CHAPITRE m
Secoon fonrnifl par FlaTina Josephna.
Ces remarques ne résolvent pas notre problème de la durée des Juges. Quelques chronologistes ont eu recours pour cet effet à l'historien Josèphe : il est bien vrai que Josèphe, à raison du temps où il vécut, de sa qualité de prêtre , de son éducation plus soignée, plus libérale que celle des autres Juifs, de sa vie publique, de ses liaisons, de ses lectures à Rome, où il finit ses jours; il est bien vrai que Josèphe a eu des moyens d'instruction sur l'histoire de sa nation , plus étendus qu'aucun historien ; mais nous avons vu que ses manuscrits ont été considérablement altérés, et que la critique de cet auteur, d'ailleurs très-crédule, n'est m' ferme ni scrupuleuse. Où a-t-ii puisé les harangues qu'il prête aux rois, aux grands prêtres juifs, même aux patriarches? D'où a-t-il tiré tant de circonstances sur les actions, Fâge, la vie des princes juifis avant Sedeqiah? et cela, sans jamais citer ni indiquer de monuments à lui particuliers ; en suivant, au contraire, toujours la trace des livres que nous avons , et qu'il paraphrase et commente quelquefois avec une licence qui touche à l'inexactitude. Il est clair que Josèphe, élevé dans Fidiome grec, sous le gouvernement romain , ayant passé la dernière partie de sa vie dans Rome (vers la fin du premier siède de notre ère), a Imité le gofit et les moeurs
> En arabe SlMnit-oo,Sol«7.
de cette époque, et s'est pennis d'introduire dans son récit des détails de convenance et d'ornement , empruntés peut-être des traditions, ou imaginés par lui-même. Ce n'est donc qu'avec réserve et discussion que Ton peut user de son autorité : faisons-en un nouvel essai dans le sujet présent.
Cet auteur nous fournit sur la durée des juges quatre passages principaux , dont les calculs comparés ne se trouvent pas exactement les mêmes; mais l'un d'eux est accompagné d'un fait qui semble authentique et qui peut nous devenir utile.
1<* « Avant les rois, nous dit-il, les Hébreux « avaient été gouvernés par des juges pendant plus « de 600 ans, depuis la mort de Moïse et du gé- « néral Josué '. »
Effectivement, Desvignoles * trouve ces 600 ans dans un tableau des juges, qu'il dresse, dit-il, suivant Josèphe; mais outre qu'il interpose Tholah et ses 33 ans , dont Josèphe ne dit pas un mot, et qu'il restitue les 8 ans d'Abdon, juge omis par cet auteur (qui eependant récite siës actions) , Desvignoles s'écarte de la logique en séparant Moïse de Josué, quand le texte les unit par ces mots : « Deti ptds la mort de Moïse et du général Josué, ^^. • Il &ut admettre ou exclure l'un et l'autre : en restituant Moïse et ses 40 ans, nous aurions 540 ans, y compris iMah: et seulement 617, si l'on écartait ce juge, comme l'on y est antorisé par le silence absolu de Josèphe.
3» Dans un autre passage, Josèphe (lib. X, cap. 8, n"» 6) dit « que le temple fut brûlé 1063 ,aiu el « 6 mois après la sortie d'Egypte. »
Retranchons les 614 ans qu'il a comptés ailleurs pour les 31 rois juifs , y compris les 30 ans de Saûl ; nous aurons 648 ans pour la dorée des juges, ce qui diffère de 8 ans du calcul précédent (640); mais en comptant ces 1063 ans, Josèphe dit, dans la même phrase, que le temple avait été brûlé 470 ans après la fondation, c'est-à-dire, 633 ans après l'avénement de Saùl. Or , dans ce cas, il ne reste pour les juges et pour Moïse que 639 ou 630 ans.
3« Il dit au livre n, chapitre 4, n<» 8, que depuis Saiil , premier roi , jusqu'à la ruine du tem|de , la monarchie avait duré 633 ans. Soustrayonsles de 1063, nous avons 630 pour les juges et Moïse ; ce qui revient au calcul que nous venons de vw, en s'écartant de 33 ans de celui que Josèphe fait dans la même phrase;car, après les 633 des rois, il dit que les juges gouvernèrent plus de 600 ans.
4« Enfin un autre passage nous donne encore un autre résultat.
■ AnUq.jud, Ub. XI, cap. 4, n« 8.
> Chronologie, tome I, paft^ ISS.
si.
RECHERCHES NOUVELLES
« Depuis la sortie d*Êgypte, dit Josèphe ' , jus- « qu*à la fondation du temple, il y eut de père en « fils 13 grands prêtres dans un espace de 612 ans. »
De ces 612 ans, ôtons les 63 qui appartiennent aux règnes de Saiil , David et Salomon , nous aurons pour la durée des juges cfeptox
la sortie d'Egypte 549 ans.
Ce nombre revient à celui du n"" 2. . . 548 1/2
De ces 548 ou 549 ôtons les 40 de Moïse, il nous reste pour les juges
proprement dits 500 ou 501 ,
ce qui revient au premier calcul sommaire de Josèphe.
D*où l'on peut conclure que réellement cet auteur compte 500 ans pour les juges; mais en même temps Ton peut assurer que ses calculs n*ont pas d*autres bases que le livre de ce nom, et les combinaisons que Josèphe a faites lui-même des divers passages de ce livre.
Le fait des 13 générations de grands prêtres, mentionné dans le dernier passage, mérite une attention particulière. Citons le passage entier :
« Depuis Aaron jusqu'à Phanasus, dernier pon- « tifè au temps de Titus, il y eut en tout 83 grands « prêtres, savoir, 1*" 13 depuis le temps que Moïse « établit Tarche dans le désert, jusqu'à la fonda- « tion du temple par Salomon. Dans l'origine, le « pontificat fut à vie; par la suite, l'on succéda « même à un vivant : or les 18 étant la postérité « des deux fils d' Aaron, ils reçurent le pontificat « par succession (du vif au mort); et le temps de « leur gestion depuis leur sortie de l'Egypte jusqu'à « la fondation du temple, fut de. . . . 612 ans.
« Après ces 13, et depuis ladite fon- «I dation jusqu'à la ruine du temple par « lïabukodonosor, 18 autres pontifes « se succédèrent dansun espace de.. . . 466 ans 1/2
« Le pontife emmené captif fut lose- « dek ; après la captivité , qui fut de 70 «« ans ( voyez lib. XX , cap. 8 ) , ter- « minée par Kyrus, Jésus, fils de lo- « sedek, revint pontife à Jérusalem; « et ses descendants, au nombre de « 15, se succédèrent jusqu'au règne « d'Antiochus Eupator, pendant. . . . 412 ans.
Josèphe continue de détailler avec ordre le reste des 83; mais parce qu'alors la succession ne fut phis régulière , et que les pontifes furent déposés, tantôt par des rois , tantôt par des rivaux , nous laissons cette suite.
Ce passage demande plusieurs observations. D'abord il est étonnant que Josèphe compte 70 ans
' jintiqjHd. lib. XX, cap. 10, pag. 700 à 702
de captivité, en lui donnant pour limites, d'une part, la ruine du temple, d'autre part, la seconde année du règne de Kyrus ; ces deux points sont bien fixés, le dernier à l'an 537, et le premier à l'an 586; or entre ces deux dates il n'y a que 49 ou 50 ans; et Josèphe, qui avait en main l'historien Berose, aurait dû sentir son erreur, d'autant plus qu'il observe que le grand prêtre Jésus, qui revint de Babylone l'an 2 de Kyrus , était le propre fils de losedek, grand prêtre emmené par Nabukodonosor, ce qui serait presque impossible dans un intervalle de 70 ans ; mais Josèphe paraît avoir été lié ici par l'opinion canonique des docteurs juifs , de qui l'ont empruntée plusieurs des anciens chronologistes chrétiens.
Ce dénombrement des grands prêtres est par luimême un fait important, et qui paraît d'autant plus digne de confiance, qu'à raison de la consti» tution politique des Hébreux , leurs familles sacerdotales avaient un intérêt puissant à conserver leurs généalogies et leurs titres de descendance , sur lesquels se fondaient leurs droits aux charges du temple, et même au pontificat. C'est ce que Josèphe atteste dans son premier livre contre Appion , et l'on n'a point de difficulté raisonnable à y opposer. Depuis l'organisation régulière du service du temple par Salomon, la liste des grands prêtres fut aussi authentique que celle des rois.... La même exactitude n'est pas également prouvée pendant la période des juges; mais il est facile de concevoir qu'outre les motifs d'intérêt qu'avaient les lévites à tenir registre de la succession, le peuple même ne dut guère manquer de faire attention aux mutations de personnes, et de remarquer que chaque nouveau grand prêtre était le tantième depuis la conquête : le changement de pontife produisait une sensation générale au temps de la pâque, et le calcul de son numéro de succession était un fait simple et frappant qui dut devenir une tradition nationale conservée jusqu'au temps de la monarchie et de la fondation du temple, où elle fut recueillie par la chancellerie , et convertie officiellement en fiiit historique.
Ici Josèphe suscite une difficulté, lorsque dans un autre passage ' il ne nomme que 5 grands prétrès depuis Ithamar, fils d'Aaron, jusqu'à Héli : mais , outre les inconséquences habituelles de Josèphe, il est facile de sentir que par le laps de temps, par les accidents des guerres et de la dispersion, les détails de la liste ancienne furent négligés et perdus, surtout lorsque la ligne directe d'Aaron fut éteinte et n'eut plus de représentante
> Jntig.jud. Ub. Y, cap. 6, injine.
SUR L'HISTOIRE ANCIENNE
intéresses à garder ses titres : alors les noms purent s*oublier , et cependant le souvenir du nombre se conserver dans Topinion publique, ce nombre étant un fait simple à retenir. On peut donc regarder la liste des cinq citée par Josèphe , comme une liste tronquée ; et cela avec d'autant plus de raison , que puisqu'il y eut 13 grands prêtres entre Aaron et la fondation du temple, il est impossible que 8 d'entre eux se soient succédé de père en fils depuis Uéli jusqu'à cette fondation, dans un intervalle de 75 ans seulement.
Josèphe laisse encore une équivoque dans une circonstance de ce nombre; car, après avoir dit « qu'il « y eut 13 grands prêtres depuis que Moïse établit a Tarcbe dans le désert, jusrju'à la fondation du tem- « pie, il ajoute que ces 13 furent la postérité des
« deux fils d'Aaron » Mais alors ces deux fils
d'Aaron devraient être comptés pour une génération , et nous donner le nombre total 14.
Quoi qu'il en soit , posons l'un de ces nombres ; il va nous devenir un moyen d'évaluer le temps écoulé entre Moïse et Salomon , en donnant à chaque génération une valeur moyenne et probable '.
D*abord, si Ton répartit sur les 14 générations les 612 ans que Josèphe suppose. Ton a une durée moyenne de 44 ans pour chaque , et ce terme est inadmissible ; il est réfuté par la fausseté où Terreur des calculs d'années qu'a faits Josèphe.
Que si nous évaluons ces 14 générations par les 480 du rédacteur des Hois, nous aurons 34 ans pour chaque génération , et quoique moins exagéré , ce terme est encore improbable, surtout lorsque deux autres termes de comparaison , certains et appropriés au sujet, nous fournissent une évaluation plus naturelle.
Josèphe nous dit que, depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine par Nabukodonosor , 18 autres pontifes se succédèrent de père en fils dans un espace de 466 1/2 ; dans nos calculs, cette durée ne fut que de 431 ans : mais admettons les 466.
Cette somme, divisée par 18, donne près de 26 ans par génération.
Depuis le jetour de la captivité sous Kyrus , en l'an 537, jusqu'au règne d'Antiochus Eupator, il y eut encore, dit Josèphe, 15 grands prêtres successifs de père en fils en.... 412. Ces 412, divisés par J 5, font un peu plus de 27 ans par génération.
* Le Uvre d'Esdras , quoique canonlqae, est bien moins exact que Joeèphe , puiÎMia'en lemontant depuis ce prdtre Jusqa*à Aaron, il ne compte que 17 têtes, savoir : d'Esdras à Helkiah, soos losias, 4 têtes en 160 ans ; ce qui est absuide. De là à Achltob, sous David, 8 têtes en 490; ce qui est encore plus absuide. De là à Aaron, lo têtes : en général les recensements de générations dans les livres Juifs , depuis la captivité de Bobylone , sont tronqués et méritent peu de croyance.
Voilà deux séries de 13 et 18 générations qui nous donnent pour résultat le même terme de 26 à 27 ans par génération ; la liste des rois nous donne également 25 : nous avons donc le droit d'appliquer de préférence cette mesure aux 13 ou 14 grands prêtres qui , depuis la sortie d'Egypte jusqu'à la fondation du temple, se succédèrent dans des circonstances de climat, de régime et d'hérédité parfaitement analogues. Or 14 générations, multipliées par 27 ans , donnent 378 ans. Supposons le nombre rond 380, le rédacteur des Rois, qui compte 480, se trouve toujours inculpé de quelque exagération ; d'ailleurs ce nombre rond 480 suscite quelque doute sur la précision de cet auteur, et donne lieu à une conjecture : nous avons dit que le Livre des Rois n*a pu être rédigé que depuis la captivité de Babylone ; nous ajoutons que l'opinion assez générale qui l'attribue à Ezdras , nous semble raisonnable : ce travail a donc été fait entre les années 460 et 470 avant notre ère. A cette époque, un système dominant chez les Égyptiens , chez les Grecs, et probablement dans l'Asie voisine , évaluait 3 géaérations à 100 ans. Nous en verrons la preuve dans un passage d'Hérodote , qui écrivit vers l'an 460 avant notre ère. L'auteur juif des Rois n'a pu manquer de connaître cette évaluation. Or , si nous l'appliquons à ces 480 années, les 14 générations citées par Josèphe rendent 466 ans, qui ne diffèrent que de 14 ans. Il semblerait donc que le rédacteur des Rois aurait connu et employé ces 14 générations de grands prêtres , et qu'il n'aurait ajouté les 14 ans que pour quelque motif maintenant ignoré : toujours est-il vrai que l'époque .de Moïse ne peut s'élever plus haut que ces 480 ans, qui , ajoutés a 1015 autres écoulés depuis la fondation du temple jusqu'à J. G. , placent ce législateur vers Tan 1495 ; mais parce que l'évaluation de 3 générations au siècle est exagérée et peu probable , admettons 1450 pour terme moyen ; Moïse aura vécu vers l'an 1460 avant J. G. , environ 100 ans avant Sésostris , qui régna en 1356; et un peu plus de 200 ans avant I>^inus, dont le règne date de l'an 1237, ainsi que nous le verrons.