‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 141 sur 230 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

DanvreinUtDléDuiM.

« L'an 8 de Ihouaqim , roi de Juda, Nabukodo- « nosor vint assiéger Jérusalem , et Dieu livra cb « ses mains Ihouaqim et une partie des vases sacrés, « que Nabukodonosor emporta dans la terre de Sen- « nar et plaça dans le temple de son dieu '. >

Cette date de l'an 3 répond à Tan 605. Nous avons vu, par trois passages de Jérémie,que Nabukodonosor ne fut roi que l'année suivante, 604, quatrième de Ihouaqim : la bataille de Karkemis ne fat livrée qu'a cette année quatrième, et jusque-là Nekos avait été le maître de la Syrie et de la Judée. Si Nabukodonosor prit Jérusalem et le roi Ihouaqim , ce ne put être qu'en 604, et par les suites de cette victoire; par conséquent la date de l'an 8 est impossible. Et comment imaginer que Nabukodonosor eât assiéçé Jérusalem, pris le roi, enlevé les vases, sans que Jérémie , qui jouait alors un rAle très-remarquable d'opposition au roi , eût dit un seul mot de ces événements ?Le Livredes Rois n'en fait aueunementiofl, et le récit de ces deux autorités est tel , que roo ne saurait y adapter cet anachronisme; enfin rhistorien Josèphe, qui eut sous les yeux tous les détails du récit de Rérose , n'indique rien de semblable. La source de cette erreur se trouve dans les Paralipomènes, chap. xxx vi, ainsi que nousl'avona remarqué

< Petao fait exoepUon; Fréret a varié.

* Daniel, chap. I.

SUR L'fflSTOIRE ANCIENNE.

chdevant, page 603 , à roceasion d'an passage de Polybistor; et celte oonformité nous devient déjà an iodioe de la tardive et posthume composition du livre intitulé DofàeL Maintenant , que deviendront les règles de la critique en histoire, si les autorités que nous citons ne remportent pas sur celle d'un livre apocryphe, sans date et sans nom d*autenr? car un auteur n*a jamais dit, en parlant de lui-même : « Or Daniel vécîU jmqu'à /'ofi 1"' de Kyrus '. »

On suppose que Daniel , «ilevé jeune en Tan S, est emmené dans la terre de Sennaar, expression sans exemple pour désigner Babylone; qu'il y est élevé dans les sciences des Kaldéens, qui, comme Ton sait, consistaient surtout en asirohgie ei dMnaUon prohibées par MoUe*

Cbap. n. L'an a de son règne ( 603 ) , Nabukodonosor a un songe qui Talarme; il èeiit venir les voyants ou prophètes ( shoufim ) , les devins et les décoiwreurs ( makshafim ); ils ne le satisfont point > : Danid est appelé , et il explique le songe fiuneux de la statue d'or aux pieds d*argiie, et des quatre grands empires (le Babylonien à blason d*or, le Perse à blason d'ai^ent , le Macédonien à blason d*airain , et le RonuUn à blason de fer).

Comment cette allégorie d'un genre tout grec se trouve-t-elle dans un auteur juif? Le grand monarque Nabukodonosor se prosterne devant son page le Juif Daniel, et cependant peu après , irrité contre ses trois amis juifs, qui reftisent d'adorer le dieu Beiy illes fait jeter dans un brasier ardent, où ils se promènent en chantant, et d'où ils sortent sains et fraU.

Au chapitre tr vient l'histoire du grand arbre eoupé et de Nabukodonosor changé en béte. — Chap. Y. Pois, sans transition, se présente Balthasar, fils de Nabnkodonosor, qui donne un grand festin que trouble l'apparition de trois mots sur la muraille; Daniel les explique..... Le royaume de Balihasar est livré aux Médes et aux Perses... La nuU tfÊxoanie Balthasar est tité, et Darka règne dans BaJtfylone.

Chap. Ti. Le roi Darius établit 190 gouoemeurs ou satrapes pour gouverner les 130 provinces de son empire, et 3 visirs supérieurs, dont l'un est Daniel. Darius fit un édit conformément aux lois des Médes et des Perses , et par suite de cet édit Daniel fut jeté dans la fosse aux lions, qui ne le touchèrent pas, et i/ continua de vivre jusqu'au règne de Darius et de Kyrus le Perse*

■ Itanlel, cbap. i, ren. dernier.

* Le songe d*ABtyag, dans Héiodole, offre les mêmes droooftUmoes.

Les chapitres vn et ytii contiennent encore des visions de Daniel, Tune l'an 1*', l'autre l'an 8 de Balthasar, quoiquece prince soit mort auchapitrev.

Chap. iz. L'an T' de Darius, Daniel voit dans les livres que le nombre des 70 années prédites par Jérémie touche à son terme : « 70 sabbats ( ou sé- « maines d^années }, diMl à Dieu, ont été déoré* « tés sur votre peuple. »

Chap. X. L'an 3 de Kyrus , nouveau songe de Daniel. Enfin chap. xi : « L'an 1*' de Darius, je « l'aidai sans cesse à gouverner, et je vous dirai la « vérité : il y aura en Perse 3 rois '. Le quatrième « amassera de grands trésors , et il fera la guerre « aux Grecs ( Xercès ) ; puis s'élèvera un roi puissant « qui fera tout ce qu'il voudra. Son empire sera « divisé aux quatre coins du ciel et ne passera point à « ses enfants ( Alexandre ). Puis un roi du midi « (Ptolomée), dont un général (Séleucus) deviendra « plus puissant que lui.... Puis les guerres de Syrie « et la désolation du temple ( sous Antiodius Epici phanès) (l'an 170 avant J. C. }. ■

Tel est le plan sommaire du livre intitulé Daniel. Si de nos jours un tel livre était découvert parmi les manuscrits sanscrits de l'Inde; si les brahmes nous présentaient un tel lAostra comme réellement écrit au temps des rois de Babylone, nous ne manquerions pas de leur opposer les axiomes de critique établis par eux-mêmes; nous leur dirions, avec les savants anglais Maurice et Bentley *, « que tout livre « est suspect d'altération et même de supposition , « lorsqu'à contient des faits postérieurs à l'époque « de son auteur ; et quant au style prophétique em- « ployé par les compositeurs , nous insisterions sur « la remarque de M. Bentley, à l'occasion du sourya « sidhanta, savoir : que de l'aveu des brahmes les « plus honnêtes et les plus probes, U s'eslfréquem- « ment et depuis longtemps composé en Asie des « livres apocryphes dans lesquels on a donné au « récit une forme prophétique pour imposer plus de « respect et de croyance à la foule des lecteurs. »

Maintenant, pourquoi ce qui est juste vis-à-vis des Indous ne le seraiMl pas vis-à-vis des Juifs? Pourquoi, dans la cause d'autrui, employerions^ous d'autres poids et d'autres mesures que dans la nôtre? Nos théologiens , ayant à leur tête saint Jérôme ', déclament contre le platonicien Porphyre, « parce qtiil écrivU un Uvre pour prouver que les ^prophéties de Dani^ n'ont point été écritespar ti un homme de ce nom, mais par un Ju{f anonyme

■ A dater de Kyrus ( Smerdis est omis }.

* AiiaUc Reêearehe$, tom. YIII, Mém. n* 6.

3 Bieronym. CommtnU m Daniel, tome m, page 1071.

RECHERCHES NOUVELLES

« contempof^eUn d*AnHochu$ Epiphanés ' , et qu'il « failaU bien moins les regarder comme prédic- « tion de ce qui doit arriver, que comme mirration « de ce qui s*était déjà passé. » Mais nos théologiens ne font pas attention que Porphyre a raisonné d'après les mêmes principes que nos savants biblistes et nos missionnaires dans la Chine et dans Flnde. Or si l'on applique au livre juif intitulé Daniel les principes par lesquels on juge les shastras et les pouranaSy il n*est aucun jwry équitable qui n'admette les propositions suivantes :

l"" Que l'on ne connaît au livre de Daniel aucune date de composition;

3° Qu'il est hors déraison et de probabilité qu'un auteur dise de lui-même qu'il a vécu jutqu'en tel temps y et qu'en outre il y a contradiction entre le passage qu'il vécut Jusqu'à l'an Vde Kyr ( cfaap. I, vers, dernier), et qu'i/ eut une viskm l'an troisième de ce même prince (chap. n);

Z"* Que le caractère vraiment prophétique ne peut être constaté que par l'antériorité bien authentique de l'oracle;

4« Que la cArono/^)^dudit ouvrage, dans la partie des rois de Babylone, ne peut se concilier avec celle des historiens authentiques;

5» Que la partie mythologique porte évidemment le caractère de la mythologie persane et zoroastrienne;

6« Et que le style employé par l'auteur anonyme offre plusieurs mots persans et même grecs, contraires au génie de Fidiome hébreu, et qui ne se trouvent dans aucun autre livre de cette langue *;

7* Que, selon la remarque de saint Jérôme (p. 2074, tom. m), les prophéties de ce Svre sont si énigmaUques, si Obscures, que pour les comprendre Ufaut avoir biuneftnded'historiens grecs d'une époque tardive j entre autres Polybe et Posidonius ; d'où il résulte, d'une part, qu'étant inintelligibles lues isolément, elles ne peuvent impliquer croyance ; et d'autre part, que comparées avec l'histoire , elles en contiennent de tels détails, que l'on a droit de supposer que l'auteur les a connus et les a vêtus à sa manière.

Par tous ces motift, il est constant que le livre de Daniel est un ouvrage apocryphe d'une date postérieure de plusieursannées à Antiochus Épiphanès ; on peut même dire, dont la composition a été £iiite à diverses reprises et par plusieurs mains, dont la dernière a dû tarder jusqu'à l'entrée des Romains en Syrie.

■ I7D ans avant notre ère.

* Entre autres le mot symphonie. Voyez, à oe sqjet , Mlchaelis, DitteHaHo» êttr le sijfle du Ovr* de IknUel,

Ces faits bien reconnus, on aperçoit à plotiean problèmes chronologiques de DtuUel une solutioD fsusile qu'ils n'ont reçue dans aucune autre hypothèse. A l'époque tardive où vécut le principal aateur, on conçoit que, semblableàses confrères les auteurs de Judith, d'Esther^ de TMe, &eBeid Dagon, et autres apocryphes, il pot être mal instruit de certaines parties d'histoire comprises dans son plan, et qui n'avaient été traitées que dans b langue grecque, peu cultivée jusqu'alors en Judée >. Par exemple, lorsqu'on analyse tout œ qu'il dit de Balthasar, de Darius le Méde, et de JCyruSj ob se convainc qu'il a confondu et pris j^wa on seul et même événement les deux sièges et les deux prises de Babylone, mentionnés par Hérodote à deux dates différentes; l'une en l'an 639 sons Kynis, l'autre en l'an 607 ou 506 sons Darius, fils d'H^ taspès : de manière que n'ayant point d'idée dain du second siège, il a attribué le premier à Darius, qu'il a cru être un roi méde, trompé probabiemest à cet égard par le récit de Xénopbon.

La confrontation d'Hérodote va justifier notre opinion. Selon cet historien, un premier siège de Babylone eut lieu sous Kyros. « Cette grande vflle c frit prise alors, pour la première fois, par l'ar- « mée clés Perses et des Médes réunis. Le roi de « Babylone, à cette époqoe, était fils de Nitocris, c et s'appelait Labynet, comme son père (Nafaoko- « donosor ). Ce jour-là les Babyloniens cââ»raieot « une fête , et ne s'occupaient que de plaisirs et de « danses *. »

N'es^ce pas là le texte de Daniel ? Bidthasar est fils de Nabukodonosor (Labynet ). Ce roi cHêbre une grande fête; on ne s'occupe que de^^sOns et de plaisirs. La ville est prise par les Médes et la Perses. Voilà bien le siège de Ryros; mm adoa />aiiie/ ( ch. V , vers, dernier ), ce fut />artef JMr, qui régnaâgé de 26 ans. Ëcoutons Hérodote : « L'aa « 16 de Darius, fils d'Hystaspès, la ville de Babyionc « se révolta contre ce prince; elle subit alors od « second siège qui dura 20 mois; enfin, par P^ht c d'un stratagème, ellejut prise une seconde fait c par l'armée des Perses et des Mèdes réonis; et « Darius régna ( de nouveau ) dans Babyioiie K Ce « fut même ce prince , nous dit ailleors Hérodote, c qui le premier divisa en 20 grands gouvernements « ou satrapies la masse de l'empire perse, jusqoV « lors confuse. ■

* On peat remarqaer qne toos lei apocrypbei jatfb Mai postérleon au alède d*Alexandre , et qa'Us ont dû lenr cti^M à la oonnaissanoe Imparfaite que ki liiib prifent de ta UOiéntme grecque, h une époque où le bon gnûft fot alléré parle malbeur des guerres.

* Ub. I, fin du 8 cxa, et S CLXxxvn. 3 Hend, Ub. m, injène.

SLR LHISTOIRË ANCIENNE.

Nous disons que trompé par ce second siège, Tauteur de Daniel a placé au premier siège un Darius Mède, qui n'est que lefils d'Hystaspès : la preuve en est dans tous les caractères qu'il donne à ce roi.

r 11 lui fait diviser l'empire perse en satrapies, comme Hérodote : le nombre n'est pas le même ; au lieu de 20 , c'est 1 20 ; mais cela peut venir d'une autre méprise. Josèphe nous apprend que Xercès étant mort, son trône passa à son fils Kyrus, appelé ArUucercés par les Grecs, lequel Kyrus divisa l'empire en 120 satrapies^. L'anonyme n'aurait il pas confondu ce Kyrus avec le premier?

^ Il dit que Darius fut fils d'j4hshouroush, et de race mède; mais Ahshouroush n'est pas autre que Cambysesj comme il résultedu chapitre iv d'Ezdras. Ne connaissant point Smerdis, Tanomyme a cru que Darius, à titre de successeur de Cambyses, était son fils. Aussi ne compte-tril que trois rois jusqu'à Xercès. Dès lors il a dû le faire de race mède , puisque Kynis, père de Cambyses, était petit-fils d'Astyag.

3« Sans cesse il joint l'idée et le nom de Darius au nom et a l'idée de Kyrus... Daniel , dit-il , vécut jusqu'à Van V^ de Kyrus, ei U conUmia de vivre jusqu'au temps de Darius et de Kyrus.

4« L'an 1*" de Darius, il lit dans les livres (de Jérémie ) , et il trouve que les 70 ans de captivité pu de désolation 'touchent à leur terme. Ce trait est décisif; car si de l'an 687, où commença la captivité sous Nabukodonosor, vous descendez à l'an â20, qui fut la seconde année de Darius ( année dans laquelle ce prince rendit son édit pour rebâtir le temple), vous aurez 68 ans révolus, qui sont le terme trés^voisin de 70; enfin il est remarquable qu'un des plus anciens chronologistes chrétiens , Maxime le martyr , donnant une liste des rois de Babylone , après Kyrus et Cambyses , nomme Darius avec son épithète de Mède, ce qui prouve l'identité alors supposée du fils d'Hystaspès et du prétendu Darius de Daniel *. Maintenant si, comme nous le pensons, la méprise est incontestable, tout le livre de Daniel est jugé. U n'est plus nécessaire de rechercher de quelle date doivent partir ni les 7 semaines qu'il compte depuis l'ordre de rebâtir jusqu'à l'oint de Dieu, ni les 62 semaines qu'il compte de là jusqu'à l'exterminoUonÔLVOï autre oint ^. Seulement il convient de remarquer que la conversion des jours de ces semaines en années est totalement arbitraire; que les deux sommes ne doivent pas être réunies, comme Ta voulu Jfricanus, qui, par une autre erreur,

' Joséphe, AtUiq.jud. Uv. IX, ehap. 6.

' Voya Petoa, Dranolog. p. 312 et 313. ^ Sancti Hitnmym, CommefU. in Daniel, tome 111, pag.

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