‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 201 sur 230 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

Contenant diverses questions historiques, proposées oonune problèmes à résoudre.

Mon cher et honoré Collègoe,

Dans ma précédente, j'ai dit qu'en étudiant rhistoira des alphabets, je trouve des raisons de croire que le phénicien, qui me semble leur souche commune, n'a pas dû être inventé plus t6t que le quarante ou le quarante-dnquième siècle avant noire ère. Je n'ai pas de preuves directes de mon hypothèse ( notez, je vous prie , qu'en histoire je n'ai que des hypothèses ), comment citerais-je des témoms ? quand l'écriture alphabétique n'existait pas , quel moyen eût pu noter qu'elle venait de naître? Mo dira-ton que l'hiéroglyphique existait ? Je le crois ; mais l'hiéroglyphe ne précise aucun (ait, n'analyse aucune idée : ses tableaux complexes, pour s'expliquer, veulent la parole. — Me dira-t-on que l'écrituro alphabétique naquit subitement? cela est contre naturo; et de plus une telle invention d brusque eût été ropoussée par des habitudes régnantes ;n'estHse pas le sort de toute nouveauté? n'estce pas la nature de l'homme ? Le vieillard , las et paresseux, l'adulte, orgueilleux et passionné, changent-ils subitement leurs idées pour se rendre écoliers de doctrines nonveUes?

Quand j'examine Thistoire des innovations, je trouve qu'elles s'établissent dans le monde ^/ à/o/ de génération. Une opini<» naît, la génération mûre la repousse : la génération naissante, non imbue de préjugés, l'examine et l'aocueiDe; il y a fluctuation et combat dans ce premier degré : quand la génération mûro est étdnte, la

SECOiNDE LETTRE

noayeUe opinion règne jusqu'à ce qu*une suivante vienne l'attaquer. Quanta sà/ormaHon, c'est le besoin qui invente; c'est Tutilité ou l'usage qui consolide. Cette gradation a dû 6tre celle de l'écriture alphabétique. Vouloir qu'un art si subtil en sa théorie, si compliqué, si lent en sa pratique, se soit établi en peu d'années, ne peut être qu'une hypothèse de collège : sans doute, pour concevoir l'idée élémentaire de représenter le ton de la parole par de petits traits fixés sur un corps solide, il n'a fallu qu'un instant, qu'une heureuse inspiration; mais de cet élément à ses conséquences, quelle série d'opérations, et d'idées graduelles et successives I — Étudier chaque son en particulier, distinguer la voyelle de la consonne, classer l'aspiration, définir et constituer la syllabe 1... Il fout s'être occupé soi-même de la chose pour en sentir toutes les difficultés, surtout alors qu'aucun maître antécédent ne servait de guide sur cette matière : combien de tâtonnements , avant d'avoir rien établi de fixe 1

Supposons que l'inventeur se soit fait une première esquisse de système , un premier essai d'alphabet, que de temps pour s'en inculquer l'habitude 1 Voyez le temps qu'il faut à nos enfants, seulement pour l'apprendre! Lorsque cet homme a eu des disciples, que de temps encore pour les habituer! Oui, pour établir cet art, pour le divulguer, pour l'amener à une usuelle pratique, il a fallu un laps de temps capable de faire perdre de vue ses auteurs. Voyez ce qui est arrivé pour l'art de rûnprimerie, qui comparativement n'est qu'un mécanisme simple et grossier; combien de recherches n'a-t-il pa fallu, de nos jours, pour acquérir des notions daht» ou approximatives sur son berceau!

C'est en calculant toutes ces données que je raisonne sur l'époque de l'apparition de l'alphabet et de l'art d'écrire ; je me dis : « SI avant l'écriture alphabétique, il n'a existé aucun moyen de fixer, de conserver la mâmoire prédse et détaillée d'aucun fait historique ou physique, ne s'ensuitil pas que, remontant dans l'échelle de l'antiquité, là où nous cesserons de trouver aucun récit de ce caractère , nous aurons le droit de dire que l'écriture n'était pas encore usitée ? Or si nous trouvons que dans les récits astronomiques déguisés sous les formes de la mythologie, aucun récit précis et détaillé ne remonte au delà de l'époque où le taureau était signe équhioxial du printemps , n'avonsnous pas le droit de dire que l'alphabet phénicien n'a pas été inventé avant cette époque, c'est-à-dire, plus tôt que le quarante ou quarante-cinquième siècle avant notre ère? »

Cette opbion aurait besoin, sans doute, de beaucoup de développements; ils ne peuvent trouver ici leur place; mais Os sont devenus dans ma pensée le sujet d'un travail de longue haleme dont j'ai déjà distribué les chapitres : et parce que ce premier aperçu de mes idées peut en faire naître d'autres encore plus justes chez les savants qui se livrent à ce genre d'étude , je prends cette occasion de les déposer ici en forme de questions, comme autant de sujets de dissertation :

1** Si, comme nous l'apprennent les anciens savants, par l'organe de Strabon ' , le langage de tous les peuples

■ Qwgr. lib. I, pages 41 et «2; édition de Casaubon.

de la presqu'île arate Jusqu'aux confins delà Pmeelife VArménU , ne fut qu'un même langage ' , modifié co diilectes, « lequel de ces dialectes doit-on considérer coomie le plus ancien, comme le plus voisin de la souche originelle? « — ( Cette identité posée par Stiabon décide b question secondaire entre l'arabe, l'hébreu, le syriaqie, le chaldaique, le phénicien, etc.)

V Sur ce terrain, grand comme les deux tiers de l'Europe, comment tant de peuplades diverses, les unei ié> drâtaires, agricoles, les antres errantes, partie sauvaget, partie pastorales, la plupart ennemies et souvent en gwne, comment ontrelles pu s'entendre à parier un même langue, construit sur les mêmes principes , composé des mtem éléments?

3* Si, comme fl est vrai, cette identité indique un fayir primitif et unique de population , dont la surabondinoe Mirait formé des colonies émigrantes , dea essaims suocesâveroent conquérants, — où doit-on placer ce foyer primitif?

4** Si, comme il est vrai, la formation et sortout le dévdoppement du langage ne peuvent avoir lieu qnedai» nos société dont les membres sont en contact ffartkuUer, ci communication habituelle d'idées et d'actions; — un tel état de choses peutpîl avoir eu lieu ailleurs que chei m peuple agricole , qui progressivement se compose oo édifiée de besoins , d'arts , de sciences , d'idées en tout genre, et par conséquent l'accompagne d'antaoït de signes pariéi nécessaires à tout exprimer?

5* Peut-on admettre que des peuplades errantes dlioBmes chasseurs ou pêcheurs, ou même pâtres qui, psr k nature de leurs habitudes, sont boniés à un «rde émit d'actions, d'idées et de besoins, diez qui les divisions, les dispersioos sont fiMâles à raison des guerres, et par conséquent les hitemiptionB de lignées et de traditâons; peolon admettre que de telles peuplades aient eu la capacité , la possibilité d'inventer et de construire un système de langage, dont la construction nous présente un systène d'idées à la fois étendu et régulier?

6^ Admettant que de premiers et simples rudimeats de langage aient été formés par une fiunille sauvage qui a prospéré, et qui, fixée sur un sol fécond, y est dereane une nation agricole , populeuse et puissante , en quelle ooatrée de l'Iemen , de la Syrie ou de la Chaldée , doit-oa pbcer cette nation originelle, ce foyer premier?

7° Supposons que ce soit la presqu'île du Tigre et de l'Euphrate, cette contrée babif Ionique, qu'Hérodote coopare pour la fertilité et la population au Delta d'ÉgjFple, alors qu'une société nombreuse et civilisée y eut un langage développé, même savant, n'4»rouva-t-eUe pas chaque joar le besoin d'un moyen qudconque de fixer ses souvenin, de conserver, de transmettre ses idées? — Quel a pu êiie ee moyen le plus shnple , le plus naturellement présenté à reprit? A-t-elle procédé par la méthode hiéroglffj^Uqve, qni est la représentation des idées par images ^Jlçiats, «a par la méthode alphabétique, qui est la représeniatiim des sons par des traits conventionnels» du gave algé- Inique?

%** Si , dans l'action de parler, chaque mol ftit apparatln

> Ce que les Ailemands appellent langue sémàtique, quoique Kanàan et Kush en fassent partie.

SUR L'ALPHABET PHÉNICIEN

à Fesprit Vimage d'un objet; si , pour deux hommes de langage différent et qui ne s'entendent point » le premier moyen est de dessiner Ton devant Tantre la figure des objets dont ils Tentent parler, ne s'ensuit-il pas que l'écriture dite hiéroglyphiqoe a été oe premier moyen naturel ? Et lorsqu'on la trouve employée également cbez les Égyptiens , les Mexicains, les Chinois et divers sauTageSyCe fait général n'est-il pas une preuve et une confirmation de cette opinion ?

90 En quelle drconstanoe a pu naître l'écriture alphabétique, si différente de l'hiéroglyphique, puisqu'au lieu des idées eUe peint les sons? Si les inventions compliquées et abstraites ne sont le produit que des besoins habituels chaque jour plus sentis, par quelles classes d'hommes a été plus senti te besoin de peindre la parole, de fixer le son qui retrace les idées?

10<* Supposons une classe d'hommes livrée au négoce, obligée de traiter avec des peuphides diverses, dont, au premier abord , elto n'entend pomt le langage; cette dasse d'hommes marchands n'aura-l-èUe pas le besofai journalier et pressant de retenir plus ou moins de mots de ces langues , pour s'en liûre expliquer le sens , quelquefois trèsimportant à sa sûreté , et pour s'en servir elle-même à l'occasion? — Or comme pour ces marchanda voyageurs les sons étrangers, les mots barbares ne portent avec eux d'abord aucune valeur, n'expriment aucune idée, leur attention ne seriht-elle pas spédalement ^sl6» sur le matériel de la pan^, sur le mécanisme du son et de la prononciation? L*écriture alphabétique aun donc été inventée par des marchands voyageun?

1 1** Cda posé, le témoignage de l'histohe ne vient-il pas se joindre à te logique du raisonnement pour attribuer l'invention de l'écriture alphabétique aux Phéniciens , essentiellement marchands et négociants, par navigation et par caravane, et œte de temps immémorial ?

12** Étant admis que l'invention de l'écriture alphabétique appartienne aux Phéniciens , alors que le langage de ces Phéniciens dérive de la grande souche arabioochaldéo«yrienne, l'adoption et te propagation de V alphabet chez tons les peuples parents, n'est-dte pas devenue une conséquence naturelle de son invention ? et alors cette race d'honomes, cette masse de peuples n'a-t-elle pas acquis un moyen spécial de Heure des progrès dans les sciences et ladvilisation?

13* Étant donné un premier voyageur ingénieux , qui conçut Vidée-mère d'attribuer des signes matériete aux sons élémentaires delà parole, comment procéda-t-U pour établir te forme des lettres? Par exemple, pour peindre le son A , n'a-tpfl pas dû prendre un mot de sa langue où ce son fût employé, et dire : La figure que voici représente le son A, tel qu'il est prononcé dans tel mot, par exemple , dansilfe/?

14** Mautenant, si le nom de chaque lettre de l'alphabet phénicien commence par te lettre qui sert à l'épeler ; par exemple i4/^pour A, Beit pour B, Da/e^pour D, Mim pour M, Bas pour R, etc. n'est-il pas apparent que l'auteur s'en est lait une règle générale qui réellement est naturelle et commode ?

15* Si les vingt-deux mote appeltetifs des vingt'Hleux lettres de l'alphabet phénicien désignent chacun un objet

physique déterminé et palpabte , tel que bcet^, maison ou tente, porte, chameau, tête, etc. ne peut-on pas soupçonner que la figure primitive de chaque lettre a été celle de l'objet désigné, réduite à ses lignes principales ? £t si ce soupçon trouve son appu dans la figure de plusieurs lettres, telles que celle de Ain, qui est un rond, trait principal de Vœil; dans celle de Altf, qui parait avoir été une tête de taureau; dans celle de Dalet, qui est la porte triangulaire d'une tente; dans celle de Mim, qui peint l'ondulation des flots; ne peut-on pas croire que les autres figures ont été altérées par le laps du temps, de même que les lettres phéniciennes à nous connues se sont altérées en devenant lettres grecques et tetipes dans l'Occident, lettres chaldéennes, palmyréniennes, syriennes carrées ou estranguelo, et enfin arabes actuelles?

Id** Si, d'une part, l'alphabet phém'cien a été construit sur un principe syllabique , c'est-à-dire , que la consonne peinte seule, exprime pourtant la voyelle nécessaire à sa pronondAtion ; — et si , d'autre part , te différence entre les dtelectes parlés de la souche commune, consiste en cette voyelle qui varie selon chacun d'eux , cette corrélation de principes entre la langue et sa peinture ne devient-elle pas un indice de l'origine phénicienne, attribuée à l'alphabet que Ton nous donne sous ce nom ?

17* Si, dans l'Inde moderne, les dix -huit ou vingt alphabets actuels, dérivés de l'antique sansl(rit, sont tous» comme leur modèle, construits sur le principe syllabique, ne serait-ce pas un motif de croire que primitivement l'alphabet sanslôrit a eu un type phénicien , et cela surtout si te langue sanskrite n'est pas elle-même construite syltebiquement, d'une manière aussi positive que l'arabico-phénicienne?

18* Dans l'alphabet phénicien, s'il n'existe aucun ordre régulier de voyelles , de consonnes , d'aspirations; si tous ces éléments y sont péle-mèle , n'est-ce pas une raison suffisante de penser que ceux qui l'ont dressé n'ont point fait une étude, n'ont point eu une connaissance approfondie de la chose, mais qu'ils ont agi mécaniquement, d'après une routine que dicta le besoin? Quand nous voyons te lettre et voyelle A placée sans aucun motif apparent en tète des autres lettres, et quand le nom de cette voyelle ( Alef ) signifie taureau ; si sa figure est ou a été une tête de taureau en croquis , du genre de ces autres croqute qui peignent les signes astronomiques, ne pourrait-(m pas soupçonner qu'à l'époque où furent rangées les vingt-deux lettres, le taureau occupait te tête des douze signes du zodiaque, et qu'un motif astrologique, si général chez les anciens, est entré pour peu ou beaucoup dans le placement de cette lettre ?

Alors l'établissement de l'alphabet ne serait-il pas hidiqué à l'époque où le taureau était le signe du prmtemps, c'est-à-dire , vere le quarante ou quarante-dnquième siècle avant notre ère ?

19* Parmi les monuments d'écriture que fournissent les découvertes récentes en Egypte , laissant à part les hiéroglyphes, en extete-t-il quelqu'un qui précède cette date? et si l'on prouve qu'il en existe, pourra-tron en induire quelque objection contre ce que j'ai dit, tant qu'il ne sera pas prouvé que ces écritures égyptiennes sont réellement

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