‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 45 sur 230 · L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE DES LANGUES · texte numérisé non relu

L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE DES LANGUES

A¥RRTISSBliEP(T DE L'AUTEUE.

L'Académie française a de» séances de trois espèces, qull se font pas eonfondre : ehaqne semaine » elle tient une séance CceiObe» CfMMwrée & la lédacttOD du DieHomnaire, àblei ■pédal de son insUtation ; chaque année , elle tient une séance puhliqite, où elle rend compte de ses travaux; enfin , depuis éeoM an», le ptcmier ittardi de chaque mois elle tient une ié«aoe primée, que Too pooirait appeler réumoH 4e JàmUle, En s*impc6ant librement celle-ci, avec Tagrément da gouvernement, f Académie française a eu le double but de resserrer les lioM de ranitié eoire ses monhfcs, et d'exciter leur émular tim réciproque par la communication coniidentielle de leurs ouvrages, projetés ou exécutés : ces lectures, auxquelles les Mols merabRa de ITnstitut sont admis, procurent à leurs «iteon ùm «baervMiOBa dictées p«r U bienveUlance et 1^ bon goût De ces séances sont d^à sorties , sur le si:^t toujours profond de la grammaire , des idées lumineuses , et des fn^meBls d'hlstoiie et de poéafe d*un mérit» émlnent A la séance d'octobre dernier, un académicien dont le public & toujours accueilli les productions ingénieuses , termina la lecture d*une Dieeertalûm 9Êtr l^orifine, la Jbnnation, la vor riété, le ptogrèe et le déclin de» langue» : les opinions se parlagërent sur certains points de sa théorie , d^à indiquée dans ftne feuille du Moniteur, il y a quelques années ; ce partage est devenu le motif du présent ditcours,^. Son auteur, conduit par ses études à d'autres résultats , a trouvé convenable de les exposer à son tour. Son travail , préparé rapidement jKmr novemlne, n*a été lu que le premier mardi de décembre:..... Les avis ont pu se partager aussi; mais le temps qui appartenait à une autre lecture, n'a pas permis d'entrer en

^senssion sur œlle-d ^; c'est donc sur. sa propre tes-

poBsabUilé qu'il publie aqjoord'bui son oplnkm , à laquelle la principal intérêt qu'il attache est d'appeler l'attention des esprits méditatifs sur une bruiche de connaissances trop peu cdllivée en Fnnoe.

SI*'

HOVTKAXrrk B« cette STtTl>B CnE2 LES MODER- NES : 1G90BANCB ABSOLUE DES ANCIENS A CET BOABD.

Messieubs,

J'appelle étude phUoscphêque des bagues toute Techerdie impartiale tendante à conns^tre ce qui ooDceme les laugues ea génétal ; à expliqaar oom* ment eVes naissfHit et se forment; eommtnt ettes s'aeeroiawnt , s'établissenl « s'altèrent et périssent ;

' SOe darm daq qaarto d'heure.

à montrer leurs affinités ou leurs différenees, leur filiation , l'origine mime de cette admirable faculté de parler, c'est-à-dire, de manifester les Idées de l'esprit par les sons de b bouche, sons qui à leur tour deviennent, à titre d'éléments , un sujet digne de méditation. L'un de nos confrères, pour qui nous professons tous des sentiments d'estime et d'amitié , a déjà mérité nos remerdmeats par le soin qu'il a pris de porter notre attentàon vers un sujet si intimement lié à nos fonctions de grammairiens français : M. Andrieux , en sMnterrogeant sur la plupart des questions que je viens de citer, nous en a fait sentir l'importance et l'étendue, en même temps que par le doute méthodique dont il a revêtu ses opinions et ses vues. Il nous a indiqué combien ce sujet nous est encore neuf et difOcile. Aujourd'hui , Messieurs, si je marche sur sa trace, c'est moins avec la prétention de vous apporter un surcroît d'Instruction qu'un surcroît de preuves de notre inexpé^ rîence, permettez-nK)i de dire na^ono^^ et de notre infériorité, sur ces. questions ^ relativement, aux étrangers.

Eh! comment serions-nous avancés dans l'étude des langues, surtout dans l'étude philosophique» lorsque rien , dans notre éducation française , ne nous y prépare, lorsque, dans notre éducation littéraire et religieuse, divers préjugés y sèment de^ obstacles : nous nous vantons d'avoir eu pour maîtres les beaux esprits de Rome et de la Grèce ; voyonsnoXis qu'aucun (feux se soit occupé de l'étude des langues sous les rapports étendus que je viens de citer.' Trouvons-nous dans leurs écrivains d'autre mention de langues et de langage que pour mépriser, soiis^ le nom de barbare, ce qui n'est pas romain ou. grec? L'encyclopédiste Pline l'ancien nous instruit agréablement, sans doute, quand il nous dit que dans une ville de la Golchide, Rome entretenait cent trente interprètes pour répondre à cent trente peuples divers qui venaient y pratiquer un commerce déjà décUnarU, puisque Pline ajoute qu'antérieurement ils venaient au nombre de trois ccf^* J'entends

DISCOURS

encore avec un vif intérêt cet auteur me dire que dans ribérie, la Gaule, l'Italie, on avait compté les langues par centaines; et je le conçois, quand je songe qu'avant les conquérants , chaque ville, chaque territoire nourrissait un peuple ennemi de son voisin , et séparé de lui en toutes choses : mais de telles citations et autres semblables n'atteignent point à nos questions ; il y a plus , je ne me rappelle point avoir lu , en aucun auteur grec ou latin , la mention d'aucune grammaire étrangère composée par curiosité ou par motif de commerce ou d'instruction. Avons-nous même aucune grammaire grecque composée avant notre ère? Chez les Romains de la r^ublique, ce genre d'étude fut tardif; Varron seul le signale par son érudition et ses vues philosophiques.

Sn.

BCX>LB 6RBCQUB : SYSTÈMBS ÉTABLIS AVANT LES FAITS OBSBBVBS.

Chez les Grecs comme chez les Romains, on peut dire que l'étude du langage n'a eu qu'un but rhétorique, je veux dire l'art d'émouvoir les passions, art suscité par la nature du gouvernement de ces peuples , longtemps resté plus ou moins démocratique : on ne peut le nier, ces peuples furent d'habiles artistes à cet égard; mais sous le point de vue d'étude philosophique du langage , je ne crains pas de dire qu'ils sont restés presque aussi enfants que lessauvagesdel'Amériquedu Nord, les uns et les autres nous racontantgravement, sur l'autorité deleurs ancêtres , que l'art de parler fut inventé par les manitous, les génies et les dieux. Un peuple peut produire de grands peintres, de grands poètes, de grands orateurs, sans être avancé dans aucune science exacte : ces talents tiennent à l'art d'exprimer les sensations et les passions ; mais approfondir des connaissances métaphysiques telles que la formation des idées et leur manifestation par le langage, cela est d'une tout autre difficulté. Je ne vois que Platon, cette abeille de toute science, ce poète de toute philosophie, qui montre en ce genre quelques aperçus dans son dialogue intitulé Kror tyle; et cependant, après la lecture de ce morceau, on se trouve peu avancé dans la solution des deux questions proposées à Socrate : il est même permis de dire que le résultat le plus clair est l'artificieux procédé du compositeur, qui ayant posé la double question de savoir si le langage est né de la nature des choses, ou de la convention des hommes, a déguisé son embarras sous les tergiversations de Socrate , qui raisonne tantôt pour et tan-

tôt contre, et qui indique plutôt le faible que le fort de chaque opinion.

Aujourd'hui que, par les progrès généraux de la civilisation humaine et de toutes les connaissances physiques et morales , nous avons sous nos yeux plus de six cents vocabulaires de nations diverses , et plus de cm^ grammaires; aujourd'hui que, dans ces vocabulaires, nous voyons les objets des besoins les plus simples et les plus naturels exprimés par des noms totalement divers, les raisonnements de Platon deviennent bien peu de chose, et c'est aux faits que nous devons demander de l'instruction.

A côté des tâtonnements systématiques et des théories prématurées des anciens , je ne vois qu'un seul fait, presque puéril en apparence, mais qui donne lieu à des inductions assez lumineuses^ je veux parler de l'expérience imaginée par un roi d'Egypte, dans l'intention de découvrir la race d'hommes la plus ancienne. Cette expérience nous est racontée par un historien dont les anciens n'ont point su apprécier le mérite, mais dont la fidélité et l'instruction, constatées aujourd'hui par une élite de savants dans l'expédition française en Egypte, replacent l'autorité et le crédit au premier rang des témoignages anciens. Voici ce que dit cet historien, qui est Hérodote :

éCOLB BGYPTIBNNB.

« Le roi Psamméticus fit remettre deux enfants . nouveau- nés, pris au hasard, entre les mains d'un berger, chargé de les élever au milieu de ses troupeaux royaux, avec l'injonction de ne jamais proférer devant eux une seule parole, et de les laisser constamment seuls dans une habitation séparée. Ce berger devait leur amener des chèvres, à certains intervalles, les faire téter , et ne plus s'en occuper ensuite. Psamméticus , en prescrivant ces diverses précautions, se proposait de connaître, lorsque le temps des vagissements du premier âge serait passé, dans quel langage ces enfants commenceraient à s'exprimer. Les choses s'étant exécutées comme il l'avait ordonné, il arriva qu'après deux ans écoulés, au moment où le berger, qui s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues, ouvrait la porte et se préparait à entrer, les deux enfants tendant les mains vers lui, se mirent à crier ensemble, Béhos. Le berger n'y fit d'abord pas l)eaucoup d'attention; mais en réitérant ses visites et ses observations, il re-

SDR L'ÉTUDE DES LANGUES

« marqua que les eatmU répélaient toujours le « même mot : il en instruisit le roi , qui ordonna 1 de les amener en sa présence. Psamméticos ayant

• ouï de leur bouche le mot 6é^05, fit rechercher

• si cette expression avait un sens dans la langue de

• quelque peuple ; il apprit que les Phrygiens s'en « serraient pour dire du pain. Les Égyptiens., après « avoir pesé les conséquences de cette expérience, « consentirent à regarder les Phrygiens comme < d'une race plus ancienne qu'eux. »

Raisonnons sur ce fait : des savants d'Egypte veulent , 4»ar Tentremise de leur roi , savoir quelle est la langue naturelle de l'homme; quelle langue il parle avant d*avoir eu aucun mattre , et reçu ou fait aucune convention.

Ils ont donc cru , ces savants , qu'il y a une langue Moluretfe, un langage inné, un instinct de parler comme un instinct de manger et de marcher. Si leur opinion était vraie , toute langue originale, toute langue de peuple sauvage devrait être la même ; tout individu ^aré dans les forêts de Hanovre et de Champagne , comme nous en avons vu , devait dire bék; or nous ne voyons rien de semblable.

Nos savants de Psammétique ont cru que deux enfants séquestrés parleraient sans mattre ; ils n'ont donc pas cru le langage né des conventions de l'état social. Mais que serait, à quoi servirait une langue sans la société?

Les deux enfonts ont prononcé un premier mot; ce mot, vous le sentez , n'a pas été précisément le grec bék^t : l'historien s'est plié au génie de sa langot, à l'intolérante habitude de sa nation, qui veut toujours ajouter ses finales harmonieuses à la roideur des mots barbares. Les enfants ont dit bék : les savants égyptiens ont supposé que ce mot était de pure invention; mais vous, Messieurs, qui calculez toutes les circonstances de cette épreuve, vous n'oubliez pas que ces enfants ont chaque jour entendu le cri de deux chèvres, et vous sentez qu'ils n'ont fait qu'imiter ce cri : cette imitation est une dx»e naturelle, et ici nous voyons Vonomatopée se uMutrer comme moyen premier du langage. Ces petites machines nerveuses ont répété le cri qui les frappait, et qui s'étant lié à l'action de l'animal dont elles tiraient leur subsistance , est devenu l'indice de leurs besoins, de leur désir de boire et de manger; par cette liaison , la convention s'est établie entre les deux enfants et le berger ou tout autre être humain , même entre les enfants et la chèvre; et comme nous savons que la chèvre sent elle-même ce langage, nous y voyons la preuve que les animaux même y participent dans la proportion de leurs facultés.

En vérité, c'est un sujet d'étônnement que de voir les savants de Psamméticus sourds et aveugles à de tels indices ; mais en même temps , c'est pour nous une nouvelle preuve que quand notre esprit est Imbu d'un préjugé, il perd la faculté de voir tout ce qui est hors de sa ligne : ce sont les yeux d'un malade de la jaunisse, qui ne peut voir les objets que^atm^t; pourrions-nous bien répondre de notre santé à nous-mêmes , sur un nombre de sujets ?

Nos Égyptiens s'enquièrent chez quel peuple existe le mot bék; le hasard veut que dans la langue phrygienne il signifie pain^ et les voilà qui concluent qu'il y a liaison intime, affinité naturelle entre le mot bêh et la substance pat» ; quelle misérable logique ! D'abord le mot bék a pu exister en d'autres langues; les Égyptiens en ont-ils foit la recherche chez les Chinois, les Tartsqres, les Indous, les Celtes , même chez leurs voisins Arabico-Phéniciens ? nous le trouverions, s'il était nécessaire, certainement avec d'autres sens. Mais en outre , comment on^ils pu supposer un mot naturel pour un objet qui ne l'est pas , qui est objet cfart, inventé tardivement, pour une opération très -compliquée, puisqu'il a ÊiUu semer du froment , le recueillir , le battre, le moudre, le pétrir, le lever, le cuire, pour en faire du pain? Ensuite, comment sur un seul tnot fonder une opinion généralisée ? comment n'avoir pas continué l'expérience pour en voir le développement, et surtout la solution de la grande difficulté, celle de la construction grammaticale ? Qui pourra nier qu'à cette époque tous ces savants n'aient été de grands enfants dans l'art des expériences , dans l'étude de la nature, dans la science subtile de l'idéologie?

Prenons acte de ce fait, pour apprécier les connaissances métaphysiques de l'ancien monde connu à cette époque; nous pouvons croire que les druides et les brahmanes n'étaient pas plus avancés.

Cétait vers l'an 648, Thaïes venait de naître; moins de deux siècles après, l'an 460, Hérodote était en Egypte, où il recevait cette anecdote consignée dans des mémoires historiques : il la racontait , ' quatorze ans plus tard , à la multitude des Grecs assemblés dans le cirque Olympique ( vers 446 ) ; quarante-six ans plus tard ( vers l'an 400 ), Platon , qui avait voyagé et séjourné en Egypte , et qui connaissait le livre d'Hérodote, professait dans son dialogue de Kratyle l'opinion des savants égyptiens. Ne devient-il pas très-probable que Platon , ici , comme sur tant d'autres points, n'a été que l'écho des métaphysiciens d'Egypte? .

Aristote, qui suivit Platon , et qui lui est supé-

DIS€OUBS

rieur en toute brandie de science positive, n^est pas plus avancé ici. Dira-t-on qu'il a implicitement résolu la question de la formation du langage, par son axiome profond et célèbre, NIML est in irUellectu quod no» prius fueril in sensu ( Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans la sensation ) ? Sans doute, la conséquence est bien que l'homme seul a pu inventer les signes de ses idées; qu'aucun agent extérieur n'a pu lui soufQer ou suggérer ces signes, quand leurs modèles n'existaient pas ; qu'en un mot le langage est le fruit de son organisation physique, et de ses conventions artificielles et sociales. Mais quand on voit combien peu Aristote lui-même a su tir^ parti de son grand principe métaphysique, on ne peut nier que les conséquences n'en soient restées bien occultes , jusqu'à ce que Locke, il y a cent trente ans seulement, soit venu les mettre en une évidence qui a paru une création ; encore est-il vrai que malgré qu'après lui l'esprit lumineux des Condillac et des Tracy ait de plus en plus éclairci le problème, il n'a point encore reçu tous les développements qu'il requiert.

L'école d'Alexandrie, qui fut le plus heureux fruit des conquêtes d'Alexandre, dut produire des recherches et des raisonnements sur nos questions ; mais on a droit de penser qu'elle ne fîit que l'écho du passé.

S IV

SCOLB JUIVE.

A côté de cette école, je ne dirai pas, naquit, je dis, sortit de son obœurité l'école juive, qui, loin d'offrir rien de nouveau , ne fit que reproduire desdoctrines surannées. Enefifet, lorsque la cosmogonie juive nous parle d'un premier couple humain , créé par Dieu, ou par les dieux, elle nous présente d'une manière seulement diffâ"ente ce que disent la plupart des autres cosmogonies : et lorsqu'elle ajoute que le premier homme donna des noms propres à tous les oiseaux du ciel , à tous les animaux de la terre; comme plusieurs de ces noms, en langue hébraïque, sont caractéristiques de leurs facultés ou actions et propriétés , c'est-à-dire de leur nature, il s'ensuit que l'auteur, ou les auteurs de cette cosmogonie, ont été dans l'opinion égyptienne quenous venons de voir, et àlaquelleles idées innées de Platon ont dû donner une nouvelle force. Cette induction en acquiert die-roéme, quand les ^uifs nous attestent que les sciences égyptiennes ont été la souche des leurs.

Je n'aperçois pas une semblable analogie à un

autre fait qu'ils nous citent , relatif encore à la question des langues , je veux dire, celui de leur confth siank l'occasion delà tour de Babel, c'est<è-dire de la pyramide de Babylone, qui fut l'observatoire astronomique des prêtres cbaMéens, cité par tous les historiens comme existant depuis un temps immémorial. Il m'est d'autant plus nécessaire d'exposer ici le propre texte. Messieurs, que , par un cas étrange, vous allez voir qu'il se trouve ne pas porter le sens qu'on lui a donné jusqu'à ce jour.

« Toute la terre avait une seule iévre (c'est-à- « direunseui langage,etunseul parler ou discours )> « et des hommes partis de rorient s'établirent dans « la vallée de Sennar, et ils se dirent : Pétrissons « de la terre , cuisons des briques. Et la brique leur « devint pierre, la boue mortier; et ils se dirent : a Bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête « soit dans le ciel; faisons-nous un nom (ou un ^- « ^rnoi; le mot hébreu a les deux sens), afin que nous « ne soyons pas dispersés sur la terre. Et Dieu des- « cendit pour voir cette tour, et il dit : Ce peuple A n'aqu'une lèvre ou langue; rien ne les empêchera « d'exécuterleurpensée(leur projet): descendons. Cl et confondons leur lèvre; qu'ils ne s'entendent « plus l'un l'autre. Et Bien les dispersa ainsi , et ils « cessèrent de bâtir leur ville »

Voilà, Messieurs, le texte littéral : il veut quelques observations grammaticales. D'abord, le mot hébreu traduit, la terre (ars, en arabe ard)^ n*a pas rigoureusement le sens que les interprètes lui donnent : ils avouent que les Hébreux n'ont eu aucune idée de la terre globe; que ee peuple a cru confusément qu'elle était unegrande tleportéesur l'eau, sans savoir sur quoi portait l'eau; que ce peuple, parfaitement ignorant en toutes choses physiques >, ne connaissait rien à trois cents lieues au delà de ses frontières , etc. La vérité est que, dans la langue hébraïque , le mot terre est habituellem«it pris pour pays, lequel n'a point de terme propre; partout on lit, la^Ttfde Juda, la ^err^ d'Israël, la terrede Chanaan, la terre d'Egypte, la ^erre de Sennar, ce qui nesignlûe que pays : or Ton n'a aucun droit de distinguer en français ou en latin , ce que l'original ne distingue pas; et si l'on veut raisonner par probabilités naturelles, on ouvre la porte à un genre de discussion que les interprètes entendeni rejeter à leur gré.

Secondement, les interprètes et la Vul^te, qui les guide, ont traduit : « Faisons-nous un nom, « une renommée, afin que nous ne soyons pas dis- <i perses. » Entre les deux membres de cette phrase il n'y a aucune analogie. Je traduis avec le savant

* Voyez les Commentaires de dom Calmet.

SUR L'ÉTUI»; DES LANGUES

Vossius, FaisonS'ncusunsignalsetqaieStvgiécB sens reconnus du mot hébreu (shem } : là il y a analogie; im signal ékvé, visible de loin, est propre à empêcher la dispersion. Serai-je hérétique pour ces obsienrations ? Je pourrais en faire encore une sur ce mot , Dieu descendu ; et de suite il est dit , descendons. Si je ne comprends pas ce surcroît de descente, Tune au singulier et l'autre au pluriel, serai-je traduit devant un jury anglais? J'arrive au fond de la question.

Le narrateur dit que toute la terre ou contrée n'avait qu'une langue; il ne la spécifie pas , cette langue. Quelqu'un a-t^ le droit de décréter que ce fut Vhébraiqueî il me semble que non ; d'abord parce quele texte lui-même ne le spécifie pas ; a*" parce que dans l'histoire d'Abraham , ee père de la race hâ>raîque, lorsque le texte dit qu'il naquit dans la terre de Sennar (bien connue pour être un pays syrien), qu'ensuite son père l'emmena dans le pays de Harran (également sffrien)^ ce texte donne droit de penser que la langue, nationale de la famille d'Abraham fut le syrien ou syriaque, dont, au temps de Jacob et de Laban, l'existence formelle nous est attestée, et se continue sans interruption jusqu'à des époques postérieures et certaines ; Z"" enfin, parce que Ton peut démontrer historiquement et grammaticalement que l'hébreu n'est qu'un dialecte phénicien formé d^uis Abraham, par Tincorporation que lui et ses descendants ne cessèrent de faire à leur naissante et faible tribu, des naturels du pays où ils s'établireot.

Je ne préteuds point contester aux interprètes que les constructeurs de la tour de Babylone aient tout à coup oublié leur langue; je ne me fais pas uge des possibilités natureUes : une langue peut s'oublier par un mal subit de cerveau ; mais décréter, comme le font nos i$\faUUbles, que ces constructeurs parlèrent tont à coup des langues nouvelles, c'est ce que je nierais daps un concile, parce que le texte m'y autorise par son silence ; il dit nûment : Coj^fondons leur langage, afin qu'ils ne s'entendent plus l'un Vautre; or ceci ne dit pas du tout qu'ils parlèrent d'autres langues, mais seulement qu'ils cessèrent de se comprendre; et ils purent cesseit par défaut de prononciation, par bredouillage,, par confusion de tenues, par emploi involontaire d'un mpt pour l'autre, enfin d*une manière que l'on n'a ni l'obligation ni le droit de «pécifier ; Us ne s'entendirent plus, voilà tout.

Actudlement, Messieurs, appréciez l'extrême légèreté, la préoccupation aveugle de tant de docteurs qui ont vouki, qui veulent encore que cet événe-

ment soit la source où il faut chercher l'origine des innombrables langues qu'a parlées et que parle l'espèce humaine. Lesquels des savants de Psamméticus ou des nôtres sont les plus aveugles, les plus entêtés de préjugés?

Si je trouve à l'ancienne doctrine juive, sur le langageno^ure/, une analogie, etpresque une origine pro&ne , je n'assurerai pas que j'en trouve une semblable au récit historique que je viens de vous présenter : néanmoins, vous me permettrez une citation qui est du moins singulière ; elle m'est fournie par les historiens de cette même ville de Babylone, dans un récit que nous a transmis Diodore de Sicile.

Après la mort de Nlnus, fondateur de l'empire assyrien, sa femme, SénUramis, compagne et rivale desa glonre, voulut, par des actions étonnantes, surpasser son mari. Ninus avait employé plusieurs années à bfttir une ville, immense à la vérité, mais qui, placée en pays montueux, sur un fleuve rebelle (le Tigre), n'était qu'une grande et inerte bomngade. Sémiramis voulut construire une cité commerciale et militaire, qui fà% à la fois l'entrepêt des marchandises de l'Inde et de la basse Asie, le boulevard d'un pays riche par lui-même, l'asile d'une population nombreuse contre l'invasion de l'ennemi, l'épottvantail des Arabes du désert, et en même temps le marché nécessaire et opulent qui les attirât en temps de paix ; en un mot , Sémiramis traça le plan de Babylone : ce fut un carré de douze mille mètres , ou trois lieues de longueur sur chaque coté , flanqué d'un mur de 8oixanteH|uinze pieds de hauteur, etc. Sémiramis projetant déjà d'autres grandes entreprises, statua que celle^i ne durerait qu'un an; pour cet effet, elle leva une corvée de deux millions d'hommes , pris dans la population bigarrée de son vaste empire, depuis les sources de Tlndus jusqu'à l'Euxin (ou mer Noire), et depuis le Caucase jusqu'à l'Arabie Heureuse. Qu'on se figure la sensation, la rumeur que dut causer le spectacle d'une telle multitude diverse de costumes, de moeurs, et surtout de langages ou de dialectes dont le nombre a pu passer quatre-vingts ou cent. Qu'on voie cette multitude, jetée confusément, distribuée militairement sur ses ateliers; occupée principalement à fabriquer rincroyable quantité de briques qu'exigèrent de telles murailles, et des quais proportionnés sur l'Euphrate, et un pont, et deux châteaux forts ; enfin une pyramide appelée tour par les gens* du pays, c'est-à-dire par les Arabes chaldéens, dont le dialecte, comme l'hébreu et le syrien, n'a que le mot tour pour exprimer tout édifice saillant e|

DISCOURS

élevé >. Cette tour, encore subsistante au temps d*Hérodote et qui, sur trois cent sept pieds de base, et autant d*élévation, dut être un objet si frappant dans une plaine rase, ne fut pas un stérile monument comme ceux d'Egypte : ce fut un magnifique et utile cadeau que Thabile Sémiramis fit aux prêtres du pays, les chaldéens, pour leur servir d'observatoire astronomique, et favoriser de plus en plus Tétude d'une science qui les avait rendus célèbres au dehors, et puissants au dedans sur l'esprit d'un peuple conquis que cette reine voulait apprivoiser. Qu'on juge de l'étontiement de ce peuple ignorant et superstitieux, ne connaissant que sa langue arabe et que le désert qui entourait son tle. Supposons que deux ou trois cents ans après on eût demandé à de telles gens pourquoi et conunent avait été bâtie cette montagne, il me semble entendre ces Arabes répondre : " « Aux temps anciens , il vint du côté de la Perse « (qui est l'Orient) des hommes puissants à qui il « prit fantaisie d'élever cette tour; ils voulaient, « dit-on, monter au ciel, et cela pour regarder nos « dieux (c'est-à-dire les astres, dieux du temps et « du pays) : mais la confusion se mit dans leur lan- « gage , par un pouvoir divin, et ils furent obligés « de se disperser (comme firent les ouvriers deSé- « miramis); en mémoire de cet événement, cette c ville a gardé chez nous le nom de Betbul, c'est- « h-^te confusion K »

Entre ce récit et cehii des Juifs , je conviens que plusieurs circonstances diffèrent , et surtout que des objections chronologiques peuvent être suscitées contre l'identité; mais en traitant mon sujet didactique et sec par lui-même , en traversant les plaines arides du vieil Orient , j'ai pensé , Messieurs , que vous me permettriez de cueillir une fleur historique pour vous l'offrir en délassement.

SV

éCOLB GHBÉTIBNNS.

Du sein de Técole juive sortit l'école chrétienne; pendant le premier siècle, ses disciples, tous illettrés, tous de la classe du peuple, uniquement livrés à la morale pratique, négligèrent et repoussèrent, comme futilité, toute étude qui n'eut pas pour

■ Tour, en arabe et eo hébrea bourti{f et bourg ; d*oû viennent Tallemand et Tanglais hurg, bartmgh, et le IrançaJs bourg, par la raison que les tours oa clochers ont toujours été le signal d'un Ueu habité.

a Babil, en français, est bien analogue; et en égyptien, te mot barbar ou berber, pour désigner Thomme étranger, semble n*étra que Téquivalent de babul, comme signe d'un bredouillage qu'on ne comprend pas.

but d'obtenir l'autre vie. Dans le second et troisième siècle , des hommes lettrés , convertis aux idées nouvelles, y joignirent celles de leur éducation, c'est presque dire celles de Platon, alors dominantes. Il ne put manquer de naître bientôt des dissentiments sur toute question abstraite ; mais parce que l'essence du système naissant était la charité fraternelle, l'égalité des droits , la communauté des biens, tout ce qui n'attaqua point ces bases fut laissé au libre arbitre : on put disserter sur le langage d'Adam, savoir s'il fut hébreu ou syriaque; sur la manière dont il put donner des noms aux animaux sans les connaître; sur la confusion du langage, sur la prétendue naissance des langues, dont quelques docteurs voulurent compter soixantedouze, quandd'autreslesréduisaient à quatre, qu*ils nommaient langues mères , etc.

Unévêque, Père de l'église, put nier cette confusion, comme cause, et l'admettre seulement comme conséquence de la dispersion, sans en être moins reconnu pour un saint. ( Grégoire de Nysse, )

Cet état de liberté dura jusqu'au commencement du quatrième siècle ; alors se fit une véritable révolution dans la société chrétienne, et cela par suite des décrets de l'assemblée de Nicée, qui introduisant dans le régime des fidèles la hiérarchie civile et presque militaire de Yempire gréco- romain, changea la démocratie de l'église primitive en une oligarchie sacerdotale rapidement devenue despotique. Dès lors il ne fut plus permis d'établir des raisonnements sans l'approbation des supérieurs surveillants ( epi-scopoi ) ; comme toute opinion devint affaire de parti , il devint dangereux ou inutile de suivre toute étudeopposée ou étrangèreaux passions ou aux volontés des puissants : tout emploi de la raison humaine fut un acte d'indépendance vis-àvis des docteurs, qui se constituèrent interprètes de Dieu , qui se firent presque dieuxparlants. Tout ce que nous appelons idéologie, étude raisonnable de l'entendement humain, fut décrédité au point que je pourrais citer des sentences d'évêques qui ont interdit l'étude de la grammaire : elles me seraient fournies par un de nos savants confirères à qui je dois ma remarque.

On peut dire que cette léthargie de l'esprit humain n'a cessé qu'au seizième siècle, et cela parle concours de plusieurs circonstances : par la prise de Constantinople ( 1458) , qui tout à coup jeta en Europe une quantité de livres et d'hommes savants ; parle désir que firent naître ces livres de multiplier leurs copies; parla naissance de l'imprimerie, qui étendit rapidement l'instruction ou le moyen de l'acquérir; enfin, par l'insurrection de l'Allemagne

SUR L'ÉTUDE DES LANGUES

contre la théocratie italienne, d'où sont nées des libertés de tout genre, qui chaque Jour ont tendu à dévdoppar le bon sens naturel et la raison de l'homme.

Parmi les études qui se ranimèrent , celle des langues fut une des premières, à raison du besoin d'entendre et d'interpréter les livres anciens. Les esprits curieux ne tardèrent pas d'établir des comparaisons rendues plus piquantes par leur nouveauté. Le premi^ essai connu en ce genre, fut un vocabulaire que l'italien Pigafetta fit imprimer vers 1S36, contenant un recueil de mots de divers peuples chez qui il avait voyagé. Deux travaux plus réguliers, plus importants, le suivirent : l'un de Guillaume Postel, né Français, qui, à la date de 1536, publia en langue latine, à Paris, son livre intitulé, Unffuantm XII , characterUms différent tùan , alphabeU introducUo ac legendi modusfacUlimus, avec une dissertation sur l'origine et Vantir quiié de VhébreUy et une. comparaison des langues orientales entre elles , et avec le latin et le français ; Tautre de Teseo Ambrogio, né à Pavie, où il fit imprimer aussi en latin, en 1539, son hUroducUon aux langues ehaldaïque , syriaque , arménienne , et ses remarques sur dix autres langues. Ces deux productions ont le mérite de présenter les essais ou tâtonnements de l'art en tout genre. Ambrogio avait eu pour maîtres des moines syriens^ arméniens, abyssins, appelés à Rome par les largesses des papes : Postel avait voyagé au Levant aux frais du roi de France; ceci donne un mérite particulier à leur méthode de prononciation. Dix ans plus tard ( 1548), le Hollandais Théodore Buchmann, qui a grécisé son nom en celui deBibUander, mit au jour son livre intitulé , de RaUone commwU omnium linguarum, etc. où il prétendit expliquer leurs principes communs par les exemples de dix ou de douze langues : il Êiut lui savoir gré d'avoir excité l'émulation de ses successeurs, en leur ayant présenté le premier essai du Pater noster, traduit ou écrit en quatorze langues.

Il serait trop long de citer en détail tous les ouvrages accumulés depuis lui sur cette matière; il me suffira d'indiquer les principaux qui suivent :

En 1558 , le livre de Conrad Gesner , intitulé , Mthridates, seu de DifferentHs Hnguarum;

En 1580 , le traité de Jean Gorop Békan , intitulé , Hermaihena, ou Mercure et Minerve;

En 1592 et 1593, Spécimen quadraginta diversarum linçuarum et dUalectorum , de Jérôme Mejeser, avec le Pater noster en cinquante langues;

En 1610 . le fragment de Scaliger , de Europxorum Unguis;

En 1613 , le Trésor de l'histoire des langues, par Duret;

En 1616, V Harmonie étymologique des langues, par Etienne Guichart;

En 1667, les Prolégomènes de Walton, auteur de la célèbre Polyglotte;

En 1679, VAOaniica de Olaùs Rudbek, en même temps que le jésuite Kirker publiait sa Tcmr de Babel;

En 1697 , le Ghssarhtm universale hebraicum, deThomassin;

En 1703 , le Pater noster en plus de cent langues , par l'anglais Muller;

En 1715, le même Pater, par Chamberlayne, encore plus étendu et plus correct.

A cette époque , Ton avait déjà beaucoup fait pour l'érudition; beaucoup de matériaux étaient rassemblés pour le raisonnement : presque aucun -pas n'était fait encore vers la connaissance de la vérité, parce qu'aucun pas n'avait été dirigé par un sens droit, libre de préjugé. Tous les écrivains que j'ai cités , et leurs semblables que j'ai omis , étaient partis de deux faits principaux , considérés comme indubitables, savoir : qu'un premier honune, appelé Adam, avait naturellementoumiraculeusementparlé la langue hébraïque; et en second lieu, qu'un événement , appelé la confusion de Babel , avait subitement introduit dans le monde une foule de langues , d'où procédaient toutes les diversités que nous voyons. Les efforts des savants n'avaient tendu qu'à mieux démontrer l'un et l'autre fait par des étymologies dont l'abus était d'autant plus grand, que très-souvent la vraie prononciation des mots était dénaturée.

En voyant cette unanimité de tant de docteurs, qui ne croirait que réellement leurs opinions avaient des bases posUives? Ici se montre un nouvel exemple de l'aveuglement invincible que causent les préjugés de Téducation , rivés par une autorité coerci- Uve, Vous venez de voir, Messieurs, qu'au sujet de la confusion et de la dispersion , le texte original ne disait point ce qu'on lui faisait dire sur l'apparition de langues nouvelles; eh bien! en scrutant le texte relatif au langage d'Adam, vous allez voir qu'il n'autorise pas mieux l'idée que ce langage ait été l'idiome hébraïque. Voici ce texte très-littéral, Genèse, chap. XI, vers. 6 :

« Et Dieu forma l'honune de la poussière de la « terre; il soufiQa sur sa face un souffie de vie, et « l'homme devint une âme vivante. » Puis, même chap. vers. 26 : « Et Dieu forma de la terre toute « bête des champs, tout volatile du ciel; et il les a amena à l'homme, pour voir comme il les nom-

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