S XI
DesUUiUon du roi Saûl par te prêtre Samuel.
Quoi qu'il en soit, plusieurs années, peut-être huit ou dix , se passent pendant les guerres de Saûl , sans qu'il soit question de Samuel. Sans doute les succès et la popularité du roi en imposèrent au prophète. Enfin il reparaît sur la scène ; il a cherché une occasion favorable à ses vues : il vient trouver Saûl ; il débute par lui rappeler qu'il l'a sacré roi : c'est déjà lui intimer l'obéissance à ce qu'il va lui dire, ne ftit-ce que par un sentiment de gratitude : « Puis voici , lui dit-il , ce qu'ordonne aujourd'hui « Dieu , qui m'ordonna autrefois de vous sacrer. »
« Je me suis rappelé ce qu'a fait le peuple d'A- « malek contre mon peuple à sa sortie d'Egypte. » (Il y avait de cela 400 ans; Amalek s'était opposé au passage des Hébreux et en avait tué plusieurs. ) « Allez maintenant, frappez Amalek, détruisez tout « ce qui lui appartient, n'épargnez rien ; vous tuerez " hommes , femmes , enfants , bœufs , agneaux , cha- « meaux , ânes. »
Qui ne frissonne à un tel récit? faire parler Dieu pour exterminer une nation à cause d'une querelle de quatre cents ans de date , dans laquelle les Hébreux étaient agresseurs , car ils voulaient forcer le passage sur le territoire d' Amalek.
Mais ici quel est le but de Samuel ? Il a un dessein m vue ; il lui faut une occasion pour l'exécuter : quelque rapine récente des Bédouins amalek ites
aura aigri le peuple juif : Samuel y a vu un motif de guerre populaire, il le saisit.
Saûl forme une armée; le texte hébreu y compte 10,000 hommes de Juda, 200,000 piétons, sans doute des autres tribus, le texte grec dit 400,000 hommes de l'un et 30,000 de l'autre * . Pourquoi ees oontradictions ? pourquoi ces absurdités? car c'en est une que 200,000 honunes pour faire un coup de main de surprise contre une petite tribu de Bédouins. « Saûl part, il surprend les AmaldLÎtes dans « le désert ; il tue tout ce qui lui tombe sous la main, « saisit leur roi vivant , le garde avec une élite de « bestiaux et de butin ; revient triomphant aa numl « Carmelj descend à Galgala , où est un aatel , et « se prépare à faire un sacrifiée pour offrir à Dieu, « dit le texte , ce qu'il y a de meùleur en son butin; « c'est-à-Hlire les dépouUles opimes selon les rites « grec et romain. Samuel arrive ; or, nous dit rhis- « torien, Dieu avait parlé à Samuel (pendant la « nuit ) et lui avait dit : Je me repeos d'avoir fait Saûl « roi , car il s'est détoiumé de moi et n'a pas suivi « mes ordres; et Samuel , effrayé, avait crié à Dieu « toute la nuit. »
Encore une apparition , un colloque , un repentir de Dieu ! Pensez-vous que nos nègres et nos sauvages pussent entendre de tels contes sans rire? Les Juifs digèrent tout; ils ne demandent à Samuel aucune preuve; lui seul pourtant est témoin; lui seul peut avoir écrit de tels détails; il est ici auteur, aeteur, juge et partie ; reste à savoir qui veut être juif pour le croire sur sa parole.
Il arrive , et s'avance vers Saûl : « Quel est, lui « di^il , ce bruit de troupeaux que j'entends ici? « Saûl répond : Le peuple a ^[Murgné ce qu'il y a « de meilleur dans les biens d' Amalek pour l'offrir ^ au Seigneur votre Dieu; nous avons détruit le « reste. Permettez , reprit Samuel , que je vous ré< « cite ce que m'a dit Dieu cette nuit. Pariez, dit H Saûl. — Quand vous étiez petit à vos yeux, dit « le Seigneur, ne vous ai-je pas fait roi d'Israël ; et « maintenant ne vous ai-je pas envoyé contre Ama- « lek, en vous spécifiant de l'exterminer? pour- « quoi n'avez-vous pas rempli mon commandement ? « pourquoi avez- vous péché et mis des dépouilles à « part ? — J'ai obéi , j'ai marché , j'ai détruit Ama- « lek, j'amène son roi vivant; nuiis le peuple a « gardé des dépouilles et des victimes de bestiaux « pour les immoler à l'autel de Dieu à Gaigata, « Samuel répond : Sont-ce des offrandes et des « victimes que Dieu demande, plutôt que robéts- « sanee à ses ordres ? Ici l'on cherche à connaître
> Le manascrit alexandrin porte Béatement dix miUe de l'un , dix mille de l'autre, oc qui e»t te sr* —' *-^
• ta bonne aventure par la victime j en inspectant « la graisse des béliers * ; mais sachez que le péché
• delà divination est une révolte, une chimère, « une idolâtrie; puisque vous avez rejeté Tordre
• de Dieu , il rejette votre royauté. »
Saûl, faible et superstitieux, s'avoue coupable ; il supplie (ambassadeur de Dieu, pour effacer son péché; le pr^^f repousse sa prière, lui réitère sa destitution , et s'écarte de lui pour partir : Saiil saisit le pan de son manteau pour le retenir; le prêtre implacable fait un effort par lequel le pan se déchire : « Dieu, répète-MI, a déchiré votre « royauté sur Israël , et l'a livré à un autre meil-
• leur; il Fa ainsi décrété : estM un homme pour « se repentir? Saûl insiste : J'ai péché; ne me « déshonorez pas devant mon peuple et devant ses « chefs; revenez vers moi, je me courberai devant n votre Dieu '; et Samuel revint, et Saûl se « courba devant lehouh; et Samuel dit : Faites « approcher de moi le roi Agag, roi d'Amalek. Et « Agag étant venu, Samuel lui dit : Comme tu as
• fait aux enfants de nos mères , il va être fait au « fils de la tienne; » et Samuel le coupa en morceaux 3 ( il semble , avec une hache) ; et Samuel 8*eD retourna à Ramatha^ et plus de son vivant ne fbvit Saûl.
Quelle scène barbare ! elle est horrible , j'en conviens; mais j'en connais de plus horribles encore qui de nos jours se passent sous nos yeux. Supposons que Samuel eût emmené Agag à Ramatha ; que là il l'eût enfermé dans un cachot, au fond d'une citerne ; que chaque jour il fût venu quelques acolytes lui Aire subir des tortures variées , lui griller les pieds, les mains, l'étendre sur un chevalet pour le disloquer, etc. tout cela avec des formules mielleuses, en lui disant que c'était pour son bien; estce que le sort de la victime n'eût pas été mille fois plus affreux? Ah! vive la franche cruauté du prêtre hébreu comparée à la charité des prêtres et moines que consacre Rome! Et des gouvernements euro- Déens souffrent , autorisent de telles abominations !
Hais Samuel se porta-t-il à un tel acte sans motif, sans but médité.^ Cela ne serait pas conforme à son caractère profond et calculateur : il me semble ici apercevoir des motifs plausibles.
' Voyez la note n* 4, à la lin de cette histoiie.
* Ce mot ett remarquable : votre I>ieu/i\ y avait donc chei les Hébreux d^autres dieux accrédités et vivant au pair du dieu Jéhotch.
^ Tous les textet et anciena interprètes sont d*accord sur œ point : la Y ulgate laUne dit : Infnuta concidit ; le grec dit : jugulavit ; le syriaque et Parabe portent : coupa en morceaux, U seul anglais f^alton, auteur de la Poly^otte, a pris sur lui de traduire par fit couper, le mot hébreu , qui ne pourrait avoir ce sens que par wm forme arabe qui n'a pas Ueu eu hébreu : 5aiiiaf€l ampa de ks propret maim.
Depuis dix à douze ans, Saûl , par ses victoires, ne cessait d'accroître, d'affermir son crédit royal sur l'esprit de toute la nation : Samuel se trouvait éclipsé; ce prêtre prit une occasion de flatter la passion vindicative des Hébreux contre les Amalekites. La victoire de Saûl lui fournit un moyen de prendre ce roi en faute, en désobéissance à l'ordre de Dieu donné par Moïse même, qui avait recommandé Yextermination d'Amalek : c'était le moment où Samuel méditait le coup audacieux de nommer, d'oindre le substitut , le rival de Saûl ; il regarda comme utile , comme nécessaire de frapper les esprits de terreur par un coup préliminaire plus audacieux , plus imposant , qui pût faire craindre à Saûl même de voir tomber sur lui quelque nouvel anathème céleste : ce qu'il y a de certain , c'est que ce but de Samuel parait avoir été rempli , puisque Saûl n'osa jamais se porter contre lui par la suite à aucun acte de violence.
En considérant l'action de Samuel sous un point de vue général, politique et moral, elle présente dans son auteur une réunion étonnante de cruauté et d'orgueil, d'audace et d'hypocrisie : un petit orphelin parvenu , décréter, pour sa fantaisie, l'extermination d'un peuple entier jusqu'au dernier être vivant! Insulter, avilir un roi couvert de lauriers, devenu légitime par ses victoires, par l'assentiment de la nation reconnaissante de la paix et du respect qu'il lui procure ! Un prêtre troubler toute cette nation par un changement de prince, par l'intrusion d'un nouvel élu de son choix unique, par le schisme qui en doit résulter, et qui en effet en résulta , au point que l'on peut dire que là s'est trouvé le premier germe de cette division politique des Hébreux qui , comprimée sous David et sous Salomon , éclata sous l'imprudent Roboam , et prépara la perte de la nation en la déchirant en deux petits royaumes , celui d'Israël et celui de Juda.
Et voilà les fruits de ce pouvoir divin ou visionnaire , imprudemment consenti par un peuple abruti de superstition , par un roi , d'ailleurs digne d'estime, mais faible d'esprit , au profit d'un imposteur qui ose se dire V envoyé de Dieu, le représentant de Dieu, enfin Dieu lui-iuéme (car telle est la transition d'idées qui ne manque jamais d'arriver quand on tolère la première).
Le naïf historien achève, sans le savoir, de nous tracer le portrait du caractère de Sainuel , en nous disant :
a Samuel ne revit plus Saûl; mais il pleura son « malheur de ce que Dieu l'avait rejeté. »
Et quelque temps après, Dieu apparut au saint prophète , et lui dit : o Pourquoi continues-tu de
HISTOIRE DE SAMUEL
« pleurer sur Saûl ? Gesse de t'a£Qiger ; il faut en satt crer un autre. »
Ainsi Samuel , par ses cris nocturnes , se donnait la réputation de pleurer sur le roi qu'il assassinait ; l'Espagne et Fltalie, dans la science de leurs sainU offices, onirelles produit quelque inquisiteur plus tendre ou plus scélérat?
sxn.
Samuel , de sa seale autorité , et sans aucune partJcipaUon du peuple, oint le berger David et le ucre roi en exdaaion deSadd.
Par réflexion, Samuel répondit à son Dieu : « Si « Saiil connaît que j'ai sacré un autre , il me fera « mourir. » Alors le Dieu Jehawh lui explique comment il faut feindre un sacrifice chez le nommé Isea, au village de Betléhem, et comment, sur les huit enfants mâles de cet homme , il lui fera connaître celui qu'il a choisi pour nouveau roi. Samuel donc remplit d*huile une petite corne ^^ et il se rendit au village de BetUhem. Les vieillards, surpris et inquiets , sortirent au-devant de lui , et lui dirent : La paix avec vous • ; et il répondit : La paix ( ^eloUan ). « Je suis venu immoler i sanctifiez-vous , vous vien* « drez avec moi manger la victime : et il sanctifia « Isaî et ses enfants, et les appela au repas de la « victime; et à mesure qu'ils entrèrent, voyant « EHàb^ rainé, im bel homme, il se dit : Voilà « sûrement l'oint de Dieu; mais Dieu lui dit (tout « bas ) : Non, ce n'est pas lui. L'homme juge par « l'œil , je juge par le cœur. »
Samuel fit ainsi passer les sept fils d'Isa!, et lui dit : « Dieu ne fait pas de choix; est-ce que tu n'as « pas d'autres enfants ? Isaî répondit : Il y a encore « le plus jeune qui veille aux troupeaux. Fais-le « venir, dit Samuel , car nous ne nous assiérons « pas à table sans lui. On alla donc le chercher; <i c'était un jeune homme rotio;, d'une bonne et « belle physionomie ; et Dieu dit à Samuel : « Oins- « le, c'est lui ; » et Samuel prit la corne dliuile et « l'oignit à côté de ses frères ; et de ce moment a resprit de Dieu prospéra sur David ; et Samuel « retourna à Ramah ( chez lui ). L'esprit de Dieu se « retira de Saûl , et un esprit méchant envoyé par « Dieu agita ce roi , et ses serviteurs lui proposè- « rent de lui amener un homme sachant jouer de « la lyre : il accepta, et l'un d'eux ajouta : J'ai vu « un fils d'Isaî de Betléhem qui en sait jouer; « c'est un jeune homme/or^^ un hotnmede guerre, « prudent en ses discours, d'une belle mine; Dieu « est avec lui : et Saûl envoya vers Isaî demander
* Meuble du paya, eooore à ce Jour où le verre est si oommon : O était très-rare alors.
* Shalam baudk..,, la paix sur votre arrivée.
« David ; et Isaî prit des pains, une outre de m « et un jeune chevreau qu'il mit sur un âoe, et il « envoya David (avec ce présent] à Saûl. Siâl « l'ayant vu, le prit en affection, et lui donna Fem- « ploi de porter ses armes ; et lorsque l'esprit de « Dieu saisissait Saûl, David prenait sa /^, et Saôl « respirait, se trouvait mieux, et le méchant espnt « se retirait de lui. «
Ce rédt ne laisse pas de susciter plusieun difficultés à résoudre. D'abord je ne concilie pas eettc présentatiom de David à Saûl avec celle du dapitre XYii, qui, à l'occasion du combat de Goliath, postérieur à ceci, nous dit que lorsque le ben^er David s'of&it pour combattra le géant, et qu'il fut à ce titre présenté à Saûl , ee prince lui fitdemander qui il était, de qui U était fils : il ne le connaissait donc pas, il ne l'avait donc pas encore vu; la première version est donc fausse '.
Pour expliquer cette contradiction, je ne vois que le moyen dont j'ai déjà parlé , savoir : d'admettre que primitivement il y a eu deux ou trois mémoires d'auteurs contemporains ; que ces auteon ont rapporté certains faits d'une manière différente; et que le compilateur final , embarrassé de foire no choix , a cousu ces divers récits à la suite Fan de l'autre , soit par négligence et défaut de critique, soit parce qu'il n'a osé faire un dioix entre des autorités qui lui en imposaient également. Cette solution conviendrait à beaucoup d'autres quiproquo.
En second lieu , comment &imuel , qui a semblé craindre la vengeance du roi , s'est-il déterminé è l'encourir, à la braver ? Il est clair qu'on homme de sa trempe ne s'est point aventuré sans vm connu son terrain , sans avoir préparé ses voies, se issues : voyez comment d'abord il a rempli son voisinage du hruit de ses pleurs noetomes, de ses cm à Dieu sur le malheur de Saûl , sur la disgrâce céleste de son pupille chéri. Cette runienr n'a pu manquer d'arriver aux oreilles de Saûl , vivant paisible à quelques lieues de là , dans sa métairie de Gebaa : il a appris que Dieu persécute le prophète pour loi faire oindre son successeur; il connaît lecaraetàt implacable de ce Dieu , qui ne veut jamais eo vaiSt et qui peut-être menace Samuel de le toer. Le saint homme, entre deux dangers, se troavedans un grand embarras ; cependant il calcule que si Saûl est violent , il est généreux et bon , que surtout il est trèsreligieux, c'est-à-dire très-persuadé de la mission divine de lui, Samuel; très-persuadé que si le Dieu Jehowh a résolu sa destitution , rien ne pourra l'empêclier. Les devins ont beaueoupderessourcei;i0 homme comme Samuel a dû avoir quelque dévoué
> Voyez U note D« s, à U fin de eelle Uilaisi.
HISTOIRE DE SAMUEL
secret dans la maison et autour de Saûl * ; il aura eonna ses dispositions , il aura su que n'osant frapper le représentant de Dieu, le roi adresse plutît ses menaces à son futur rival. Dans cette position, Samuel aura calculé que, le cas arrivant, ses devoirs seront remplis; qu'il sera encore temps pour lui de se retirer, en disant que Dieu a eu ses raisons pour âever et abaisser qui lui a plu, et que lui n'a plus qu'à se taire.
Il faut encore remarquer que depuis le sacrifice de Màspka et la scène de rupture , il s'est écoulé un laps de temps suffisant à tous ces préliminaifes. Ainsi la démardie de Samuel, en sacrant David, n'est pas aussi imprudente qu'on le croirait d'abord. Néanmoins on a droit de penser qu'elle a dâ se faire sans scandale ; qu'elle a dû exiger le secret : et comment a4-il pu être gardé ce secret , si l'onction a eu beaucoup de témoins ? L'objection est Juste , mais le texte n'est pas précis sur ce point : il dit bien que les vieillards furent inviié* au repas; mais il ne feit aucune mention d'eux à l'onction ; il n'est parlé quedesyr^e^; et notCE bien qu'il n'est pas dit en priience des frères, selon l'expression ordinaire et propre; il est dit : à côté, au voisinage de ses frères ( be karb ). Ce mot oblique est remarquable : ne seraitH» pas que l'onction n'a réellement eu pour témoin qulsa! ( celle de Saûl n'en avait eu aucun, Samuel avait écàoté le valet) ; et qu'ici le narrateur (qui doit être Samuel même), n'osant insérer le root en présence , a mis l'équivoque à côté, au voisinage? Mais supposons que les sept frères fussent présents, ils ont encore pu , malgré leur jalousie, garderlesecret; d'abord, parce que la dissimulation, la discrétion en ébosts domestiques, sont un trait fondamental des moeurs arabes ; ensuite , parce qu'il y a ea intérêt de crainte pour tous : car le roi, selon un usage asiatique que nous retrouvons en tout temps, pouvait prendre le parti d'exterminer toute la famille (très-peu de temps après, le cas arriva à celle du grand prêtre Achimekh, quQ Saûl fit roassacrer tout entière, par cela seul que le cbef avait donné du pain à Darid). En résultat, il faut bien croire que le secret a été gardé, puisque , soit dans l'un, soit dans l'autre récit de présentation. Ton ne voit Saul commencer ses persécutions qu'un certain temps après Tonction.
Mais quelie raison Samuel a-t-il pu avoir défaire le choix, si singulier en apparence, d'un simple lierger pour le convertir en roi ? Sans doute ceci est bizarre dans nos moeurs modernes , dans notre état de civilisation, qui a produit tant de classes d'homoses instruits et cultivés au sein de chaque nation,
' Voyei la note n» 3, à la fln de cette histoJze.
en Europe et en Amérique; mais dans les moeurs asiatiques, en général, dansles mœurs arabes même actuelles, un tel choix n'a rien d'étrange ni de déraisonnable : ne voit-on pas encore tous les jours chose semblable en Turkie, où des boulangers, des chaudronniers deviennent pachas , même vizirs? Il faut se rappeler que la nation hébraïque n'était composée quede cultivateurs paysans, de quelques marchands peu riches, peu considérés, et d'une classe de prêtres très-peu cultivés. La condition du pasteur, d'administrateur de gros et menu bétail , qui forme une branche importante de la richesse et de la propriété d'une famille, cette condition n'était inférieure à aucune autre gestion rurale, et peutêtre exige-t-elle plus de talents et d'habileté que la culture routinière des oliviers, des vignes et des blés; du moins laissait-elle bien plus de temps pour la culture des facultés intellectuelles.
Ce soin de conduire et de gouverner des êtres animés, qui ont leur sphère d'intelligence, leurs passions, leurs volontés , est plus propre qu'on ne croit à exercer le raisonnement d'une tête humaine, et aie préparer à des fonctions semblables vis^-vis d'êtres d'un ordre plus élevé, mais d'une nature peu dissemblable. Le hasard voulut ici que d'heureuses facultés se trouvassent réunies dans un simple berger ; combien n'a-t-il pas existé d'autres paysans non moins bien organisés , à qui il n'a manqué que l'occasion de les développer, que les circonstances d'en faire usage? David, né sur une frontière ennemie , celle des Philistins , fut de bonne heure à l'école des alarmes, des vexations, des dangers de tout genre ; il eut à lutter contre des voleurs hardis, contre des filous subtils, tels que le pays en nourrit encore : il y prit des leçons de ce courage et de cet esprit rusé qu'il montra dans la suite.
Les combats de lions et d'ours, dont il se glorifia devant Saûl, n'ont point dû être une chimère en ce temps-là, puisqu'il est prouvé par divers passages qu'alors il existait, jusque sur la frontière du désert, des forêts et des bois qui là, comme partout ailleurs , ont disparu par l'effet de la popula* tion et le ravage des guerres. Un tel jeune homme put être remarquable dans tout le voisinage, surtout lorsqu'à ces moyens il joignit un talent d'agrément, celui de jouer d'un instrument de musique : ce goût fut toujours l'apanage des bergers, par la raison bien simple des longs loisirs dont ils jouissent : leurs yeux seuls sont occupés à la surveillance du troupeau ; toutes leurs autres facultés restent libres pour la méditation et la pensée. Nos savants de cabinet donnent une grande et lourde harpe à David , san» faire attention qu'il portait la sienne aux champs^
HISTOIRE DE SAMUEL
et qu'avec elle il dansa légèrement devant Tarche : il est clair que ce fut la lyre ou le luth, qu'à la même époque on retrouve usité ou cité en Grèce.
L'âge de David, au temps dont nous parlons , ne dut pas être de moins de vingt ans, quoi qu'en disent les traducteurs, puisque les serviteurs de Saul le peignent comme un jeune homme vigoureux et propre à la guerre. Si sa réputation put parvenir jusqu'au séjour du roi , où Ton avait peu d'intérêt à y songer, combien n'a-t-elle pas dû parvenir à celui de Samuel , qui mettait tant d'intérêt à trouver un sujet capable de remplir ses vues? Ce devin, si répandu par ses relations de tout genre , aura ouï parler d'un tel jeune homme si beau, si brave, si prudent en tous ses discours; il l'aura suivi de l'œil et de la pensée pendant un temps suffisant k le bien connaître, à le bien apprécier; il n'arriva point chez Isaï sans bien savoir ce qu'il avait à faire ; et quand lui ou son copiste nous conte les perpétuels colloques à voix basse du Dieu Jehowh, il suppose avoir toujours affaire à des lecteurs juifs.
SXUL
OrigiDe de l'onction ( à l*httU6 ou à la graine ) '.
Mais une autre difQculté reste à expliquer. Gomment un acte aussi insignifiant en lui-même , aussi trivial que celui de verser sur la tête, de frotter sur le front un peu d'huile ou de graisse , a-t-il eu l'effet prodigieux non-seulement de persuader à un simple pâtre qu'il était sérieusement appelé à être roi , mais encore d'étendre cette persuasion à l'immense majorité d'une nation, et jusqu'à Saûl lui-même et à son fils Jonathas, qui en font la déclaration formelle au chap. xxiii, vers. 17, et chap. xxiv, vers. 21? Il faut convenir qu'au premier aspect , un tel fait semble singulier ; mais quand on l'examine dans ses accessoires et ses antécédents, il redevient naturel et simple comme tous les autres de cette histoire, parce qu'il se trouve être l'effet d'une opinion et d'un préjugé qui, depuis longtemps, avaient préparé les esprits.
Il est bien vrai qu'avant cette époque aucun chef laïque et militaire n'avait reçu la cérémonie de l'onction et du frottement d*huile; mais le rite n'en existait pas moins , dès longtemps public , solennel , entouré des circonstances les plus capables d'imposer respect, puisqu'il était le rite d'inauguration du grand prêtre de Dieu , l'acte qui avait consacré le premier grand prêtre Aaron par la main du législateur de l'État, du fondateur de la religion, par la
' Le texte n'est pas clair à ce sqjet, le mot hébrea êhamn ftignilfant toute mattëre grasse, onctueuse , huileuse ; et le mot frosenenurti , dans l'arabe, restant affecté au Ifandu.
main de Moïse : c'est ceque nous apprend le chap. \\\ de l'Exode, avec des détails dignes d'atteotiou Écoutons le texte : Dieu dit à Moïse : « Voici ce que « vous ferez pour consacrer Aaron et ses enfanti « aux fonctions de prêtres. Prenez un veau et deui « béliers sans taches , du pain non levé , des galettes « non fermentées , mouillées d'huile, faites de fa- « rine et de froment ; posez-les sur une corbeillr, « présentez-les avec le veau et les deux béliers ; faites « approcher Aaron et ses enfants à la porte de la « tente où est l'arche ; lavez-les avec de l'eau ; prenez « les vêtements ( appropriés ) , et vêtissez Aaron « d'ime timique, d'une robe longue ( la chape), etc., « posez sur leurs têtes la tiare ( ou mitre ), et appli- « quez le diadème de sainteté sur la mitre; et sm « prendrez l'huile d'onction , vous la verserez sur « la tête d' Aaron , et vous l'en frotterez : vous ferez « approcher aussi ses deux fils , et les vêtirez ( sans « les oindre d'huile ) , et ils seront consacrés à être a mes prêtres pour toujours. »
On voit ici tout l'éclat et l'appareil de la cérémonie de l'onction faite en fece de l'arche du Dieu Jehowh, en présence du peuple d'Israël; et Tob conçoit comment il fut facile d'en faire passer k respect religieux sur la tête d'un roi. Si c'edt été une nouveauté de l'invention de Samuel , certainement il n'eût point eu le crédit de lui inoculer ce caractère; il y a plus : si de la part de Moïse même, elle eût été ime nouveauté, une chose inventée par lui, on peut assurer qu'elle n'eût point produit l'effet qu'il désirait; mais Moïse, élève des prêtres égyptiens , et qui emprunta d'eux, sinon toutes, du moins la plupart de ses idées et de ses oéréflioaics, Moïse leur empnmta également celle-d, qui diez eux dut tenir d'une haute antiquité son caractère saint et mystérieux.
Néanmoins, puisque dans cette antiquité quelconque elle eut , comme toutes choses , un ooouDeocernent, un premier motif d'origine, quel a pu être ce motif, quelle idée a conduit son premier ou ses premiers inventeurs à imaginer cette singuilère pratique ? Ce motif a dû être un besoin , une dwse utile à la société qui la pratiqua. Or je trouve ce besoin , cette chose utile dans la nature des choses de ce temps-là , dans les mœurs des nations encore demi -sauvages, commençant d'entrer en société régulière. Je me figure une peuplade d'Égyptiens de la haute Egypte, nus ou presque nus, à raison du climat , voulant imprimer à un ou phisieurs d'entre eux un signe particulier de commandemeot, de fonctions quelconques; conunent établironl-ils w signe ? Sera-ce une écharpe, un bonnet d'étoffe uu de pltunes, un petit bâton-sceptre, un bandeau sur
HISTOIRE DE SAMUEL
le f roni P Tous ces objets mobiles , fragiles , peuvent s^arracherpar la violence du premier venu , Thomme n*est plus rien ; ils auront remarqué que certains liquides , tels que la graisse et l'huile , s'attachaient , se fixaient à la peau d'une manière tenace, difficile à effacer ; l'eau n'y pouvait rien ; la poussière rendait la marque plus visible ; ils auront trouvé cette marque propre à leur but; l'effet de la poussière com- ^'raune leur aura donné l'idée d'appliquer des poussières de couleur; ils ont eu à leur disposition le rouge du corail, du minium, du cinabre, le jaune des oeres , le vert de cuivre , le bleu de certains coquillages et végétaux; la marque colorée qui en est résultée sera devenue chez les premiers peuples un signe d'utilité et de beauté, que nous retrouvons ensuite à toutes les époques et dans tous les pays, chez la plupart des peuples même policés.
Ce genre de signe est frappant chez les Indiens, où il porte un caractère religieux, puisque les adorateurs des trois dieux se distinguent l'un de l'autre par les couleurs et la forme de ces marques sur le front. Il se retrouve dans toutes les lies de l'Océan indien et pacifique; nous le voyons chez nos sauvages d'Amérique, comme chez leurs frères les Tartares d'Asie , et comme chez la plupart des noirs d'Afrique. Pour le rendre plus fixe, l'art perfectionné s'est avisé de faire pénétrer la couleur dans le tissu de la peau , en la piquant avec de fines pointes d'arêtes de poisson ou d'aiguilles de métal , ce qui a constitué l'art de tatouer y que les relations des voyageurs modernes ont rendu si célèbre. Ainsi , dans son origine et dans son but, la cérémonie d'onction sacerdotale et royale, à laquelle les peuples et les cultes judaîsants attachent une si haute et si mystérieuse importance , n'a été et n'est tout simplement que le tatouage ou le tatouement d'un individu, afin de le rendre ineffaçablement reconnaissable.
Mais je dois terminer l'histoire de Samuel ; et cependant je voudrais expliquer encore pourquoi il s'est obstiné à destituer le roi Saùl, à lui donner un rival, un successeur qui ne peut être considéré que comme un intrus , un usurpateur. J'admets un peu pour premier motif le ressentiment du prêtre contre les prétentions de Saùl à s'immiscer aux fonctions de sacrificateur et de devin; néanmoins ce motif semble ne pas suffire , lorsque l'on considère le repentir plus qu'expiatoire auquel le roi s'abaisse. Il faut qu'il y ait eu une autre cause plus radicale, et je la trouve dans l'infirmité physique de Saûl, laquelle, examinée médicalement, n'a pu être que l'épilepsie. Le texte hébreu lui-même autorise cette idée; car lorsqu'il dit qu'un méchant esprit agila ou troubla Saiil , le mot baat, que l'on
traduit par agité et troublé, signifie spécialement trouble avec eJ[jft'oi, avec JHsson et terrew\ précisément comme il arrive dans les convulsions épileptiques. Un tel mal, joint à l'idée d'un méchant esprit qui le cause , n'a pu que décréditer Saûl dans les préjugés de son peuple ; et ce prince a dû achever de se perdre, tant par les violents accès de colère auxquels on le voit livré de plus en plus , que par la médiocrité de ses moyens moraux et politiques. Samuel, qui a fait le choix erroné d'un tel eh^, ne s'est point pardonné sa méprise , et c'est pour la réparer qu'il a imaginé les prétextes que nous avons vus : d'ailleurs, dans l'exécution finale deson dessein, il introduit un ménagement digne de remarque; car il ne choisit pas un homme âgé, capable d'être un compétiteur immédiat , il prend un jeune homme de vingt-quatre ans , qui, vis-à-vis de Saûl, alors âgé d'environ cinquante-cinq, laisse à ce roi le temps d'achever sa carrière.
Depuis VoncHonùt David, l'on ne voit plus Samuel qu'une seule fois en scène , savoir, lorsque le berger sacré, devenu gendre de Saûl , commence d'être persécuté par ce roi , et qu'il se réfugie à Aama/Aa, d'où Samuel l'emmène chercher un abri commun dans la confrérie des prophètes, à Niout, Nous avons vu ci-devant que Saûl irrité y accourut lui-même : le cas fut périlleux, parce qu'à cette époque il dut être bien informé de l'onction secrète de David; mais Samuel , toujours rusé, aura profité de cette entrevue pour calmer le roi , et faire avec lui sa paix; il lui aura remontré qu'il n'avait pu se soustraire aux ordres du terrible Jehowh; il lui aura déclaré que désormais c'était l'affaire de Dieu de diriger son nouvel élu , et que lui personnellement ne se mêlerait plus de rien. Ce même raisonnement l'aura débarrassé de la tutelle de David, qui devint de plus en plus dangereuse; car, peu de temps après, David ayant reçu asile et secours du grand prêtre Achimelek, toute la famille de ce prêtre fut massacrée sans pitié par l'ordre et en présence de Saûl lui-même. On a droit de penser qu'un homme aussi fin que Samuel , et qui connaissait si bien le caractère de son premier pupille , avait depuis du temps apprécié le progrès de ses fureurs naturelles et maladives; et la preuve de la conduite réservée du prophète depuis cette entrevue, est qu'on le voit, deux ans après , mourir paisible , laissant, dans l'esprit de Saûl une si haute vénération de sa mémoire, que ce prince, la veille du combat où il périt, n'espéra de consolation et de secours que de la part de l'ombre de Samuel, qu'il fit évoquer par la magicienne de Àln-dor '. L'examen de cette
' Voyez la note n" 6, à la On de cette histoire.
8oèD6 de fàotasniagorie serait un nouveau morceau curieux et instructif des usages du temps ; mais il me mènerait trop loin.
En résumé, tous voyet la conduite de Samuel s'expliquer dans tous ses détails par des causes naturelles, puisées dans les mœurs et les préjugés de sa nation; vous voyez toutes ses actions trouver leurs motifs palpables dans son caractère personnel toujours le même, toujours calculateur, astucieux, hypocrite, ambitieux de pouvoir, et louvoyant à travers les difficultés de sa position avec autant d'art que les circonstances le comportent. Je voudrais qu'après avoir lu mon commentaire, vous relussiez le texte qui me Ta fourni; vous sentiriez mieux combien est transparent le voile de prodiges et de merveilles qui Tenveloppe ; vous vous convaincriez que cemerveiUeuxn'a existé que dans le cerveau visionnaire d'un peuple ^kh rant; et vous vous étonneriez avec moi de restétement aveugle qui prétend aoutenir encore aujourd'hui de si sauvages erreurs; mais le monde, qui à chaque génération redevient et^anl, est toujours gouverné par la routine et par les vieilles habitudes. Il £ftut croire que chacun y trouve aon compte ; les uns dans les illusions voient une mine à exphûter, et ils l'exploitent à la manière de Samuel et de sa confrérie; les autres y trouvent un aliment, une autorité au besoin de crfàre, qui semble un des attributs de la nature humaine : td est le mécanisme de cette nature , que lorsqu'on notre enûAce nos necfs ont été frappés de certaines impresoions, ont été plies à certaines habitudes, toute la vie k» sons même et les mots qui s'y sont liés ont le pouvoir magique d'exciter et ressusciter en nous les mêmes mouvements, les mêmes dispositions >. On nous a imprégnés au berceau des n^its de la Bible, on a lié les noms de ses personnages à certaines opinions, à certaines idées ; et voilà que les jugements qui nous ont été infusés , s'incorporent avec nous, et persistent machinalement toute notre vie ; j'ai souvent pensé, et j'en ai iail quelquefois Texpérience, que si à l'âge mûr on nous présentait ces mêmes récits , revêtus d'autres noms et comme venant de la Chine et des Indes, nousen
* Qa*eiUee qve era^/ Je le demande ta pin habUe aaéto-
pbyskden ; n^-ce pa» voir comme exiUant oe qu'on noos dit exister? Hais oe tableau que Ton voit ou que l'on se figure voiTf peot n^exbter qoe dans no<re cerveau : par exemple, d'andens savants ont om que le del était one raûte de cristal : il est clair que œ cristal , que cette iroùte n'existaient que dans iemr cerveau où Ils la voyaient , «t non dans le firmament. ToQle la quesUoo des aoyanoes est là. roirdameon cerveau : cela ne dérange rien dans la nature, losoé on son bistorien at-a vu autrement le soleil s'arrêter? Répondez-moi , blblUtcs. {NotedePédiieur,)
porterions des jugements très-dififérents : là eit la solution d'un problème qui souvent étonne dans b société, et qui consiste à trouver en des persoenes d'ailleurs bien organisées, un jugement sain et droit sur toutes les choses qu'elles ont apprises par ell» mêmes, noais constamment £iuz sur ce qu'elles oit appris par l'éducation du bas âge : dans lepremicr cas , leur âme ou principe intellectuel a opoé|nr lui-même, il a été conséquent en seosation et ci jugement; dans le second cas, Il n'a été qu'ose machine à répétition, une horloge discordante, dont la sonnerie n'est pas d'accord avec le cadraaqnek soleil gouverne '. — Mais à propos dliorioge, viilà que je crois , comme dans les Comtes arabes, mtendre l'heure m'avertir de dore ma veUiêe oa toM . heureux si, ne l'ayant pas trouvée si snmuSt que ses ntffe e^toie saasrs^ vous la {ngeido mms pha utile en ses lésnilats.
Je suis, etc.