RÉPONSE DE VOLNEY
blic, qui ne nous lirait point, prendrait le'poids des livres pour celui des raisons.
6« Parce qu'encore, étant doué du don de la foi à une assez honnête dose, vous croiriez en un quart d'heure plus d'articles que ma logique n'en analjrserait dans une semaine.
7» Parce que si vous alliez m'obllger d'assister h vos sermons, comme à lire votre livre, le public dévot ne croirait jamais qu'un homme poudré et vêtu comme tout autre mondain , pût avoir raison contre un homme à grand chapeau' , à cheveux plats, à face mortifiée, quoique l'Évangile, en parlant des pharisiens de ce temps-là, dise qu'il faut se parfupier quand on jeûne >.
8» Parce qu'une dispute serait toute jouissance pour vous qui n'avez rien autre chose à faire; tandis qu'elle serait toute perte pour moi , qui puis employer mon temps d'une manière autrement utile.
Je ne vous ferai donc point ma confession , M. le docteur, sur l'objet religieux de votre question; mais, en revanche, je puis vous dire mon avis comme littérateur sur le fond même de votre livre. Ayantlu autrefois beaucoup d'ouvrages théologiques, j'étais curieux de savoir si, par quelque procédé chimique, vous aviez aussi découvert des êtres réels dans ce monde d'êtres invisibles : malheureusement je me trouve obligé de déclarer au public, qui, selon votre expression, préface, p. xn, espère d'être instruit, d'être conduit à la vérité et non à l'erreur par moi, que je n'y ai pas vu un seul argument neuf, mais seulement la répétitioD de tout ce qu'ont dit et rebattu des milliers de gros volumes, dont tout le fruit a été de procurer à leurs auteurs une courte mention dans le dictionnaire des hérésies. Vous supposez partout comme prouvé ce qui est en question , avec cette circonstance singulière, que faisant feu, comme le dit Gibbon , de votre double batterie contre ceux qui croient trop et contre ceux qui ne croient pas assez , vous donnez pour mesure précise de la vérité votre propre sensation , en sorte qu'il faudra avoir tout juste votre taille pour passer par la porte de la nouvelle Jérusalem que vous bâtissez à^orthumberland.
Après cela, votre réputation comme théologien eût pu me devenir un problème; mais je me suis rappelé le principe de l'association des idées , si bien déve-
* Le docteor Priestley était de la secte des qaaken.
a Quand voos Jeûnez , n*afiectez pas la tristesse des hypo crites, qui se rendent le visage pAle et défait, aûn que les hommes remarquent quUls jeûnent.
Mais quand vous jeûnes, parfomez-Toos la tête et lavez- I vous le visage. S, Matthieu, chi^. vi, vers. IS et 17.
AU DOCTEUR PMESTLEY.
roppé par Ijodket que v&u$ estimez, etqnepar cette raison je me trouve heureux de vous citer , quoique ce soit à lui que je doive ce peroicieux usage de ma raison qui me fait refuser de croire ce que je ne Gompraidspas:j'aidonccomprisque le public ayant d*abord attaché l'idée du talent au nom de M. Pries^ ley 9 docteur en chimie, avait continué de Tunir et de Vastocier au nom de M. Priestley , devenu docteur en théoiogie ; ce qui pourtant n*est pas la même chose, et ce qui est un mécanisme d'autant plus vicieux qu*il pourrait par la suite donner lieu à l'in* ▼erse <. Heureusement vous avez vous-même élevé une barrière de séparation entre vos admirateurs , en avertissant, dès la première page de votre pamphlet actuel, qu*il était spécialement destiné aux croyants. Pour coopérer à ce but judicieux , je dois néanmoins vous faire observer qu'il est deux passages essentiels à en retrancher, vu qu'ils donnent une grande prise aux arguments des incrédules. -
Vous dites, préface, page xii :^ Ce qui est ma- « tdfestement contrôle à la raison naturelle ne m peut être reçu par elle. » Et page 62 : « Quant à « l'intellect, les hommes et tes animaux naissent « dans le même état, ayant les mêmes sens exter- « nés , qui sont les seuls canaux de toutes les idées , « et par conséquent la source de toutes les connais- « sances et de toutes les habitudes morales qu'ils m. acquièrent. »
Or, si vous admettez, avec Locke et avec nous autres infidèles , que chacun a le droit de rejeter ce qui répugne à sa raison naturelle, et que toutes nos idées, toutes nos connaissances ne s'acquièrent que par Fintermèdedenos sens, que devient le système de la révélation, et tout cet ordre de choses du temps passé si contradictoire à l'état présent, excepté quand on le considère comme un rêve de Fesprit humain ignorant et superstitieux? Avec vos deux seules phrases, M. le docteur, je renverserais tout l'édifice de votre foi.
Mais ne redoutez point de ma part cette abondance de zèle : par la raison que je n'ai point la fantaisie du martyre, je n'ai point non plus celle des conversions ; eîle appartient à ces tempéraments ardents, ou plutôt acrimonieux, qui prennent la violence de leur persuasion pour l'enthousiasme de la vérité; la manie de &ire du bruit, pour la passion de la gloire; et pour l'amour du prochain, la haine
* Le docteur N...M théoIoglcD, et le doetear Black, chimbte, étalent an café à Edimbourg. Oo Jeta sar la table une nouTelle bnxshuie théologlqae du docteur Priestley : « En vérité, dit le docteur N.... , cet homme ferait mieux de 8*en tenir à la chimie ; car , d'honneur , U n*entend rien en théologie. Pardonnez-moi , répondit le docteur Black , il est prêtre , U fait son métier; car, de bonne foi, U n'entend rien en chi-
de ses opinions et le désir secret de le gouverner. Pour moi , qui n'ai point reçu de la nature les qualités inquiètes d'un apôtre, et qui n'eus point en Europe le caractère d'un dissejUeur, jene suis venu en Amérique ni pour agiter les consciences, ni pour fonder une secte , pas même pour établir une colonie où, sous prétexte de religion, je me ferais un petit empire. On ne m'a vu évangéliser mes idées ni dans les temples, ni dans les places publiques ; etjen'aipointexeroéce charlatanisme de bienfoisance par lequel un prédicateur connu < , mettant à contribution la générosité du public, s'est procuré ici les honneurs d'un auditoire plus nombreux, et le mérite de distribuer à son gré un argent qui ne lui coûte rien , et qui lui attire une gratitude et des remercîments dérobés à la main des vrais donateurs.
Conmie étranger ou comme citoyen, ami sincère de la paix, je ne porte dans la société ni l'esprit de dissension , ni le désir de causer des secousses , et parce que je respecte en chacun ce que je veux qu*ii respecte en moi , le nom de la liberté n'est pour moi que le synonyme de la justice. Comme homme , soit modération, soit paresse, spectateur du monde plut6tqu'acteur,jesuisde jour en jour moins tenté de conduire les âmes et les corps des autres : n'est-ce pas assez pour chacun de gouverner ses fantaisies et ses propres passions ? Si par l'une de ces fantaisies, croyant être utile, je publie quelquefois mes pensées, je le fais sans entêtement, et sans exiger cette foi implicite dont vous voudriez bien me communiquer le ridicule, page 123.
Tout mon livre des Ruines, que vous traitez si mal, et qmvous a pourtant amusé, porte évidemment ce caractère : au moyen des opinions contrastantes que j'y ai jetées, il respire en général un esprit de doute et d'incertitude qui me paraît le plus convenable à la faiblesse de l'entendement humain , et le plus propre à son perfectionnement , en ce qu'il y laisse toiyours une porte ouverte à des vérités nouvelles ; tandis que l'esprit de certitude et de croyance fixe, bornant nos progrès à une première opinion reçue, nous enchaîne au hasard, et pourtant sans retour, au joug de l'erreur ou du mensonge, et cause les plus graves désordres dans l'état social ; car ^ se combinant avec les passions, il engendre le fanatisme, qui, tantôt de bonne foi et tantôt hypocrite, toujours intolérant et despote, attaque tout ce qui n'est pas lui , se fait persécuter quand il est faible, devient persécuteur quand il
I Le docteur Priestley lui-même, qui donna un sermon au profit des immigrante, comme les comédiens donnent une pièce au profit des pauvres.