‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 140 sur 230 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Du UTie intitulé Cyiopédie de ZéDoplioo.

Le règne de Kyrus, qui est le terme des grandes difficultés chronologiques, se trouTC clairement établi dans toutes ses dates. Si Ktesias diffîre d'Hérodote surquelques circonstances de laviedece prince, Ton peut dire qu'il ne le dément point sur le fond. Il n'en est pas de même du philosophe Xénophon , dont le livre intitulé Kyropxâiey ou Éducation de Kyrus y suscite une telle controverse, qu'il fiiut nécessairement que l'un des deux auteurs ait été trompé grossièrement ou ait eu l'intention réfléchie de faire un roman. Ce procès entre Hérodote et Xénophon a beaucoup divisé les modernes. Les uns ont Toula considérer la Kyropœdie comme rhistoire véritable de Kyrus, tandis que d'autres n'ont vu dans cet écrit qu'un roman politique dicté par un motif et pour un but de circonstance. Les plaidoyers produits à ce sujet depuis deux siècles , formeraient eux seuls dix gros volumes : néanmoins la question est simple, si on l'enrisage par son vrai cdté. Noos autres Européens, gens d'église ou de cabinet, qui discourons sur les rois et les conquérants , nous sommes d'assez pauvres juges en fait de vraisemblances ou de probabilités historiques, surtout pour des événements passés en Asie il y a 2,400 ans. Les mœurs de cette contrée et de ces gouvernements diffèrent tellement de nos usages, que même de nos jours des gens de beaucoup d'esprit parlent de ce qui se passe en Perse et en Turquie , d'une manière ridicule pour tout voyageur qui en a été le témoin. Ce n'est point en traitant notre question au fond, en discutant lequel

des deux récits est le plus n^urel ( puisque la na« turc est pour chacun son habitude ) , qu'il faut prononcer entre Hérodote et Xénophon : c'est en établissant l'examen préalable de leurs motifs et de leurs intentions ; à cet égard les témoignages multipliés des auteurs anciens, qui furent leurs contemporains plus ou moins médiats, nous fournissent des moyens décisifs.

Diogène de Laërte, qui a écrit la vie d'un grand nombre de philosophes anciens, sur des mémoires originaux, atteste * « que Xénophon et Platon, « disciples de Socrate, mus de sentiments de ja- « lousie et même d'envie l'un contre l'autre , écri- « virent , à dessein de se contredire , sur les mêmes « sujets ; et qu'entre autres , Platon ayant écrit son « Uvre de la République y Xénophon lui opposa le « sien de la Kyropxdie^ ou Éducation de Kyrus; « par représailles, Platon dans son Droite des UâSj « appela ce livre une^^n, attendu que Kyrus ne « fia pas tel. » Athénée dans son Banquet* des savants y ouvrage si érudit, si rempli d'anecdotes curieuses, atteste les mêmes faits, en insistant sur le caractère de Platon, bien différent de ce qu'on en croit vulgairement,

Auln-Crelle, ce père estimable, qui, pour l'instruction de ses enfants , tira de ses nombreuses lectures les notes que nous possédons sous le nom de Nuits atUques; Aulu-Gelle, en désirant d'ailleurs atténuer ce fait qui le chagrine, convient cependant que « ceux qui ont écrit de si excellentes choses « sur la rie et les mœurs de Xénophon et de Pla- « ton , ont pensé qu'ils n'avaient pu se défendre de « sentiments secrets de jalousie et d'aversion , et ils « en montrent certaines preuves plausibles dans « leurs propres écrits*, par exemple, de n'avoir « jamais faiit mention l'un de l'autre , quoique tous « deux, et surtout Platon , aient nommé tous les « disciples de leur commun mattre. Ils citent comme « une autre preuve de cette inimitié, que Xéno- « phon ayant lu les deux premiers livres du beau « traité sur le meilleur gouvernement républicain « que Platon publia d'abord, il y opposa son traité « du gouvernement monarchique ou royal , intime tulé Éducation de Kyrus; et ils ajoutent que « Platon en fîit si piqué, que dans un écrit sui- « vant,ilditqu'à la vérité Kyrus avait été un homme « habile et courageux, mais qu'il n'avait rien en- « tendu à la science du gouvernement ^. »

I JHog. Laert. FUa Platomê, tom. I, liv. m, pag. IS6; et notes de Ménage, tom. H, pêg. I6a, n« Si. Voyei tutii Dader, Fie de Platon, tom. I, p. 107 à III.

* Atbénée, Ut. XI.

3 jâulu-Gel. Noeteê atUcms Ub. XIV cap. S.

RECHERCHES NOUVELLES

Enfin Cicéron , si versé dans la littérature grecque, qui dans son voyage à Athènes, comme dans ses conversations scientifiques à Rome, puisa la connaissance des traditions biographiques ; Cicéron écrivant à son frère Quintus, lui dit : « Kyrus est « peint par Xénophon non comme vérité histo- « rique, mais comme image d'un gouvernement « juste; dans cet ouvrage , le philosophe a su don- « ner aux sujets les plus graves les formes les plus « gracieuses et les plus douces '. »

Ainsi Topinion des anciens, fondée en faits et en traditions de première source , a été que la Kyrqpsedie de Xénophon est un pur roman politique et moral, une sorte de censure de la république idéale de Platon ; ajoutons encore un panégyrique tacite du gouvernement royal, sujet cauteleux à traiter devant les démocrates Athéniens. Voilà pourquoi sans doute Xénophon s'est étudié à donner à son récit les formes et les vraisemblances de l'histoire , et à placer son héros sur un théâtre qu'il connaissait. Cela n'empêche pas qu'il ne trahisse son secret, lorsqu'il prête au Persan Kyrus, nonseulement la religion d*un Grec, mais encore le langage d'un disciple de Socrate, à tel point que toute la partie morale de son roman est la pure morale de ce philosophe , souvent avec les propres phrases de ses dits mémorables, recueillis par Xé« nophon, ou semés dans Platon, ainsi que l'a trèsbien démontré l'abbé Fraguier dans son analyse du livre de Xénophon *. L'intention et la position de cet écrivain étant expliquées et connues , on conçoit conunent il dut écarter de l'histoire de son héros tout ce qui eût altéré le caractère juste et vertueux qu'il lui donnait. Un premier fait choquant était la rébellion de Kyrus contre son aïeul , et son usurpation du trône de Médie, attestées par Hérodote et avouées par Ktesias. Pour déguiser ce trait , Xénophon s'appuyant du récit d'Hérodote, donne à Kyrus Mandane pour mère, Astyag pour aïeul, et le Persan Cambyse pour père; mais il suppose que ce dernier fut roi de Perse, quand à cette époque les Perses, tributaires des Mèdes, n'avaient de roi que dans le sens de satrape. Puis, afin de sauver à Kyrus le rôle odieux de détrôner son aïeul, il suppose qu' Astyag eut un fils appelé Kyaxarés, frère de Mandane, lequel succède légitimement à leur père : et enfin supposant encore à. ce Kyaxarés une fille unique, il la marie avec Kyrus , qui ,

X deero ad Quinium fraktm, eiristola I. Cifna iUe a Xenophonte , non otf hiëkmmftdem aeriptui , ted ad ejgigian jusU imperii,

* Voyez sa di«ertatton, Mémoiret de PJeadémie dm ùucrip:. tome m, pag. w.

par tous ces moyens , arrive à Fenipire en tout bîeo et en tout honneur.

Dans la question que nous venons d'exposer, il est remarquable que les partisans les plus distingués de Xénophon sont des gens de robe ecclésiastique; rarchevêque Ussérius, l'évêque Bossuet, le doyeo Prideaux, le lecteur Rollin, l'abbé Banier^lepieiix chevalier Marsham ^ Pourquoi cela? par la raisoo que le récit de Xénophon préfe à l'un des livresanonlques juifs un appui que lui refuse celui d'Hérodote, et que prenant l'onde prétendu de Kyrus ( Kyaxarés ) pour le Darku Mède amené par Daniel au siège et au trône de Babylone , ils trouveot dans la Kyropaedie un témoignage qui leur est refusé par toute l'histoire.

Ce livre de Daniel a jeté les chronologistes dans des embarras inextricables, parce qu'ils ont posé dV bord en principe ce qu'il aillait discuter eomœe

question Qu'est-ce que le livre intitulé />aitte/?

Si le lecteur a la patience d'en lire une courte analyse, il y trouvera les moyens de juger par hiimême.

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