DISCOURS
« nierait : et tout ce que Thomme nomma est le nom « de cette âme vivante ; et l'homme donna de6 noms « à tout gros animal , et à tout volatile du ciel , et a à toute béte des champs. «»
Rien autre que ces passages n'est relatif au langage d'Adam; Ton ne saurait me citer aucune ^titre phrase qui y ait trait. Or il est évident que ce texte ne décide point qu'Adam ait donné des noms en langue hébraïque : aucune autorité n'a le droit de voir ici plus qu'il ne s'y trouve. Dira-t-on que cela est probable, que cela est conforme au raisonnement naturel? J'accepterai l'arbitrage des probabilités et de la raison naturelle, si l'on veut l'établir constant; mais par ces moyens mêmes, je prouverais que ce put, que ce dut être plutôt en langue syriaque. Toute dispute à part, je m'en tiens BU texte : rien n'y est spécifié ; les assertions des savants ne sont que des hypothèses, et les interprètes ont posé en principe ce qui est en problème; aussi ne peuvent-ils s'accorder entre eux.
S VI
ÉCOLE PHILOSÔlPklIQfJE. OBSBHVATION DES FAITS, ÉTABLIE COlftME PBÉLlMIIf AIBE INDISPENSABLE A TOUTE THÉOBIE.
Ce ne fut que vers 1710, qu'un homme d'un esprit simple et droit, sortant de la route commune, émit les premières idées judicieuses sur la manière de poser la question de l'étude des langues; cet homme fut Guillaume Leibnitz. En lisant dans les Mélanges de BerUn sa dissertation ou méditation sur les origines des peuples, déduites principalement des indices de leurs langues y. on voit qu'il n'osa heurter de front des préjugés qui ont pour logique ordinaire le sabre ou le tison. II prend un circuit ingénieux, mais efficace, pour arriver à son but; sa doctrine peut se résumer dans les articles suivants :
« L'étude des langues ne doit pas être conduite « par d'autres principes que ceux des autres sciences « exactes. Pourquoi commencer par l'inconnu afin « d'arriver au connu? Le bon sens n'indique-t-il pas « d'étudier d'abord les langues modernes qui nous « sont palpables, afin de les comparer Tune à Tau- « tre , de constater leurs différences ou leurs affini- « tés, et de passer ensuite aux langues qui les ont « précédées dans les siècles antérieurs , a^n de ren- « dre sensibles leur filiation , leur origine , et par ce « moyen remonter d'échelon en échelon aux langues « les plus anciennes, dont l'analyse devra fournir « les seules conclusions que nous puissions nous per- « mettre? »
L'on voit que Leibnitz proposa aitt Juges d'un
grand procès, de ne pas prononcer sans avoir examiné les pièces; il est des temps où le ecenr passionné rejetterait même cette évidence; à son époque on se lassait de disputes ténébreuses : ce rayon produisit un effet conciliant. L'idée de Leibnitz est devenue le guide des reeherdies philologiques qui se sont multipliées dans le dh-huitième siècle ; desvoyageurs de toute nation, des missionnaires de toute secte, ont rivalisé à recueillir des grammaires et des vocabulaires. Les savants d'Europe ont pu comparer une foule d'idiomes des tribus sauvages d'Amérique, d'Afrique, de Tartane, et des tles de l'Océan. Il restait à mettre en ordre tous ces maté* riaux; la fin du siècle dernier et le conunencement de celui-ci ont vu, en moins de trente ans, trois grandes tentatives de cette opération , aussi honorables pour leurs auteurs qu'instructives pour leur auditoire ■.
La première fut celle dont l'impératrice Catherine II traça de sa propre main le plan en 1784. Pat ses ordres, le professeur PaUas fit paraître, dès 1786, le célèbre ouvrage écrit en langue russe, ayant pour titre Vocabulaire de toutes les tangues du monde y au nombre d'environ deux cents. J'ai rendu compte de ce livre à l'Académie celtique, en 1806 : je n'en connaissais que deux volumes in-4* ; j'ai appris depuis qu'un troisième avait paru, mais n'avait été distribué qu'à un nombre assez limité de personnes. J'ai fait voir dans l'exécution de cet ouvrage plusieurs défauts assez graves, nés sans doute de la précipitation du travail, puisque les deux premiers volumes, recueillis jusqu'en Italie, furent imprimés en deux ans; cela ne.rempéche pas d'être un des plus beaux présents âiitsà la philosophie par un gouvernement.
La seconde tentative a été le livre de l'abbé don Lorenzo Hervas, intitulé : Catalogue des langues des nations connues, dénombrées et classées selon la diversité de leurs idiomes et dietlectes , etc. L'ouvrage , écrit en espagnol , est en six volumes in-8* , dont le premier est daté de Madrid , l'an 1800 , et le sixième, Madrid, l'anlSOfi*
Vous rendre, Messieurs, un compte détaillé de cette composition étendue et compliquée, eût exigé plus de temps que vous ne pouvez m'en accorder. Je me bornerai à vous dire que l'auteur , favorisé de beaucoup de moyens de fortune et de crédit; usant de tous les secours littéraires que lui procurèrent Rome et l'Italie pendant vingt-cinq ans de s^our; trouvant sous sa main la plupart deslivres imprimés en son genre d'étude; jouissant des matériaux ac-
' Je ne parle point de ceUe de Court de GébeUn, qui apparUent plutôt aux romans qu'à la sdenoe.
SUR L'ÉTUDE DES LANGUES
cQiiralés à la propagande par des missionnaires de tOHte robe, ainsi qne des mémoires recueillis par les jésuites dans les quatre parties du monde, n'a pu manquer d'acquérir des notions plus justes, plus étendues qu'aucun de ses prédécesseurs , principalement sur ce qui concerne les éléments grammaticaux, les affinités, les différences des langues modernes.
Quant aux langues anciennes, et surtout quant aux filiations et aux origines en général , il n'a pu se garantir des préjugés que lui imposaient et son éducation et sa robe, et le respect de l'évéque de Rome, et la terreur de l'inquisition ; il n'a pas douté un instant que la confusion de Babel n'ait produit la diversité des langues, et qu'il ne faille reprendre l'origine des principales dans la personne de quelque enfant ou petit-enfant de Noé, encore qu'il soit tl^éologiquement impossible de prouver par les textes, hâ>reu ou grec, la présence d'aucun memhre de cette famille à l'éyénement cité; et encore qu'il soit permis par le génie ou caractère de la langue hébraïque et de ses analogues, de regarder conome des noms collectifis de peuples et de pays , les noms qu'il a plu à des interprètes superficiels d'établir comme des noms d'individus. Ce préjugé d'Hervas, dont je pense avoir bien démontré l'erreur, l'a jetédans beaucoup de conclusions faïusses^ et Ton ne doit le lire qu'avec la défiance due aux opinions S3rstématiques ; oda n'empédie pas de regretter qu^un tel livre, si rapproché de nous par son idiome espagnol , n'ait pas été traduit , ou du moins largement extrait par quelque bon esprit français.
La troisième tentative a été l'ouvrage allemand intitulé : « MUMdates, ou Science générale des « langues, avec le P<Uer noster, traduit en plus de m. cinq eents idiomes ou dialectes, par Adelvng, cona setUeraulique, et bibliothécaire de l'électeur de • Saxe. » Le premier volume de cet ouvrage in-8<» a paru en 1806 à Berlin, lorsque se terminait à Madrid celui d'Hervas. Un second volume a suivi en 1809 : Fauteur n'a pas eu la consolation d'achever son entreprise, fruit de trente ans d'études assidues. Un digne suppléant, le savant professeur Fater, a publié, en 1812, un troisième volume nourri en partie des matériaux d'Adelung; en 1816, un quatrième en deux parties, et enfin un volume de suppléraent. Le quatrième traite des langues des deux Amériques, le troisième de celles de l'Afrique; les deux premiers de celles d'Asie et d'Europe, tant anciennes que modernes. Gomme je n'ai pas lebonbeurd'entendre l'idiome allemand , je n'ai pu prendre une connaissance directe de cet important et [ ouvrage : seulement, quelques portions de
traductions que je me suis procurées, celle entre autres de la préface, que je dois à l'amitié d'un honorable collègue, M. le comte delà Roehe-Aimon, me permettent d'avoir une idée approximative du plan et de l'esprit de l'auteur. Il diffère d'Hervas en beaucoup de points , et surtout en indépendance d'opinions : il a connu quelques parties du livre espagnol, mais non pas toutes; il envisage son sujet, moins sous le point de vue historique , que sous l'aspect philosophique et grammatical ; il s'applique surtout à étudier les opérations de l'esprit humain dans la construction du langage, dans ce que l'on appelle syntaxe, ordre et disposition des idées. Quoique protestant , il ne se tient point lié par la Bible , ni par les récits de la tour de Babel. L'étendue de son instruction excite l'étonnement; la droiture de son esprit et de son intention inspire le respect. Il est naturel que sur des sujets si divers il y ait quelques parties bibles; l'on ne pourrait guère se permettre une traduction littérale de ce livre, quelquefois diffus, et surtout dans les deux premiers volumes ; mais ce serait un grand service rendu à notre littérature , que d'en publier un volumineux extrait.
n me reste à observer qu'il partage avec tous ceux desongenre,undéÊiut, un vice radical qui a jusqu'ici entravé la science, et qui, s'il n'est corrigé, empêchera son perfectionnement. Ce vice consiste en ce que les vocabulaires de tant de nations diverses, recueillis parles Européens, ont été soumis à un même système de lettres , qui néanmoins n'ont point \e& mêmes valeurs; de là il est résulté qu'un même vocabulaire, par exemple le chinois, le malais, l'arabe, le mexicain, etc. se présente à notre lecteur sous des formes tout à fait différentes, selon qu'il a été transcrit par un écrivain anglais, ou italien, ou allemand : les mots deviennent surtout méconnaissables si, par un cas fréquent, ils se composent de prononciations inusité dans la langue du copiste; car alors , pour les exprimer , ce copiste a tantôt imaginé, tantôt emprunté de son propre alphabet, des combinaisons de lettres qui aggravent la confusion.
Par exemple , les Arabes ont une consonne appelée djim, qui vaut notre dj; les Allemands , qui n'ont point notre J, ont imaginé de rendre l'arabe par dschy ce qui donne quatre lettres pour une, sans exprimer, ou plutôt en dénaturant la vraie prononciation. Il en résulte que pour peindre le mot arabe djahs, unebétede somme, '\\sécx\se,uXdsckahhschy c'est-à-dire dix lettres pour cinq, ou plutôt pour quatre, avec une file vraiment ridicule de lettres h. Leurs voyageurs nous sont inintelligibles en mots *géographiqueset patronymiques : ils peuvent en dire autant de nous, et des Anglais, et des Italiens ; par
WSCOURS
suite de ce vice , le Pater noster , qui en hébreu , en syriaque, en arabe, en éthiopien, a réellement des mots et des prononciations extrêmement ressemblantes, offire dans les transcriptions des savants polyglottes une véritable confusion de Babel.
Pour remédier à ce vice capital , j'ai depuis vingtcinq ans proposé et poursuivi un système d'orthographe dont j*ai discuté les principes et démontré les nombreux avantages dans mes deux traités de la Simplification des langues orientales , et de VAl^ phabet européen appUqué aux langues asiatiques. Les principes sur lesquels mon système est fondé sont aujourd'hui reconnus pour aussi solides , aussi clairs que ceux de l'algèbre; mais leur application, et l'emploi des lettres nouvelles que je n'ai pu me dispenser de proposer, sont et seront combattus par les anciennes habitudes jusqu'à ce que le temps ait amené des habitudes nouvelles dans une nouvelle génération.
Maintenant, Messieurs, si vous désirez que je résume les conséquences des raisonnements et des faits que j'ai eu l'honneur de vous exposer , vous en trouverez plusieurs, je pense, dignes de votre attention, les unes par leur importance, les autres par leur nouveauté. D'abord, si vous considérez d'un côté tout ce que nous avons ignoré jusqu'à notre époque sur les langues en général ( sans parler de ce que nous ignorons encore ) ; si vous comparez le .vaste théâtre géographique des langues ci-devant inconnues , à l'étroite sphère de celles où nous n'avons cessé de rouler, vous penserez qu'il ne suffit pas de savoir le grec et le latin pour raisonner sur la philosophie du langage , pour bâtir de ces théories que l'on appelle des grammaires universelles;'vous sentirez que notre exclusive admiration du grec et du latin n'est qu'un tribut irréfléchi payé par notre enfance à la vanité scolastique de nos instituteurs , qui veulent tout savoir , et à l'orgueil militaire des peuples anciens , qui tinrent pour non existant ce qu'ils ignoraient. Que diraientils aujourd'hui, ces Grecs et ces Romains si fiers de leurs idiomes, issus des dieux comme leurs ancêtres , si nous leur prouvions que leur latin pélasgique , que leur grec soi-disant autochthone , ne furent qu'une émanation , qu'un des dialectes de la langue d'une nation scythique dont le siège ou foyer fut la Boukarie, au nord de l'Indus, et touchant la Bactriane par les quarante degrés de latitude ; que du sein de cette nation, favorisée d'un beau ciel et d'un beau sol , et qui vécut à la fois agricole et pastorale, sortirent, à des époques ignorées de rhistoire,des essaims de guerriers qui, comme on a vu plus tard les Gaulbis , comme on a vu ensuite
les Tarteres de Tamerlan et les Mongols de 71?. chinçuiZ'kan, étendirent leurs invasions successives depuis les plaines du Gange, où leur race persiste, jusqu'aux îles Britanniques, où leurs traces s'aperçoivent encore ? Depuis cent ans, le langage de cette nation scythique , retrouvé par nos savants européens dans les livres sacrés de l'Inde, sous le nom de sanscrit, est de plus en plus reconnu pour être la base , non-seulement d'une infinité de mots , mais encore du système grammatical d'une foule de langues modernes et anciennes ; de presque tous les dialectes actuels, de l'indostan; de l'ancien dia lecte goth et mœsogoth, duvieuxteuton oudeuicke, qui fîit le dace des Romains; de son dérivé, le plat allemand , d'où dérivent à leur tour le hollandais et l'anglo-saxon; enfin de l'ancien grec lui même, et de ses collatéraux, l'étrusque et le latin ^ de manière que les Pélasgues , si célèbres par leurs migrations, ont dû être, comme les Tckingares ( nos Bohémiens) , une tribu d'origine indo-sqfthe, chassée à l'ouest par des convulsions guerrières : sans doute ce furent les descendants de ces Scythes sanscriliques, qui sous le nom grec de Massagéies ( équivalantau sanscrit JkfoAa^a^atot^ grands Scythes)^ soutinrent contre les Égyptiens le procès d'antiquité nationale dont parie H^odote ;et ce fait, lui seul , rend communs aux Scythes les huit ou neuf mille ans dont les Égyptiens citaient à Solon et Platon des preuves que ces hommes célèbres nous attestent être, non des fables, mais des faits authentiques portant avec eux leurs preuves.
En résumé, les Grecs, si fiers de leur langue et de leur génie , n'ont été que les cousins germains des Gètes et des Thraces : la situation géographi* que a fait la différence; et nos littérateurs dédaigneux, qui repousseraient cette commune origine, les feraient ressembler à ces parvenus qui méconnaissent leurs parents. .
Une seconde conséquence, nouvelle et importante , est que désormais il est prouvé que l'homme seul, par ses moyens naturels, a pu, a dû inventer plusieurs langues. Cette vérité résulte des différences tranchantes remarquées entre divers systèmes grammaticaux , dont quelques-uns sont vraiment bizarres. Les savants philologues s*accordent à reconnaître plus de trente idiomes originaux ou langues mères; or il suffit qu'une seule langue soit d'invention humaine, pour eonclure que toutes peuvent l'être : dès lors disparaît le besoin que se fit l'ignorance des premiers raisonneurs en ce genre, d'appeler les dieux, les génies à l'éducation primitive de l'homme, et à la suggestion de son langage. Expliquer ce qu'on ne caii^4>it
SUR L'ETUDE DES LANGUES
point par des moyens «leore plus inconcevables, est un procédé par troj» bizarre; imaginer que rbomme puisse réciter subitement des mots dont il n*a oi l'habitude ni le besoin, et qui seraient les signes d'idées qui ne sont pas nées , c'est une autre contradiction qui seule caractérise et les inventeurs et leurs disciples.
Du reste, la création naturelle des langues ne doit point alarmer ceux qui veulent absolument que toutes les races humaines soient issues d'un seul couple primitif : j'avoue que je n'entends pas mieux l'apparition naturelle d'un premier couple que de plusieurs; mais comme je ne vois aucune utilité morale et politique à l'une et à l'autre hy* pothèse, je demande la permission de rester indifférent : seulement je remarque qu'en admettant un seul couple primitif, il a pu arriver, par la suite, que quelque couple de sourds et de muets ait vécu isolé, et qu'il ait produit une race bien conformée, qui aurait été contrainte de se faire une langue. Nier la possibilité de cette invention, c'est prétendre que tout ce que l'on ne conçoit pas ne peat exister; plus je vieillis, moins j'ai cette prétention : sans sortir du cours des choses naturelles, il me semble que les lois de l'entendement humain suffisent seules à résoudre le problème; aussi a-t-il été déjà tenté deux fois de manière à faire espérer un succès final; une première fois par le président de Brosses, en son TraUé de la formaUcn mécanique des langues < ; une seconde fois par l'auteur écossais , lord Munboddo, en son Essai sur Vorigine et les progrés du langage. Ce second ouvrage a sur le premier ce grand avantage, que Munboddo ne s'est pas restreint à la méthode didactique, comme l'a fait de Brosses; mais il a nourri ses raisonnements d'une foule d'observations et d'anecdotes curieuses, fournies par les voyageurs et les historiens sur les peuples sauvages et les individus trouvés solitaires dans les bois : de manière que sa théorie prend un colorîs aniaié qui la rend plus persuasive. Munboddo prouve par des faits que l'homme solitaire n'a ni oiotif ni moyen de parler; que le langage natt setilemeat décrétât social; que ses premiers éléments sont : l** les cris ou interjections; 2*" les imitations des bruits naturels, d'où naît l'onomatopée, ou création des mots, sur laquelle vient se greffer la convention de prendre un son pour signe d*une idée.
Dès lors que la question de l'origine du langage est expliquée, toutes ses subséquentes découlent «sèment les unes des autres.
■ Publié en f76fi, S voL In-IS. Voyez chap. vi, 1. 1.
VOLMIf.
Par exemple, celle de Taccroissement ou extension d'une langue, n'offre pas de difficulté réelle : l'on conçoit comment, sur un premier canevas donné, l'esprit humain prolonge de nouvelles lignes dans la direction de celles qui existent; comment en acquérant des idées nouvelles, il les peint par des mots tirés de la même famille; comment il combine les anciens mots pour en faire de nouveaux : l'étude des étymologies est démonstrative à cet égard; les procédés des enfants le seraient également, si au lieu d'ea faire des perroquets, nous les laissions un peu raisonner et parler d'euxmêmes.
Une seconde question, l'état stationnaire d'une langue, se conçoit facilement. En effet, qu'un peuple vive isolé; qu'il ait acquis une somme d'idées' suffisante à ses besoins, à ses habitudes; que par la nature de son gouvernement il ne puisse étendre la sphère de ses connaissances : chez un tel peuple, la langue peut subsister des siècles sans avancer ni reculer; j'en fournirais des exem* pies au besoin. Cet étet stetionnaire et limité est bien plus répandu qu'on ne pense ; il a ii^ chess presque tous les peuples montegnards, chez les peuples pasteurs, s'ils peuvent se préserver des guerres externes; enfin diez les nations même civilisées, et cela dans les classes et professions où le temps de l'homme et de la famille est absorbé par les soins de la subsistance; ces classes ne connaissent de la langue nationale que la por* tion qui leur est nécessaire : amenez un paysan , un ouvrier, dans "nos assemblées scientifiques, vous verrez combien de mots ils ne comprennent pas; faites-les suivre un raisonnement ou une narration , vous verrez qu'ils n'ont pas l'usage de plusieurs modes et temps de nos verbes. On se fait illusion, lorsqu'on parle des nations comme de corps sociaux homogènes à la manière des corps physiques; elles ne sont que des confédérations de peuples différents qui, sous le nom de riches, de pauvres , de propriéteires, de prolétaires , d'oisifs , de laborieux , ont des sphères d'idées, et par conséquent des dictionnaires de mots trèsdifférents. Nous qui en faisons un, ne sentensnous pas à diaque instent qu'à côté de nous il en existe d'autres relatifs aux arts, aux sciences, aux métiers, tous faisant partie de l'idiome français, et qui cependant nous sont plus ou moins étrangers ?
Une troisième question, celle de l'altération d'une langue, veut être divisée en deux branches.
L'altération par le mélange des mots étrangers : c'est l'effet des guerres, des invasions, du commerce. Ce mal vient de l'extérieur.
DISCOURS SUR L'ÉTUDE DES LANGUES
L'altération par ramaigrissement, Tappauvrissement, c'est-à-dire, par Toubli ou le non-emploi des expressions et des tournures élégantes; par l'introduction des termes et des tournures triviales, de mauvais goût, de peu de justesse. Ce mai vient de l'intérieur.
L'altération par mots étrangers, efifet des invasions , des conquêtes , est trop claire pour s'y arrêter : elle est plus ou moins grande, selon TafBnité ou la dissemblance des deux langues qui se mêlent ; elle devient totale, si leur construction grammaticale est diverse, c'est-à-dire , si l'exposition des idées marche dans un ordre différent. Ce cas amène des décompositions du langage existant, d*où sort un langage nouveau, mixte de ceux qui précèdent. Notre langue française en a fourni un exemple très-instructif, depuis que l'un de nos savants et ingénieux confrères > a démontré sa formation de toutes pièces , par un travail fait pour servir de modèle.
L'altération par appauvrissement intérieur s'explique aisément par un exemple.
Lorsqu'on 1789 la nation française concourut par toutes les classes qui la composent, à nommer ses représentantsdansl'assembléedite Constituante, les lois et les harangues, pendant trois ans, parlèrent le français le plus noble et le plus correct. La Convention succéda : vous savez quel langage parièrent alors les harangues et les lois. Pourquoi cette différence? parce que, dans le premier cas, le langage fut celui des classes cultivées et lettrées; tandis que, dans le second, il fut celui des classes qui ne connaissaient que le dictionnaire des besoins. Les choses furent au point, que l'on dut parler un mauvais style, comme l'on dqt porter un mauvais habit de sans-calotte.
Les éternels Romains , que ramène sans cesse notre éducation de collège, vont me fournir un autre exemple.
Dans l'origine, ce peuple est un mélange d'hommes bannis de divers états de lltalie, sur un mauvais sol volcanique que personne n'envie; ils ont un langage où domine le grec mêlé de mots gaulois , phéniciens, teutons, introduits par les guerres et le commerce; ce langage s'amalgame, s'identifie par la communauté d'habitude entre ceux qui s'en servent; il s'augmente d'une génération à l'autre en proportion des idées nouvelles; Rome s'agrandit, rassemble une croissante population qui, par sa (H)ncentration, prend bientôt identité de moeurs et de langage; après la ruine de Carthage, cette population, débarrassée du souci des guerres, com-
■ M. RAynoaaKl, daiiB set Mechereheê sur Varigine et ia formation de la langue romane, etc. Chez Firmtn Didot.
menceàs*occuperdejouissanoe8,àcultiv8rlessciences et les arts : la langue se polit et s'adoucit, les prononciations dures deviennent pénibles à des bouches efiféminées et délicates : on substitue des consonnes douces aux fortes; on dit, leguUmes (legiones) pour lekiones, maguisiraius pour makisiraimy effugiunt pour exfohkmiy dictaiori alto pour (Hctatored aUod'.
Dans cette population partagée en deux nations ou factions rivales ( les plébéiens et les patriciens ) , leurs forces respectives balancées mettent chaque citoyen dans le cas d'exprimer librement ses sentiments, ses pensées : cette liberté donne aux expressions de l'énergie, de l'étendue; le besoin de persuader perfectionne l'art de présenter les idées ; l'homme devient éloquent parce qu'il est libre; la langue acquiert son maximum de perfection; l'esprit produit ses chefis-d'œuvre. Rientôt survient un changement dans l'état des choses et dans la forme du gouvernement : les riches se sont unis pour opprimer , ils se divisent pour régner. Du sein des rivaux s'élève un maître; Rome tremble devant l'imperator entouré de soldats-licteurs; les courages ont été brisés par les proscriptions; la terreur est maintenue par les délations. Que deviendra le langage? l'homme n'a plus de sentiments généreux à manifester, plus d'idées hardies ou justes à émettre ; ses expressions vont devenir incertaines, timides, tortueuses, même fausses et menteuses; ses phrases seront maniérées, embarrassées; son style n'aura de couleur que pour l'adulation et le panégyrique : on croira la langue appauvrie, ce sera le eceur et Tesprit. Les barbares viendront; leur langage se mêlera au latin, la concision suivra , et ce ne sera qu'avec le temps que l'on verra nattreun amalgame nouveau et bizarre.
Une dernière question, celle de la disparition, de la perte totale d'une langue, trouve un exemple singulier dans le récit d'un voyageur que Je crois Pallas : deux hordes tartares étaient en guerre; l'une surprit l'autre, elle extermina tous les mâles, et garda seulement les petits enfants et les femmes , comme un moyen d'accroître promptement sa population ; les femmes des vaincus ne surent ou ne voulurent pas apprendre la langue de leurs maîtres; les enfants qui naquirent, élevés dans la langue des mères, la conservèrent de préférence, et par un cas singulier, ia langue des vaineus supplanta, en deux générations, la langue des vainqueurs.
Mais il est bien temps de terminer ces eonsidérations tracées à la hâte. Je pense avoir prouvé
* Vieux laUD de la deuxième guerre punique.