CHAPITRE X
Des douanes et des impAts.
La régie des douanes forme en Egypte, comme par toute la Turkie, un des principaux emplois du gouvernement. L^bomme qui l'exerce est tout à la fois contrôleur et fermier général. Tous les droits d'entrée , de sortie et de circulation dépendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il lui plaît pour les percevoir. 11 y joint les pcUtes ou piiviléges exclusifs des natrons de Terâné, des soudes d'Alexandrie, de la casse de ThébaTde, et des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote du commerce, qu'il règle à son gré. Son bail n'est jamais que pour un an. Le prix de sa ferme , en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison de 500 piastres la bourse, -et de 2 livres 10 sous la piastre, font 1 ,350 ,000 livres. U est vrai qu'on y peut joindre un casuel é'avarUes, ou de demandes accidentelles; c'est-à-dire que lorsque Movrâdrhek ou Ybrahim ont besoin de 500,000 livres, ils font venir le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le rescrit qu'ils lui délivrent , il a la faculté de reverser V avanie sur le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers corps ou nations, tels que les Francs , les Barbaresques , les Turks, etc. et il arrive souvent que cela même devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de Turkie, le douanier est aussi chargé de la perception du miri, espèce d'impôt qui porte uniquement sur les tjPrres. Mais en Egypte cette régie est confiée aux écrivains
ou père de la fenêtre, à cause de sou écusson, qui ressemble, selon eux, à une fenêtre. Le dahler vaut 6 livres 5 sous de France.
< En mal 1783, la flotte de DJedda, consistant en 28 voiles , dont 4 vaisseaux percés pour 60 canons , apporta près de 30,000 fardes de café , qui , à raison de 370 Uvres la farde, font un poids total de 11,100,000 livres, ou 101,000 quintaux; mais U faut observer que les demandes de cette année furent un Uers plus fortes qu*à Tordinaire. Ainsi Ton doit compter 00 h 70,000 quintaux par an. La farde payant 316 Uvres de droits k Suez , ies 30,000 lardes ont rends à la douane 6,480,000 livres tournois.
> A Moka 16 Uv.
A Suez 147
Plus 69
Achat
Total des droits.
Total.
A quoi Joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit pas s*étonner si le café moka se vend 46 et 60 sous la livre en Egypte» et 3 francs à MarseUle.
coptes, qui l'exercent sous la direction du secrétaire du commandant. Ces écrivains ont les registres de chaque village, et sont chargés de recevoir les payements , et de les compter au trésor ; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point porter en reçu les à-compte, et les font payer deux fois; souvent ils font vendre les bœufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces malheureux : Ton peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de leurs maîtres. La taxe ordinaire devrait revenir à 33 piastres ^arfedddn, c'es^à-dire, à près de 83 livres par couple de bœufs ; mais elle se trouve quelquefois portée, par abus, jusqu'à 200 livres. On estime que la somme totale du nUri, perçue tant en argent qu'en blés, orges, fèves, riz, etc. peut se monter de 46 à 50 millions de France, lorsque le pain se vend uufadda le roUe, c'est-à-dire ^ 6 liards la livre de 14 onces.
Pour en revenir aux douanes, elles étaient cidevant exercées, selon Tancien usage, par les juifs; mais Ali-bek les ayant complètement ruinés en 1 769 , par une avanie énorme, la douane a passé aux mains des chrétiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrétiens, venus de Damas au Kaire il y a environ 60 ans, n'étaient d'abord que 2 ou 3 familles; leurs bénéfices en attirèrent d'autres , et le nombre s'en est multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie et leur économie les mirent à portée de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin ils se trouvèrent en état d'affermer la douane lors du désastre des juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des prétentions qui pourront finir par le sort des juifs. On en crut le moment venu lorsque leur chef, Antoun Faràowi, déserta furtivement l'Egypte (en 1784), et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire poiur jouir d'une fortune de 3 millions ; mais cet événement, qui n'avait pas d'exemple ' , n'a pas eu de suites.
Du commerce des Francs au Kaire.
Après ces chrétiens, le corps des négociants le plus considérable est celui des Européens, connus dans le Levant sous le nom de Francs. Dès longtemps les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements où ils envoient des sailles, des étoffes de soie, des glaces, des merceries, etc. Les Anglais y ont aussi participé en envoyant des draps, des armes et des quincailleries qui ont conservé jusqu'à oejour une réputation de supériorité. Mais les Français, en fournissant des objete semblables à bien meilleur niarché, ontdepuis 20 ans obtenu la préférence et donné
« En général les Orientaux ont une aversion pour lc« moeoi*)» d*Euiope, qui les éloigne de toute idée d'émigraUon.
DE L'EGYPTE
TexelusioD à leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer de Suez au Kaire eu 1779 sa porté le dernier coup aux Anglais; et depuis eette époque on n^a pas vu dans ces deux villes, même un seul Êicteur de cette nation. La base du commerce des Français en Egypte consiste, comme dans tout le Levant, en draps légers de Languedoc, appelés londrvu |Nremiers et ionérins seconds. Ils en débitent, année commune, entre 900 et 1 ,000 ballots. Le bénéfice est de 85 et 40 pour 100; mais les retraits qu'il font leur donnant une perte de 30 et 25 , le produit net reste de 15 pour 100. Les autres objets d'importation sont du fer , du plomb , des épiceries, 120 barils de cocbenille, quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles de mercerie, enfin dos dahlers et des sequins.
En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, des gommes d'Afrique, des toiles grossières de coton fobriquées à Manouf , et qu'on envoie en Amérique; des cuirs crus, du safhinon, du sel ammo-
' l>iooinrelteidulai|»purlèreiitbettiooiip de 00 pillage, à roensk» de M. de Salnt-GenoDaln, de nie de Boarboo, doDt le désastre fit du brait en France. La caravane était eooipotée d*offiden et de passagenanglala et de quelques prlsûUdIeB français, qui étalent venas sur 9 vaisseaux débarquer à Soes, pour passer en Europe par la vole da Kaire. I^s Arabes bedoolns de T&r, infonnés que ces passagers aeraieni neoompagnés d*an riche chargement, résolurent de les piller, et les pOUrent en effet à 6 lleaes de Suez. Les Européens, dépouillés nns comme la main, et dispersés par la firayeur, se partagèrent en 9 bandes. Us uns retournèrent à Sacs; les antres, au nombre de 7 , croyant pouvoir arriver an Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la fatigue , la iolf , la faim, et Tardeur du soleU, les firent périr les nns apeés les antres. Le seul M. de Salnt-<kmain résista à tous «s manx. Pendant S jours et 9 nuits, tt erra dans ce désert aride et nu, glacé du vent du nord pendant la nnlt (c'était en janvier ), brûlé du soleU pendant le jour , sans antre ombr^ qu'un seul buisson, où U se plongea la tète parmi les épines, sans antre bolison que son urine. Enfin , le troisième jour, ayant aperçu Teau de BerkH^UHadi , U s'effona<».s*y tendre; mais d^àOétait tombé troto fois de fidblesse, et sana don te U AU resté à sa dernière chute, si un paysan , mon té sur son diameau , ne Feût aperçu d'une grande distance. Cet liomme charflable le transporta chei lui, et l'y soigna pendant S jours avec la plus grande humanité. Àu bout de ce terme, les négociants du Kaire , informés de son aventure , firent apporter V. de Satait-Germahi àU ville; U y arriva dans l'état le phis déplorable. Son corps n'était qu'une plaie; son haleine était celle d^on cadavre, et U ne hil resUdt que le souffle de la vie. Cependant, à force de soins et d'attentions, Charles Ma^iUon , qui l'avait reçu dans sa maison , eut la satisfaction ée le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé , dant le temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent penonne; aujourd'hui Ton doit blâmer l'Imprudence des Européens, qui dans toute cette affaire se conduisirent comme des fous, n régnait parmi eux la plus grande discoïde, ri ib avalent poussé la négligence au peint de n'avoir pas un iMoleten éUt. Toutes les armes étaient au fond des caisses. D^alDenrs 0 parait que les Arabes n'agirent pas de leur piopie mouvement : des personnes bien instruites assurent que raOlre avait été préparée à Constantfnople par la compagnie aaglalie de llnde, qui voyait de mauvais œil que des parUcnlien entrassent en concurrence avec elle pour le débit des marchandises du Bengale; et ce qui s'est passé dans le cours en poursuites a prouvé la vérité de cette asserUon.
niac et du riz >. Ces objets acquittent rarement la dette, et Ton est toujours embarrassé pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions variées, puisque TÉgypte rend du blé, du riz, du doura', du millet, du sésame, du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes à sucre, du nitre, du natron , du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait avoir des soies et du vin ; mais l'industrie et l'activité manquent , parce que Thomme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que l'importation des Français peut s*élever de 2 millions et demi à 3 millions de livres. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777; mais à cette époque, les dépenses qu'il causait engagèrent à le i;ptirer : on le transféra à Alexandrie, et les négo« ciants, qui le laissèrent partir sans léclamer d'indemnités, sont demeurés au Kaire à leurs risques et fortune. Leur situation , qui n'a pas changé, est h peu près celle des Hollandais à Nangazaki; c'està-dire que , renfermés dans un grand cul-de-sac , ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au dehors ; ils les craignent même, et ne sortent que le moins qu'il est possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple^i hait le nom des Francs, ou aux outrages desMamlouks, qui les forcent dans les rues de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce de détention habituelle, ils tremblent à chaque instant que la peste ne les oblige de se clore dans leurs maisons, ou que quelque émeute n'expose leur contrée au pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent', ou qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements toujours dangereux. Leurs afifaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligés de vendre à. crédit, rarement sont- ils payés aux termes convenus. Les lettres de change même n^ont aucune police, aucun recours en justice, parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute : tout se fait sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altère déplus en plus; on leur diffère des payements pendant des années entières; quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque. Les dirétiens, qui sont leur principaux correspondants , sont à cet égard plus infidèles que les Turks mêmes ; et il est remarquable que, dans tout l'empire , le caractère des chrétiens est très-inférieur à celui des musulmans; cependant on
> Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que cela avait nui à la culture.
* Espèce de grain asses semblable aux lentilles, qui croit par touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut : c'est le kolcuM arundinaceua de Linné.
^ lift ont observé que ces avanies vont , année commune, à 63 ,ouo livres tournois.
s est réduit à faire tout par leurs mains. Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser les fonds, parce que 1 011 ne recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. Par toutes ces raisons, le Kaire est Tédielle la plus précaire et la plus désagréable de tout le Levant : il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons françaises ; en 1785, elles étaient réduites à S, et bientôt peut-être n'en restera-t-il pas une seule. Les chrétiens qui se sont établis depuis quelque temps à Livoume, portent une atteinte fatale à cet établissement par la correspondance immédiate qu'ils entretiennent avec leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses sujets, concourt de tout son pouvoir à l'augmentation de leur commerce.