‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 61 sur 230 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De risthme de Suez, et de la JoncUon de la mer Rouge à U Méditerranée.

J'ai parlé du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde par la voie de Suez : ce sujet rappelle une question dont on s'occupe assez souvent en Europe ; savoir , s'il ne serait pas possible de couper l'isthme qui sépare la mer Rouge de la Méditerranée, afin que les vaisseaux pussent se rendre dans Tlnde par une route plus courte que celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à croire cette opération praticable, à raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage que

' Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine rayée de bleu et de brun comme du coutil.

» En 1784, l'Egypte consommait pour 2 millions et demi de nos denrées , et nous en rendait pour 3 millions. Or cette branche étant au moins le cinquième de tout son commerce , U ne peut s*évaluer k plus de 16 mUlions d'actif an total

j'ai fait à Saez, il m*a semblé voir des raisons de penser le contraire.

1° Il est bien vrai que Tespace qui sépare les deux mers n'est pas de plus de 18 à 19 lieues eommunes; il est bien vrai encore que ce terrain n'est point traversé par des montagnes, et que du haut des terrasses de Suez l'on ne découvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et rase, à perte de vue , qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest : ainsi ce n'est point la différence des niveaux qui s'oppose à la jonction ' ; mais le grand obstacle est que dans toute la partie où la Méditerranée et la mer Rouge se répondent, le rivage de part et d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux forment des lacs et des marais semés de grèves, en sorte que les vaisseaux ne peuvent s'approdier de la côte qu'à une grande distance. Or comment pratiquer dans des sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de ports, et il faudrait les construire de toutes pièces; enfin le terrain manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population la tirer de fort loin, c'estrà-dire du Nil.

Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a déjà pratiqué plusieurs fois avec succès; savoir, de £ure communiquer les deux mers par l'intermède du fleuve même : le terrain s'y prête sans effort ; car le mont Moqattam s'abaissant tout à coup à la hauteur du Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour de laquelle règne une plaine d'un mveam égal depuis le bord du Kil jusqu'à la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne heure Tétat de ce local, en prirent l'idée de joindre les deux mers par un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fîit construit sous Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de Troie'; et cet ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on eût noté qu'il avait 100 coudées

' Usandeiisqpt pensé que la mer Rouge était plus élerée que la MédUerranée; en effet, si Fon olMervc que depiila le caoal de Qolzoum Ju8qu*à la mer , le NU a encore une pente Pespaoe de SO Ueoes, Ton ne croira pas cette idée si ridicule , enoofe qu*U semble que le niveau dût s'étabHr par le cap de Bonne-Espérance, ijoutez qu*U est de fait que des yents continus d'un même côté élèrent les eaux sur les rives opposées : ainsi les vents d'est âèvent de 12 à 18 pouces le niveavt de la mer dans les porta de Took» , de Marseille et de la Catalogne; et la mousson de sud doit produire un effet semblable dans le canal long et étioK de la mer Ronge : mais, par inverse , la mousson de nord doit produire l'effet contraire. Dans tous les cas, l'expédence des aadena est àrecoramenoer.

» Strabo, lib. XVH : or la guene de Troie, aelen des calculs qui me sont parUcoUen, GorsespMd a» tempe de SalODMïn. Voyez ua Mémoùr» sur la chnmologU aneitmie , Inséré dans le Journal des êavamUf Jaavier 1788; etdana VMncyclopédU par ott&w de matièrtt » tora. m dei.iAtiq«Ués.

ÉTAT POLITIQUE

(oti nopieds de large) sur une profondeur suffisante à un grand vaisseau. Après Finvasion des Grecs, les Ptolémées le rétablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. Du temps d^Omar ehn-el-Katlab (en 640), dit l'historien el-Makin, les villes de la Mekke et de Médine souffrant de la disette, ce kaUfe ordonna au gouverneur d'Egypte, Amrou, de tirer un canaldu NU à Qolzoum, qfin défaire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d*orge destinées à l'Arabie. Cent trente-quatre ans après, le kalife Abou-Dja£ar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les vivres à un descendant d'Ali, révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a pas été rouvert. Ce canal est le même qui , de nos jours , passe au Kaire, et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de Berket-el- Hadj, ou Itic des Pèlerins. Qolzoum, le Clgsma des Grées, où il aboutissait, est ruiné depuis plusieurs siècles; mais le nom et remplacement subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres, situé à 800 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en éice du gué qui conduit à la'^source d'el-IVabà. J'ai vu cet endroit comme Wiebuhr, et les Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait Qolzoum; ainsi d'Anville s'est trompé lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolémée, il a rejeté Clysma 8 lieues plus au sud. Je le crois également en erreur dans l'application qu'il fait de Suez à Tancienne Arsinoé. Cette ville ayant été, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma, on doit en cfaercber les traces, d'après l'indication de Strabon », tout au fond du golfe, en tirant vers VÉgypte, sans aller néanmoins, comme Savary, jusqu'à At^feroud, qui est trop dans l'ouest : Ton doit se borner au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au bout du golfe actuel , cet espace étant tout ce qu'on peut accorder de retraite à la mer depuis 17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de villes qui ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui t'apportaient se sont détruits , parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement, et par Faotîon du vent, et par la cavalerie des Arabes bédouins. Aujourd'hui le commerce du Kaire avee Suez ne s'exerce qu'au moyen des caravanes qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ des vaisseaux, c'estpà-dire sur la fin d'avril, on au commencement de mai , et dans le cours de juillet et d'août. Celle que j'accompagnai en 178S était eom. posée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000 < LU>. xvn.

DE LÉOYPTE.

hoamies *. Le chargement oonBistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de Suez; en quei^ies ancres portées chacune par 4 diameaux; en barres de fer , en étain, en plomb ; en quelques ballots de draps et barils de cochenille; en blés, orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises étaient destinées pour Ljedda, la Mekke et AMta, où elles acquittent la dette des marchandises venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui faut la base des retours. Il y avait en outre une grande quantité de pèlerins, qui préféraient la route de mer à celle de terre, et enfin les provisions nécessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et même Peau; car Suez est l'endroit du monde le plus dénué de tout. Du haut des terrasses, la vue portée sur la plaine sablonneuse du nord et de rouest, ou sur les rochers blanchâtres de l'Arabie à Test, ou sur la mer et le MogatUnn dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin de verdure où se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau verdâtre, voilà tout ce qu'offre le séjour de Suez; l'état de ruine des maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs vient de el-Nabâ, c'est-à-dire la source, située à 3 heures de marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumâtre, qu'il n'y a qu'un mélange de non qui puisse la rendre supportable à des Européens. La mer pourrait fournir quantité de poissons et de coquillages; mais les Arabes pédient peu et mal ; aussi , lorsque les vaisseaux sont partis , ne reste-t-il à Suez que le Mamiouk qui en est le gouverneur, et 12 à 15 personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une masure sans défense, que les Arabes regardent comme une citadelle, à cause de6canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est un mauvais quai, où les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la marée haute : c'est là néanmoins qu'on prend les marchandises , pour les conduire, à travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade. Cette rade, située à une lieue de la ville, en est séparée par une plage découverte an temps du reflux; elle n'a aucune proteetion, en sorte qu'on y attaquerait impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. Ces bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables de

> nie Krta plus de 40 Jows auemblée, dlIléraDi mq dépert par dlYenes nleons, entre aatres à cause des Jours malheureux, dont les Ttariu ont la superstttton comme les Romaint. Enfin elle partit le 37 julUet, et aniva le S9 à Suez, ayant maiciié 3S heures par la route des Uaoïiatfts , une lieue Iflm an sud que le lac des Pèlerins.

résistance, n'ayant chacun pour toute artillerie que 4 pierriers rouilles. Chaque année leur nombre diminue, parce que naviguant terre à terre sur une côte pleine d'écueîls, il en périt toqjours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux ayant relftché à el'Tar pour faire de l'eau , il fut surpris par les Arabes pendant que Féquipage dormait à terre. Après en avoir débarqué 1,500 fardes de café, ils abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta sur la câte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer ces pertes; on y bâtit à peine une cayasse en 3 ans. D'ailleurs, la mer qui, par son flux et reflux , accumule les sables sur cette plage , finira par encombrer le chenal, et il arrivera à Suez ce qui est arrivé à Qolzoum et à Ar^noé. Si TÉgypte avait alors un bon gouvernement, il profiterait de cet accident pour élever ime autre ville dans la rade même, où Ton pourrait l'exploiter par une chaussée de 7 à 8 pieds d'élévation seulement, attendu que la marée ne monte pas à plus de 3 et demi à l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal du ]Nil , et il économiserait les 500,000 livres que coûte chaque année l'escorte des Arabes Haouatài et /iyakH. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse du Bogà», de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'où les marchandises se verseraient immédiatement dans le port. Mais de tels soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur qu'il accorde au commerce n'est pas même fondé sur des motifs raisonnables; s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen de satisfaire sa rapacité, une source où il puise sans s'embarrasser de la tarir. Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que les Européens mettent à communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les Français ont essayé de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir cette route, il s'y est refizsé, ou il les a rendus inutiles. L'on se flatterait à tort de succès durables; car, lors même qu'on aurait conclu des traités , les révolutions , qui du soir au matin changent le Kaire, en annulleraient l'effet, comme il en arrivé au traité que le gouverneur du Bengale avait conclu en 1775 avee Moharamad-bek. Telle est d'ailleurs l'avidité et la mauvaise foi des Mamlouks, qu'ils trouveront toujours des prétextes pour vexer les négociants, ou qu'ils augmenteront, contre leur parole, les droits de douane. Ceux du café sont énormes en ee moment. La balle ou farde de cette denrée, pesant 370 à 375 livres, et coûtant à Moka 45 pataquès ', ou 23C

> Ceit le nom que les Provençaux donnent au dahler de FEmpIre, d'après les Arabes, qui TappeUent riâl-abouiâqà ,

ÉTAT POLITIQUE

'livres tournois, paye à Suez, en droit de beihr ou de mer, 147 livres : plus, une addition de 69 livres, imposée en 1783'; en sorte que si Ton y joint les 6 pour 100 perçus à Djedda, on trouvera que les droits égalent presque le prix d*achat *.

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