CHAPITRE XI
De la ville du Kaiie.
Le Kaire, dont j'ai déjà beaucoup parlé, est une ville si célèbre, qu'il convient de la faire encore mieux connaître par quelques détails. Cette capitale de l'Egypte ne porte point dans le pays le nom ù^elrQàhera, que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui de Masr, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît l'ancien nom oriental de la basse Égypte>. Cette ville est située sur la rive orientale du Nil , à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en dédommager, puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler du grand Kaire , il semblerait que ce dût être une capitale au moins semblable aux nôtres; mais si l'on observe que chez nous-mêmes les villes n'ont commencé à se décorer que depuis 100 ans, on jugera que dans un pays où tout est encoreau dixième siècle , elles doivent participer à la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-Ml pas de ces édifices publics ou particuliers, ni de ces places régulières, ni de ces lues alignées , où l'architecture déploie ses beautés. Les environs sont masqués par des collines poudreuses, formées des décombres qui s'accumulent chaque jour»; et près d'elles la multitude des tombeaux et l'infection des voiries choquent à la fois l'odorat et les yeux. Dans l'intérieur , les rues sont étroites et tortueuses ; et comme elles ne sont point pavées, la foule des hommes, des chameaux, des
> Ce nom de Mon- a les mêmef oonaonnes que celai de Afeir-alm, aUégaé par les Bébreux; lequel i à raiion de sa forme plorlelle, semble désigner pcoimmeiil les habitants da DeKa, pendant qae cet» de la Thâialde s*appelaient iTeiM- Koui on er^fimU de Kout.
> Le sultan SéUm avait assigné des bateaux pour les porter sans cesse à la mer; mais on a détruit cet établiisemeDl pour en détourner les deniers.
ÉTAT POLITIQUE
ânes et des chiens qui s'y pressent, élève une poussière incommode; souvent les particuliers arrosent devant leurs portes, et à la poussière succèdent la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de l'Orient, les maisons sont à 2 et 8 étages, terminés par une terrasse pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en briques mal cuites , le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison, parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en pareil pays d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire la porte d'entrée fort basse; l'intérieur est mal distribué : cependant chez les grands on trouve quelques «ornements et quelques commodités ; on doit surtout y priser de vastes salles où l'eau jaillit dans des bassins de marbre. Le pavé , formé d'une marqueterie de marbre et de faïence colorés, est couvert de nattes, de matelas, et pardessus le tout, d'un riche tapis sur lequel ou s'assied jambes croisées. Autour du mur règne une espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres à appuyer le dos ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs nus, sont bigarrés de sentences tirées du Qdran, et d'arabesques en couloirs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fenêtres n*ont point de verres ni de châssis mobiles, mais seulement un treillage à jour, dont la façon coûte quelquefois plus que nos glaces. Le jour vient des cours intérieures, d'où les sycomores renvoient un reflet de verdure qui platt à l'œil. Enfin, une ouverture an nord ou au sommet du plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez bizarre , on s'environne de vêtements et de meubles chauds, tels que les draps de laine et les fourrures. Les riches prétendent, par ces précautions, écarter les maladies; mais le peuple, avec sa chemise bleue et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux.
PopuUtUon du Kaire H de rÉgypie,
On fait souvent des questions sur la population du Kaire : si l'on en veut croire le douanier Antoun Fardom, cité par le baron de Tott, elle approche de 700,000 âmes, y compris JBouIâq, faubourg et port détaché de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de morts ou de mariages. Les musulmans ont même des préjugés superstitieux contre les dénombrements. Les seuls chraiens pourraient être recensés
DE L'EGYPTE
lOS
au moyen des billets de 4eur eapitation >. Tout ce qu'on peut dire de certain, c'est que, d'après le plan gtométriquedeNiebuhr, levé en 1761, le Kaire a 3 lieues de drcuit , c'est-àndire, à peu près le circuit de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a quantité de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si Paris, dans Tenceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000 âmes, quoique bâti à 5 étages, il est difficile de croire que le Kaire, qui n'en a que 2, tienne plus de 250,000 âmes. H est également impossible d'apprécier au Juste la population de fÉgypte entière. Néanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des villages ne passe pas 2,300*, le nombre des habitants de diaque lieu ne pouvant s'évaluer l'un portant l'autre à plus de 1,000 âmes, même en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'élever qu'à 2,300,000 âmes. La consistance des terres cultivables est, sdon d'Anville, de 2,100 lieues carrées : de là résulte, par chaque lieue carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France même, pourra £ûre croire que l'Egypte n'est pas si dépeuplée qu'on rimagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent Jamais, et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra que cette population est très-ûible en comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle pourrait être.
Piarmi les singularités qui frappent un étranger au Kaire, on peut citer la quantité prodigieuse de cinens hideux qui vaguent dans les rues , et de milans qui planent sur les maisons , en jetant des cris importuns et lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres , quoiqu'ils les réputent également immondes'; au contraire, ils leur jettent souvent les débris des tables, et les dévots font pour les chiens des fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des voiries , qui à la vérité n'empêche pas qu'ils n'endurent quelquefois la faim et la soif; mais ce qui doit étonner, e'est qoe ces extrémités ne sont Jamais suivies de la rage. Prtuper A^pin en a déjà fait la remarque dans son TrcM de la médecine des Égyptiens. La rage est également inconnue en Syrie ; cependant le nom de cette maladie existe dans la langue arabe, et n'y a point une origine étrangère.
* BUe aPappeUe *ara4^ ; A eit Ici le /ola espa^DoL ' D'AnTffle a «mna deux Ustea des Tfllages de l'Egypte : roue, du lièele denter, compte S,606 viUes et TUfaigeB ; Tautfe, da inllleodeee1iifr«i, 2,886, dont 967 aa Sald, et 1,430 daaa le Setta ( « qol lait eqwiidant, oomme Tobierve aussi dfAmrlUe, 3,896). Le lémDe que Je donne ert de l'anBée iTsa.
^ Les toortenUea, dont il y a one prodigicoM quanUté, iont lem nldedana te» maisons, et les enfsnta mêmes m'y tOQChent pas.
CSHAPITRE XIL
Des maladies de l*Ëgypte.
SI-
De la perte de la ?ae.
Ce phénomène dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en Egypte; il en est plusieurs autres qui méritent d'être rapportés.
Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse des vues perdues ou gâtées ; elle est au point, que marchant dans les rues du Kaire, j*ai souvent rencontré , sur 100 personnes, 20 aveugles, 10 borgnes, et 20 autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout le monde porte des bandeaux, indices d'une ophthalmie naissante ou convalescente; ce qui ne m'a pas moins étonné, est le sang -froid ou l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. CétaU écrii, dit le musulman; louange à Dieu! Dieu l'a voulu, dit le chrétien; qu'il soit béni! Cette résignation est sans doute ce qu'il y a de mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par un abus funeste, en empêchant de rechercher les causes , elle en devient une dle-méme. Parmi nous , quelques médecins ont traité cette question; mais n'ayant point connu toutes les circonstances du fait , ils n'en ont pu parler que vaguement. J'en vais faire un tableau général, afin que l'on puisse en tirer la solution du problème.
1« Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulières à l'Egypte : on les retrouve également en Syrie, avec cette différence qu'elles y sont moins répandues ; et il est remarquable que la côte de la mer y est seule sujette.
2* La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette que tout le reste de l'Egypte * ; le peuple, pins que les gens aisés; les naturels, plus que les étrangers : rarement les Mamiouks en sont-ils attaqués. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes bédouins.
8« Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, quoi qu'en ait dit Prosper Alpl»; c'est une endémie commune à tous les mois et à tous les âges.
En raisonnant sur ces éléments; il m'a semblé que l'on ne pouvait pas admettre pour cause principale les venu du midi , parce qu'alors l'épidémie devrait être propre au mois d'avril, et que les Bédouins en seraient affectés comme les paysans :
> n faal observer que les aveagies des vUlaiSB vteonent s*éUbUr à la mosquée des Fleurs ( el-Axhat ) , od Us ont une espèce d*hdpital. Lazaret me paraît venir de là.
on uc peut admettre non plus la poussière fine répandue dans Tair, parce que les imysans y sont plus exposés que les habitants de la ville : Thabitude de dormir sur les terrasses a plus de réalité, mais cette cause n'est point unique ni simple ; car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la vallée de Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurân et dans les montagnes, on dort sur les terrasses , sans que la vue en soit affectée. Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes de la Syrie, il est dangereux de dormir à Tair, il faut que cet air prenne du voisinage de la mer une qualité nuisible : cette qualité , sans doute , est rhumidité jointe à la chaleur, qui devient alors un principe premier de maladies. La salinité de cet air, si marquée dans le Delta, y contribue encore par Firritation et les démangeaisons qu*elle cause aux yeux , ainsi que je Fai éprouvé ; enGn , le régime des Égyptiens me parait lui-même un agent puissant. Le fromage, le lait aigre , le miel, le raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui sont la nourriture ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui , selon l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus surtout, dont ils abusent, ont pour réchauffer une vertu que les moines de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps ainsi nourris abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un écouloir. Détournées des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent à l'extérieur, et s'établissent où elles trouvent moins de résistance. Elles doivent préférer la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tête reçoÎTe une impression de froid en se découvrant, la transpiration se supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux, comme partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit, et il finit par se détruire. Cette disposition, transmise par la génération , devient une nouvelle cause de maladie : de là vient que les naturels y sont plus exposés que tes étrangers. L'excessive transpiration de la tête est un agent d'autant plus probable, que les anciens Égyptiens, qui la portaient nue, n'ont point été cités par les médecins pour être si aiOligés d'ophthalmies», et les Arabes du désert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas âge, en sont de même exempts.
■ Cependant l'hbtoire obsenre que plusieun des Faraims moiinirent aveugles.
ÉTAT POLITÏQOE
De la peUte vérole.
Une grande partie des cécités en Egypte est causée par les suites de la petite vérole. Cette maladie , qui y est très-meurtrière, n'y est point traitée selon une bonne méthode : dans les 3 premiers jours on y donne aux malades du debs ou raisiné, du miel et du sucré; et dès le septième on leur permet le laitage et le poisson salé, comme en pleine santé : dans la dépuration, on ne les purge jamais, et l'on évite surtout de leur laver les yeux, encore qu'ils lésaient pleins de pus, et que les paupières soient collées par la sérosité desséchée : ce n'est qu'au bout de 40 jours que l'on fait cette opération , et alors le séjour du pus , en irritant le globe , y a déterminé un cautère qui ronge l'œil entier. Ce n'est pas que Tinoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les Syriens et les habitants de YjénadoHe, qui la connaissent depuis longtemps, n'en usent guère davantage ».
L'on doit regarder ces vices de régime comme des agents plus pernicieux que le climat, qui n'a rien de malsain * ; c'est à la mauvaise nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des mendiants, et l'air misérable et avorté des enfants du Kaire. Ces petites créatures n'offrent nulle part ailleurs un extérieur si affligeant; l'œil creux, le teint hâve et bouffi , le ventre gonflé d'obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mères ignorantes prétendent que c'est le regard maifaisant de quelque envieux qui les ensorcelle, et ce préjugé ancien 3 est encore général et enraciné dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture. Aussi , malgré les talismans 4, en périt-il une quantité incroyable; et cette ville possède, plus qu'aucune capitale, la funeste propriété d'engloutir la population.
Une maladie très -répandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle mal béni, et que nous nommons assez improprement mcU de Naples : la moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des habitants croient que ce mal leur vient ^dx frayeur^
> Us la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou en faisant respirer ou avaler de la poudre de boutons dessécbée.
> On peut dter en preuve les Mamiouks, qui , au moyen d*une bonne nourriture et d*un régime bien entendu, jouissent de la santé la plus robuste.
3 Netàù qui» tenero» ocuivë mihi faidnat agnoÊ.
Ymc.
4 On voit souvent en Egypte pendre sur le visage des enfants, et même sur celui des hommes faits, de petits moi^ oeaux d'étoffes rouges, ou des rameaux de corail et de verre coloré; leur usage est de fixer, par leur couleur et leur mou< vement, le premier coup d*œil de Venvieux, parce que c*«st celui-là, disent-Ils, qai/rappe.
DE L'EGYPTE
par mamke ou oar malpropreté. Quelques -uns se doutent de la vraie cause ; mais comme elle tient à un article sur lequel ils sont infiniment réservés, ils ii*osent s'en vanter. Ce mal béni est très-difficile à guérir : le mercure, sous quelque forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux sudorifiques réussissent mieux , sans cependant être infaillibles; heureusement que le virus est peu actif, à raison de la grande transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne, des vieillards le porter jusqu^à 80 ans. Mais ses effets sont fiineste aux enfants qui en naissent infectés. Le danger est imminent pour quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fiait des progrès rapides, et se montre toujours plus rebelle dans cette tranapbntation. En Syrie , à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que Thiver y est plus rigoureux : ùute de soins, il s'y termine avec tous les symptômes ^'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux exemples.
Une incommodité particulière au climat d'Égyte, est une éruption à la peau , qui revient toutes les années. Vers la fin de juin ou le commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons dont la cuisson. est très-importune. Les médecins, qui se sont aperçus que cet effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle , lui en ont rapporté la cause. Plusieurs ont pensé qu'elle dépendait des sels dont ils ont supposé cette eau chargée; mais l'existence de ces sels n'est point démontrée, et il paraît que cet accident a une raison plus simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment forment des humeurs d'une mauvaise qualité. Lorsque l'eau nouvelle arrive , il se fiiit dans le sang une espèce de fermentation, dont Fissue est de séparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau , où la transpiration les appelle : c'est une vraie dépuration purgative, et toujours salutaire.
Un autre mal encore trop commun au Kaire, est une enflure de bourses, qui souvent devient une énorme hydrocèle. On observe quil attaque de préférence les Grecs et les Coptes; et par là, le soupçon de sa cause tombe sur l'abus de riiuile, dont ils usent plus des deux tiers de l'année. L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, et leur usage immodéré a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles <. Je remarquerai , à cette
■ Les tigypllens et lei Torlu en général ont ix>br le bain (l*étaire uoe |»Mion difndle à concevoir dans un pays aussi chaud qoe le leur; mais clic me parait venir moins des «ensaUoos que des pn^ufçn. La loi du Qàran , qui ordonne aux \ «me forte ablation après le devoir conjugal , est elle
occasion , que , dans la Syrie comme dans l'Egypte , une expérience constante a prouvé que l'eau-devie tirée des figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que Teau-de-vie des dattes et des fruits de nopal, a un effet très-prompt sur les bourses, qu'elle rend douloureuses et dures dès le troisième ou quatrième jour que l'on a commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le mal dégénère en hydrocèle complète.
L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même inconvénient ; elle est toujours anisée et très-violente, parce qu'on la distille jusqu'à 3 fois. Les chrétiens de Syrie et les Ck^ptes d'Egypte eu font beaucoup d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entières à leur souper : j'avais taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins de m'étonner qtie de pareils excès ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins les symptômes de la profonde ivresse.
Le printemps , qui dans l'Egypte est Tété de nos climats, amène des fièvres malignes dont l'issue est toujours très-prompte. Un médecin français qui en a traité beaucoup, a remarqué que le kina , donné dans les rémissions à la dose de 3 et 3 onces , a fréquemment sauvé des malades aux portes de la mort ^ Sitôt que le mal se déclare, il faut s'astreindre rigoureusement au régime végétal acide : on s'interdit la viande, le poisson, et surtout les œufs ; ils sont une espèce de poison en Egypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que la saignée est toujours plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle parait le mieux indiquée : la raison en est que les corps nourris d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les légumes crus, le firomage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur tempérament est généralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux et leurs sourcils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur maladie habituelle est le mal d'estomac : pres-
seule an moUf trèa-poisaant; et la vanité quils attachent à Pexécuter en devient un autre qui n*est pas moins eflicace. Pour les femmes, U se Joint à ces moUfe, 1<> que le Ijain est le seul lieu d'asseroUée où elles puiBMnt faire parade de leur luKe et se régaler de melons , de fruits , de pâtisserie et antres friandises ; V qu'elles croient, ainsi que Ta remarqué Prospcr Alpin, que le bain leur donne cet emlMHipoinl qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers, leurs opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants du Kaire aiment le iMiin; d*aatra8 a*en sont trouvés maltraités, et Je leur ai ressemblé. U m*a donné des verUges et des treml>lements de genoux qui durèrent 3 Jours. J'avoue qu*une eau vraiment brûlante, etqu*unc sueur arrachée par les convulsions du poumon autant que par la chaleur, m*ont paru des piaislrs d*une espèce étrange, et Je nVnvicrai plus aux Turks ni leur opium , ni leurs éluvcs, ni leur» maMcun trop compiaisanU. ■ Le lendemain il donne (ouyours un lavement pour évacuer ce kina.
166 ÉTAT POLITIQUE
que tous se plaignent d'âcretés à la gorge et de nausées acides; aussi Témétique et la crème de tartre ODt-ils du succès dans presque tous les cas.
Les fièvres malignes dcTiennent quelquefois épi* démiques, et alors on les prendrait volontiers pour la peste « dont il me reste à parler.
De U peste.
Quelques personnes ont voulu établir parmi nous Topinion que la peste était originaire d'Egypte; mais cette opinion , fondée sur des préjugés vagues , paraît démentie par les faits. Nos négociants étaUis depuis longues années à Alexandrie assurent, de concert avec les Égyptiens, ^e la peste ne vient jamais de l'intérieur du pays > , mais qu'elle parait d'abord sur la cdte à Alexandrie; d'Alexandrie elle passe à Rosette , de Rosette au Kaire , du Kaire à Damiât et dans le reste du Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours précédée de l'arrivée de quelque bâtiment venant de Smyme ou de Gonstantinople, et que si la peste a été violente dans l'une de ces villes pendant l'été , le danger est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. 11 parait constant que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue par l'aveugle négligence des Turks; elle est au point ^e l'on vend publiquement les effets des morts pestiférés. Les vaisseaux ^ui viennent ensuite à Alexandrie ne manquent jamais d'apporter des fournitures et des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les débitent au bazar de la ville , où ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui font ce conuneroe, en sont presque toujours les premières victimes. Peu à peu T^idémie gagne Rosette , et enfin le Kaire , en suivant la route journalière des marchandises. Aussitôt qu'elle est constatée, ks négociants européens s'enferment dans leur kan ou contrée , eux et leurs domestiques, et ils ne conununiquent plus au dehors. Leurs vivres , déposés à la porte du kan, y sont reçus par un portier , qui les prend avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destinée à cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance qui empêche tout contact de vêtements ou d'haleine ; par ce moyen ils se préservent du fléau , à moins qu'il n'arrive quelque infraction à la police. Il y a quelques années qu'un chat , passé par les terrasseschez nos négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre eux , dont Fun mourut.
< Prosptt Alpin , médecin vénitien , qui éerivait en I50I , dit égtlement que la peste n'est point originaire d'Sgypte; 4a*eUeyvleotdeGfèoe,de Syrie, de Bartaile; qaelescba- Iran ta tuent, etD.Toyei(i0jlf«ltdfiaiff^/i«ionim, p. ».
L'on conçoit combien cet emprisomiemeiitest ennuyeux : il dure jusqu'à Set 4 mois, pendant lesquels les amusements se réduisent à se promener le aoir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.
La peste ofGre plusieurs phénomènes très-remarquables. A Constantinople, ellerègne pendant Tété, ets'affaiblitottsedétruitpendantl'hiver. En Egypte, au contraire, die règne pendant l'hiver, et juin ne manque jamais de la détruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un même principe. L'hiver détruit la peste à Constantinople, parce que le froid y est très-rigoureux. L'été l'allume, parce que la chaleur y est humide, à raison des mers, des forêts et des montagnes voisines. En Egypte , l'hiver fomente la peste, parée qu'il est humide et doux; l'été la détruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle conune sur les viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante qu'autant qu'elle se joint à l'humidité k L'Egypte est afiOigée de la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravages qu'elle y cause devraient la dépeupler, si les étrangers qui y aifOuent sans cesse de tout l'empire ne réparaient une grande partie de ses pertes.
En Syrie, la peste est beaucoup plus rare : fl y a 25 ans qu'on ne l'y a ressentie. La raison en est sans doute la rareté des vaisseaux venant en droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se naturalise pas aisément dans cette province. Transportée de l'Archipel, ou mémede Damiât, dans les rades de Lataqié, Saide ou Acre, elle n'y prend point racine; elle veut des circonstances préliminaires et une route combinée : il faut qu'elle passe du Kaire en droiture à Damas; alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.
L'opinion enracinée du faitalisme, et bien plus encore la barbarie du gouvernement, ont empêché jusqu'ici les Turks de se mettre en garde contre ce fléau meurtrier : cependant le succès des soins qu'ita ont vu prendre aux Francs, a foit depuis quelque temps impression sur plusieurs d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent avec nos négociants , seraient disposés à s'enfermer comme eux ; mais il faudrait qu'ils y fussent autorisés par la Porte. U
* An Kaire, on a observé que les porteand*ean,sanioesee arrosés de Teaa fraîche qulls portent dans one outre sur Icvr dos, ne sont jamais attaqués de U peste : mais td c'est tolûm, et non pas hiunidité; d*aatre part, rastnmome Beaochanip m'observe, dans une lettre 'écrite de Bagdad, que U peste qui précéda 1787 moissonna tous les porteurs d*ean de U vlUe. Les Européens même, malgré leurs lottons de vinalgn, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qid en but des verres enUers se sauva. Beauchamp fait d'aUleun la lemarque curieuse que la peste ne passe jamais dans la Pêne, dont le climat est en général plus tempéré, et le sol Dontueox et couvert de végétaux
DE L'EGYPTE
paraît qu^cn ce moment elle s'occupe de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publiérannéetlernière un édit pour établir un lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire, savoir, à Smyme» en Candie et à Alexandrie. Le gouTemement de Tunis a pris ce sage parti depuis quelques années; mais la police turke est partout si mauvaise, qu'on doit eq^rer peu de succès de ces établissements, malgré leur extrême importance pour le commerce, et pour la sûreté des états de la Méditerranée *.
GHAFITRE Xm.
d0l*£B3rpte*
L.*Égypte fournirait en<^re matière à beaucoup d'autres observations ; mais comme elles sont étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans celles que j'aurai occasion de éire sur la Syrie , je ne m'étendrai pas davantage.
Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature et de Faspect du sol ; si l'on se peint un pays plat, coupé de canaux , inondé pendant 3 mois, fangeux et verdoyant pendant 3 antres, poudreux et gercé le reste de l'année; si Ton se figure sur ce terrain des vOlages de boue et de briques ruinés, des paysans nus et hâlés , des buffles, des chameaux, des sycomores, des dattiers clair-semés, des lacs, des champs cultivés, et de grands espaces vides; si Ton y joint un soleil étincelant sur l'azur d'un del presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins forts, mais perpétuels : Ton aura pu se former uneidée rapprochée de l'état physiquedu pays *.
s Vmaéê danltes en lUt pfeuve, piii«qani a édaM dans Tunis une peste aussi yiolente qa*OD en ait Jamais dproavé. EUe ftat apportée par des bAUments venant de ConstanUnople, qui oocromptoent lea gafdes et eotiteBQt an fraode sans fiin de qoarantaine.
> Lorsque récrivali ced en 178« , Je ne connaissais pas la Mire d*Amroa au kaUfe Omar, laquelle traite prédsément soosles mêmes rapports du niAme sq|et Le koleur ne peut que me savoir gré de lui ctter ce morceau curieux de Tétoquenoe oflenUde.
UUn du kalifè Omar, ehn-^l-Kattàb, à Jntrou , $on lieuiêmaU en Égyplê,
O Amion, fils d*el-AAs, ce que Je désire de toi, A la réwpttMi de cette lettre, c'est que tu me Crnsesde l'Egypte une pdnture assez exacte et assez vive pour que Je puisse mlmaglner voir de mes propres yeux cette belle contrée. Salut
Hiponae tFAmrou.
O prince des iidâes! peins-toi un désert aride, et une campegne maçiiflqoe au miUen de deux montagnes, dont rune a la iDime d'aoe eoUlne de sable, et rantie du ventre d'un cbeval étique oadu dos d'un chameau : voilà l'Egypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses, depuis Asouan ( Sytee ) Jusqu'à MenebA , viennent d'un fleuve béni qui coule avec majesté an milieu d'elle. Le moment de la crue et de la Ktraite de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de te lune; il y a une époque fixe dans l'année où toutes les
On a pu juger de Tétat civil des habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par la nature d'un gouvernement qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de personnes, et parVimaged*un pouvoir illimité confié à une soldatesque licencieuse et grossière : enfin l'on peut apprécier la force de ce gouvernement en résumant son état militaire, la qualité de ses troupes; en observant que dans toute l'Egypte et sur les frontières il n'y a ni fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingénieurs, et que pour la marine, on ne compte que les 38 vaisseaux etcayasses de Suez, armés chacun de 4 pierriers rouilles, et montés par des marins qui ne connaissent pas la boussole. C'est au lecteur à établir sur ces &its l'opinion qu'il doit prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui présentesous un point de vue différent de quelques autres relà* tions, cette diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins unanime que les jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus : souvent contradictoires entre eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et tel peint comme un lieu de délices ce qui pour tel autre n'est qu'un lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction'; mais ils la partagent avec leurs censeurs mêmes , puisqu'elle est dans la nature des choses. Quoi que nous puissions âdre, nos jugements sont bien moins fondés sur les qualités réelles des objets , que sur les affections
sources de l'univers viennent payer à ce roi des fleuves te tribut auquel te Providence les a assqjetties envers lui. Alors les eaux augmentent, iorlent de son lit, et couvrent toute te face de Ytigffto pour y déposer un limon productif. U n'y a plus de communication dNm village à l'autre, que par te moyen de barques légères, aussi nombreuses que les feuilles de patenter.
Lorsque ensuite arrive te moment où ses eaux cessent d'être nécessaires à te fertilité du sol , ce fleuve dodte rentre dans les bornes quête destin lui a prescrites , pour laisser recueUlir le trésor qull a caché dans le sein de te tsire.
Un peuple protégé du ciel , et qui comme l'abeille ne semble destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter luimême du prix de ses sueurs , ouvre légèrcsnent les entrailles de te terre , et y dépose des semences dont il attend la fécondité du bienteit de cet être qui fait croître et mûrir les moissons. — Le germe se développe , la ttge s'élève, l'épi se forme par te secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante récolte succède tout à coup te stétflité. Cest ainsi, 6 prince des fidèles I que l'Egypte offire tour à tour limage d'un désert poudreux, d'une plaine Uquide et argentée, d'un marécage noir et limoneux, d*une prairie verteet ondoyante, d'un parlecre orné de fleurs variées, et d'un gnéiet couvert de moissons jaunissantes : béni soit te créateur de tant de merveilles!
Trote choses, 6 prince des fldètes! contribMDtcasentteilcment à la prospérite de l'Egypte et au bonheur de ses habitante : la première, de ne point adopter légèrement des projete inventés par l'avidite fiscale , et tendante à accroître l'impôt ; te seconde, d'employer le tiers des revenus à l'entretien des canaux, des ponte et des digues; la troisième, de ne lever l'impôt qu'en nature, sur les fruito quête terre produit. Salut.
que nous recevoiis , ou que uous portons déjà en les voyant. Une expérience journalière prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, et de là vient que l/méme pays qui nous a paru beau dans un temps nous paraît quelquefois désagréable dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des habitudes pre- ,mières est tel, que jamais Ton ne peut s'en dégager. L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines déprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois, un temps brumeux. Nous aimons la verduredes forêts ; le Suédois préfère lablancheur des neiges : le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée dans les bosquets de Chantilly,y est mort dechaleuretdemélancoiie. Chacun a ses goûts , et juge en conséquence. Je conçois que pour un Égyptien, l'Egypte est et sera toujours le plus be^u pays du monde, quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais s'il m'est permis d'en dire mon avis comme témoin oculaire,j'avouequejen'en ai pas pris une idée si avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, àla variété de ses produits, à l'avantage de sa position pour le coounerce : je conviens que l'Egypte est peu sujette aux intempéries qui font manquer nos récoltes; ^e les ouragans de l'Amérique y sont inconnus ; que les tremblements qui de nos jours ont dévasté le Portugal et lltalie y sont très-rares, quoique non pas sans exemple < : je conviens même que la chaleur qui accable les Européens , n'est pas un Inconvénient pour les naturels; mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en est un autre que ce vent de nordest qui donne des maux de tête violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de cousins, et surtout de oiouches, telle que l'on ne peut manger sans courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus monotone : toujours une plaine nue à perte de vue ; toujours un horizon plat et uniforme ' ; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes de terre sur des chaussées : jamais cette richesse de paysages, où la variété des objets, où la diversité des sites occupent l'espritet lesyeuxpar des scènes et des sensations renaissantes : nul pays n'est moins pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des poètes : on n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes, ni les anciens, ne font mention des poètes d'Egypte. Enefifet, que chanterait l'Égyptien sur le chalumeau de Gesner et de Théocrite.^ 11 n'a
■ n y en eut an très-violent entre autres Tan il 13. > On peut, à ce si^et, consulter les planches de Norden, qui rendent cet état sensible.
ÉTAT POLITIQUE
ni clairs ruisseaux , ni frais gazons , ni antres soTi' taires; il ne connaît ni les vallons, ni les coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le sifQenjent des vents dans les forêts, ni les roulements du tonnerre dans les montagnes, ni la paisible majesté des bois antiques, ni l'orage imposant , ni le calme touchant qui lui succède : un cercle étemel des mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux, les èhamps fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages semblables aux îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse la vue, elle s'effraye de n'y trouver que des déserts sauvages, où le voyageur égaré, épuisé de soif et de fatigue, se décourage devant l'espace immense qui le sépare du monde; il implore en vain la terre et le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas même rendus par des échos; dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt de rage et de désespoir devant une nature morne, sans la consolation même de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'Egypte. La nudité du désert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des privations ajoute au charme des jouissances : elles ont pu être nombreuses dans les temps passés, et elles pourraient renaître sous l'influence d'un bon gouvernement ; mais dans l'état actuel , la richesse de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain célèbre-t-on les jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux peuples policés, est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et la culture. Dans tout l'empire, les jardins ne sont que des vergers sauvages où les arbres, jetés sans soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats qui croissent en plein air : on fait illusion à notre esprit, accoutumé d'allier à ces arbres les idées d'opulence et de culture qui chez nous les accompagnent. En Egypte, arbres vulgaires, ils s'associent à la misère des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'idée de l'abandon et de la pauvreté. En vain peint-on le Turk mollement couché sous leur ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser : l'ignorance et la sottise ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur l'apathie des automates. Je ne concevrais pas même d'où peut venir l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour l'Egypte , si l'expérience ne m'en eût dévoilé les causes secrètes.
BE L'EGYPTE
M>e$ exûgémlimu dm «osfOfMin.
On a dès longtemps remarqué dans les voyageurs une affectation particulière à vanter le théâtre de leurs voyagea, et les bons esprits, qui souvent ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont averti, par un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige ■; mais Tabns subsiste, parce qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de nous en porte le germe; et souvent le reproche appartient à ceux mêmes qui l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains, dans une société oisive et curieuse : la nouveauté de ses récits attire Fattention sur lui; elle mène jusqu*à la bienveillanee pour sa personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il ne tarde pas de sentir qu'il n'intéresse qu'autant qu'U excite des sensations nouvelles. Le besoin de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, l'engagent à donner des couleurs plus fortes à ses tableaux ; il peint les objets plus grands pour qu'ils frappent davantage : les succès qu'il obtient l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se réfléchit sur hii-même; et bientôt il s'établit entre ses auditeurs et lui une émulation et un commerce par lequd il rend en étonnement qb qu'on lui paye en admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu r^llit d'abord sur lui-même; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu, et qui à leur tour le racontent : ainsi la vanité, qui se mêle Moût, devient une des causes de ce pendiant que nous avons tous, soit pour croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins être instruits qu'amusés, et c'est par ces raisons que les ûuseurs de contes en tout genre , ont toujours occupé un rang distingué dans l'estime des hommes et dans la classe des écrivains.
n est pour les voyageurs une- autre cause d'enthousiasme : loin des objets dont elle a joui , l'imagination privée s'enflamme; l'absence rallume les désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête un charme à ce qui est hors de notre portée. On regrette un pays d'où l'on désira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la présence pourrait être encore à diarge. Les voyageurs qui ne font que passer en Egypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas le temps de pei^ dre nUusion de la nouveauté; mais quiconque y séjourne peut y être rangé. Nos négociants le savent, et ils ont fait à ce sujet une observation
' MmUum mentiiur qui multum vidit.
qu'on doltcfter : ils ont remarqué que ceux même d'entre eux qui ont le plus senti les désagréments decettedemeure, ne sont pas plus têt retournés en France, que tout s'efface de leur mémoire; leurs souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que deux ans après on n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais été. « Comment pensez-vous encore à « nous ? » m'écrivait dernièrement un résident au Kaire ; « comment conservez-vous les idées vraies de « ce lieu de misère * , lorsque nous avons éprouvé « que tous ceux qui repassent les oublient au point « de nous étonner nous-mêmes? » Je l'avoue, des causes si générales et si puissantes n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais j'ai pris un soin particulier de m'en défendre, et de conserver mes impressions premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent avoir, celui de la vérité. Il est temps de les reporter sur des objets d'un intérêt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de quitter l'Egypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai deux mots.