyriens , ces brahmes vaincus avaient dû être privés de Tautorité civile; que la garnison de Babylone avait dû être composée d'étrangers , et que même la colonie première introduite par Sémiramis en était formée en grande partie; mais par le laps de temps, dans un espace de 480 ans, l'esprit indigène et le sang arabe durent aussi reprendre Fasoendant que leur donnaient et la masse de population et les habitudes de climat. Alors il est naturel dépenser que la caste chaldéenne épiant Toccasion de ressaisir l'autorité, Tun de ses membres, Nabon-cuar, profita de l'indolence ou de l'embarras des sultans de Ninive, pour affecter l'indépendance et convertir en autorité royale celle dont il put être revêtu , à titre de vice-roi ou de pontife*. Dans un tel cas, on conçoit très-bien que cet indigène, considérant comme intrus les vice-rois qui l'auraient précédé et qui durent être des Ninivites , put vouloir supprimer leurs noms et leurs actes comme un monument de^rvitude; rétablissement de cette nouvelle puissance indigène et chaldéenne donnerait une explication très-naturelle d'un passage dlsaïe, qui autrement demeure obscur.

Au chapitre xxiii de cet écrivain^ versets U et 14, on lit :

« Voici la terre des Kaldéens; ce peuple n'était « pas (auparavant). L'Assyrien la fonda (Babylone) « pour les habitants du désert; il éleva ses rem- « parts, il bâtit ses palais, ill'établitpour la ruine « des nations, «

Ce cliapitre ne porte pas de date, mais il vient à la suite du chapitre xx, qui traite de la prise à'yizot par Tartan^ général de Sennachérib ' , et ce fait, peu antérieur au siège de Jérusalem par ce prince, appartient aux années 722 ou 723 avant notre ère. Comment , à cette époque , Isaîe a-t-il ^p^\épeiqUe nouveau ou race nouvelle les Chaldéens, de qui les Juifs s'honoraient de tenir, par Abraham, leur origine déjà ancienne ? Cela ne peut se concevoir qu'en appliquant cette nouveauté à la puissance ressuscitée de la race chaldéenne par Nabonasar ; cette résurrection date de l'an 747 , c'està-dire 25 ans auparavant, et là s'appliquent bien ces roots, qui n'était pas ( auparavant). Le reste de la phrase s^accorde parfaitement avec le récit de Ktesias sur Torigine de Babylone.

' Comme il arriTe ema flonvent dans llnde on dam la Turquie à des j^rinoet tribotairea et à des fiachas. ' Voyez Chronologie tTHtrodoU, pag. 436, note I.

D'ailleurs le sujet du chapitre xxiii, où est le passage cité, convient très-bien à cette période; car c'est un anathème contre la ville de Tyr^ frappée de grands maux et menacée de servitude. Or vers les années 731 et 732, Salmanasar ' avait subjugué toutes les villes phéniciennes, excepté Tyr, qu'un siège prolongé réduisit aux abois. C'est à ce siège que fait allusion le prophète, et non pas, comme le prétendent quelques paraphrastes , au siège de Nabukodonosor, qui fut postérieur de plus de 120 ans. Tout porte donc à croire que réellement la puissance ninivite éprouva de la part des vice-rois de Babylone, dès avant l'affranchissement par Belesis, ce que la puissance ottomane éprouve quelquefois de la part de ses grands vassaux, qui pendant plusieurs années conservant des apparences de soumission et de tribut, exercent tous les actes d'une autorité indépendante et d'une véritable royauté. La suite des faits- va encore jeter du jour sur cette idée; et parce que nos renseignements sur les rois babyloniens nous viennent presque uniquement de la liste appelée Kanon de Ptolomée, il n*est pas inutile de jeter un coup d*œil sur l'autorité de ce monument , contesté par quelques écrivains pour soutenir d'anciens préjugés *.

< Flav. Joeepb. Avtiqjudaic. Ub. IX, cap. 14, pag. 6M.

> Nous ne rorobattons point ici une opinion singulière de Michtulis, qui t dans son livre de Geographia Hebrœorum extera , saisit une phrase de Strabon ponr en induire qu'une peuplade sauvage et l>arbare , appelée Jadis Chalybet , et plus récemment Chaldie», était venue des bords de la mer Noire conquérir et maîtriser Babylone, comme les Turkmans ont maîtrisé Bagdad et l'empire arabe. Pour soutenir cette hypothèse, Michaelis veut que les noms des rois babyloniens soient des noms russes ; par conséquent U suppose que les Chalybes parlèrent an dialecte slaTe; quoique les meilleurs antiquaires ne fassent remonter l'origine des Slaves qu'aux premiers siècles de notre ère , où ces peuples émigrèrent , à ce qu^U parait, des fttMDUères de llndostan. D'autre part , outre que Ica étymologles qu'U allègue d'après Forater, sont forcées et imaginaires, on peut lui objecter que les noms de Nabthhadnasar, Balthasar, etc. reçoivent une eiplicaUon plus ridsonnable de l'idiome arabe et cbaidéen. Quanta la phrase de Strabon « lib. XII , p. 649 , nous remarquons d'abord avec ce géographe , qu'Homère , en citent le nom de Chalybes, parait avoir ignoré celui de Chaldœi, et nous en inférons que « dernier ne se serait introduit que depuis ce poète , qui a écrit vers l'an SOO avant notre ère , c'est-à-dire quelques années avant Phul , roi de Ninive. Or tous les anciens attestent que les Chaldéens ont existé à Babylone bien des siècles avant cette date, et ont existé comme caste sacerdotale et non miUlaire. Nous observons de plus que , peu après le temps d'Homère , deux rois de NInIve , successeurs de Phul, exécutèrent de nombreuses déportations de peuples, et que de même qu'ils transplantèrent des famlllee cuthéennes à Samarie, ils purent déporter des familles chaldéennes chez les Chalybes, voisins des Sopires, cités par Sennachérib pour être l'un des peuples récemment subjugués par ses pères. D'ailleurs Strabon, au même endroit, nomme quatre peuples à qui un changement semblable de nom était arrivé ; les Sanni, Jadis Macrones; les Apaftœ, Jadis Kerkiùe; el d'autres Jadis appelés Byxères : n'est-H pas plus raisonnable d'attrilMier ces changements aux historiens qui auront employé d'autres idiomes que les anciens; de penser même

RECHERCHES NOUVELLES

Page 1