‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 199 sur 230 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Mon cher CouAcue,

En composant mon livre de Y Alphabet européen, dont vous approuvez les principes; en méditant sur la nature et les éléments de l'alphabet en général, je suis naturellement arrivé à me demander quels ont pu être les premiers motiih de cette invention vraiment singulière, quelle série d'idées a pu y conduire l'esprit du premier auteur; et de suite le nom de Kadmus s'est offert à ma pensée. Je n'ai pas eu besoin de beaucoup deréflexions pour me convaincre, malgré le dirt des poètes et des historiens, que Jamais un tel peisonnage n'eiista comme homme : il suffit d'avoir lu

l'extravagante légende de ses actions, pour y reconnaKie une de ces fables sacrées , de ces énigmes cabalistiqQet qK las andens astrologues se firent un devoir et nuphûronlii de composer, pour dérober au vulgah« proÙJieles secnti de leur sdenoe, abisi qu'ont fait depuis eux, et sur Inn traces , les chercheurs d'or par la science d'akhimie ; w» le soupçon me vint que qu^que date cfaraoologiqoe sani pu se glisser dans ces fictions, et pourrait s'en extraire pv analyse : j'ai donc relu la fable de Kadmus dans ks » dois mythologues, et dans leur ingénieux interprèle mdeme '. Par un cas bixarre, tandis que je dicrcbe aa ol9(<

' Yoyes le livre de Dupois, table dm imaHéfti, aa wti Cadmus, où sont les renvois appropriés à chacun dei detf ronnaU,rtn4«>etnn^.

SUR L'ALPHABET PHÉNICIEN

^i m'échappe, un autre, que je ne cherche pas, s*ofire à moi, et stimule ma curiosité : ce sont des auteurs grecs qui me parlent, et leurs rédts sont mêlés de mots et de noms barbares qu'ils n'entendent pas; j'analyse ces mots, et j'en trouYe un nombre àt pur langage phénicien, ayant un sens tout à tait oonrenable au suj^^ • ^ c^ i^'^t pas neuf, on Ta déjà remarqué, tous le saTez, dans plusieurs fables mytbologiqueB; mais ici, comme là, il donne lieuàdes inductions qui me semblent neuTCS et dignes d'intéresser les amateurs de l'antiquité.

Avec eux, mon cher collègue, tous m'acc(H^rez que l'idiome phénicien a été, comme l'hébreu, le chaldéen, le syrien, l'un des nombreux dialectes de cet antique et vaste langage arabique qui, de temps immémorial, régne dans la région sud-ouest de l'Asie : par cette raison, l'on a déjà dit : N Kadm-oi signifie orient, orientai. » Il est vrai; mais j'obserre d'abord que pour la Grèce, un homme venu de Tyr et de Thèbes d'Egypte, eût été un méridional et non un oriental , surtout kursque sa peau noire l'eût classé parmi les Africains , si différents des naturels de l'Asie mineure : ensuite, on ne peut me nier que ce même Kadm-os ne signifie tout ce qui marche en téte,qaà précède, qui annonce , qui est héraut, fous sens spécialement appropriésà Mercure, héraut des dieux, chef de la grande procession égyptienne ( décrite par Clément d'Alexandrie, etc.). Or comme Mercure , sous ses noms d'Hermès , Thaut , etc . est chez les anciens , même dans Sandionlaton , l'inventeur des lettres, il y a lieu de croire qu'ici Kadmus n'est que l'une de ses formes , i'un de ses équivalents. Toujours est-il vrai que le mot est phénicien; et^ ce moment, cela suffit à mon bat

Kadmros est fils d*Àgenor, roi de Tyr. En grec, Agenor est Xe/ort, qualité spéciale d* Hercule bien reconnu pour être le soleil, et aussi pour être le dieu qui régnait à Tyr. En phénicien nour est la lumière; ag n'offre pas de sens connu ; mais il a pu en avoir un qui s'y adaptait

KadmrOS a pour sœur Europe : cette pr^ndue femme est enlevée par un taureau blanc (comme la lumière) , lequel est une métamorphose de Jupiter-Soleil, à l'équi- Doxe du printemps. Le taureau ravisseur traverse rapidement la Méditerranée, et porte surnon dos la princesse Europe aux contrées du couchant qui en prennent leur nom.

L'on est d'accord i\\i' Europe est la lune; j'ajoute spécialement cette lune qui, à l'époque où le taureau fut le sigue équinoxial du printemps, formait avec lui une oanjouction d'un caractère particulier. Dans la même année où le soleil au printemps s'était levé dans le signe du taureau , il se ooucliait à l'automne dans celui de la balancé: alors la lune du mois arrivait à son plein, se levait le soir dans le signe du taureau, placée conune sur son cou ou sur son dos : c'était une importante affaire pour les astrologues et pour le peuple astroUtre. Toute la nuit on voyait la navigation aérienne de ce couple de dieux, qui , arrivés à l'horizon du couchant, étaient censés aux confins de la Méditerranée. En phénico-héàreu, m'arab est le cotichant; le radical (àrab), qui est id en régime, a pu être substantif, et former précisément oroub. Nous allons voûr un autre sens.

Ce taureau équinoxial, qui ouvrit l'année avant le bélier aries, depuis l'an 4600 jusqu'à l'an 7438 , a joué le plus grand rôle chez les anciens. Au Japon , son image subsiste, ouvrant l'on^du monde avec ses cornes d'or. En Italie, les poètes ont dit, à la vérité bien hors de date < : Candidus auràtis aperit cum cornibus annum . Ce taureau fut le bœuf Osyr-is, prononcé osour par les Grecs ; et en phénicien, héfour * est le taureau. Il fut aussi le bœuf Bacchus, qui, en ce moment, est le nôtre. On n'a pomt expliqué ce nom (Bacchus) ; Plutarque nous dit que les f<anmes grecques d'Élis i^antant ses hymnes antiques, en temOnaient les strophes par les mots répétés digne taureau , digne taureau. Ce digne est une ^ithète singulière : en phénioo -hébreu, digne se dit idh; le grec, qui n'admet pas l'A , y substitue le x , qui est une autre aspfration plus forte, et dit ?axxo«, qui est le latm iacchus ; mais si l'tf et l'i latins se sont quelquefois échangés, comme dans optmus, maximus, on aura pu prononcer uacche, U9ucx« ; et, vu la fraternité de «e et de de , l'on voit édore Bacchus. N'es^il pas smgulier que son féminin signifie la vache, bacca, vacca ? De manière que ce mot, vieux latin, serait venu de l'étranger avec la religion même.

Une épithète constante dûBacchus-Soleil est paUir,père, ïaô-piter; en phénicien, père se dit abou. Or comme b devient vé aussi facilement que a devient é, le fameux nom d*évôé n'a pu être que ebou-i , mon père. — Et pourquoi toujours liber (pater ) ? Je réfléchis , et je trouve que libre est synonyme de dégagé de liens, même de vêtements : or en phénicien , un même mot radical ( nàtàr ) signifie à la fois danser, être dégagé de vêtements, être libre de ses membres : solutus vestilnu; or dans un pays chaud, la danse, en temps de vendange, même la nuit, a exigé des membres libres : nunc est saltandum, nunc pede libero pulsanda tellus. De ces idées et de ces expressions physiques est venu notre mot abstrait dissolu : solutus.

Mais pourquoi un bcntf symbole et dieu des vendanges f Parce qu'à cette ancienne époque séculaire, lorsque le soleil du printemps s'était levé dans le taureau qu'il masquait, le soleil d'automne, couché dans la balance pendant trente jours , livrait le ciel nocturne à ce même taureau, dont les brillantes et nombreuses étoiles semblaient présider aux jeux d'un peuple qui se délassait de la chaleur du jour, par le repos ou la danse , à la fraîcheur de la nuit. En un tel climat, on sent que la lune d'un tel mois dut être une divinité douce, graciettse, propice. Or le mot phénicien âreb ou Ôrob, d'où doit venir Europe, a ces divers sens, et de plus celui de passer la soirée. Ici se trouve le point de parenté de la princesse Europe avec la vache ïo enlevée aussi par le taureau de Jupiter; car ce mot to n'est que le phénicien iah signifiant digne , convenable y beau ( la belle lune conjointe m taureau ; donc sa femme , donc une vaA;he ).

Voilà donc sans cesse et de tous côtés des mots phéniciens. Ce n'est pas tout : Kadmus , courant (dans le ciel ) après Europe, arrive à un antre, à une caverne, appe-

■ Nos poètes ne célèbrent-ils pas encore le bélier , qui est hors de signe depuis plus de 2,200 ans? » Le r représente la lettre 9chin.

lésàrimé , où rimpie Typhon a surpris et détient la foudre ùôiu-piter désarmé. Pour ravir à Typhon cette foudre, le dieu concerte a?ec Kadmus une ruse pour Texécution de laquelle celui-d se dépouille, se met nu, et prend d'autres vêtements. La ruse réussit : mais il en résulte un fracas terrihle dans la nature. Or en phénicien le mot àrimé par ain signifie ruse , nudité : si legrec en supprime , selon sa coutume, un h initial ( TA dur ) , ce serait haram ou harlm, qui signifie lieu d'anathèmes, de destruction, de dévastation; cela convient également : le poète phénicien a pu jouer sur ces homonym^.

Après avoir établi Tordre ou V harmonie, dont on fait une déesse , Kadmus, qui l'épouse, veut immoler une vadie {devenue itiutiU : elle a fini le mois) ; il a besoîn d'eau pour le sacrifice ' : il la cherche à la fontaine Dirké, laquelle est défendue ou gardée par le dragon du pôle. En grec, dirké signifie/ontoiTte ; pourquoi ce pléonaiSme, la fontaine fontaine P Ne serait-ce pas que dirhé serait un mot propre conservé du poème original phénicien? Je trouve en phénicien le mot irk qui , mis en régime génitif, prend le d syriaque et devient dirhé: or irk signifie à la fois cuisse, fût de colonne et de chandelier, gond de porte et de plus là pôle; car l'hiérophante Jérémie, parlant des Scytlies venus du nord au temps de Josias et de Kyaxares, dit en propres termes : Un peuple est venu de Safoun (le nord); une grande nation est éclose des cuisses de la terre '. Une telle figure semble bizarre dans nos mœurs ; mais si l'on considère que la forme de la cuisse est celle d'un fût légèrement conique, en pain de sucre; que cette forme fut celle de l'essieu dans les chars anciens ; que dans le ciel le point polaife a tot^ours été pris pour un essieu autour duquel tournent diverses consteUations comme des roues (septem triones, char de David) : on reconnaîtra qu'ici, comme partout, Texpression et l'idée de l'hébreu sont tirées de la simple et grossière observation de la nature. Toujours esMl vrai que nous avons coïncidence absolue de mots et de choses. Et vous-même, mon cher collègue, n'allez-vous pas , à mon appui, observer que dans l'antique idiome du sanskrit, dans cette langue d'un peuple scythe que V Égyptien même reconnut pour légitime rival d'antiquité ^, n'allez-vous pas observer que cette fameuse montagne Mérou n'est autre que la cuisse et le pMe du nord ?

Ce n'est pas tout ; nous avons ici la def d'une autre énigme que personne n'a encore résolue. Sdon les mythologues, ïopiter cadia dans sa cuisse le jeune Bacchus, né avant terme ( au début du septième mois ) : supposons que parmi les douze maltresses deïupiter, c'est-à-dire parmi les douze lunes que le soleil visite chaque année, celle du solstice d'été ait conçu un génie-solaire destiné à qudque rôle astrologique; ce 9^ie, arrivé au solstice d'hiver, n'a encore que six mois de gestation, et cependant, comme tout soleil, fl est censé iJûre ici une naissance qui commence sa carrière annuelle. Le poète n'a-t-il pas pu feindre qu'étant alors comme caché dans le p&le ( austral ) ,

' Voyez Dupute, tome m, hi-i», page 40. a Id , comme en tant d'autres passages , aucune traduetton n*a été fidèle.

3 Voyez Hérod. lib. U.

Page 1