‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 98 sur 230 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Y a-t-U eu un cycle sabbatique 7

Plusieurs chronologistes, pour dernière ressource , ont eu recours au cycle sabhoMque , c'est-àdire, à ce jubilé prescrit par Moïse, qui avait ordonné que chaque septième année, à l'imitation du septième jour de la semaine , fût une année de sabbat, c'est-à-dire, d'oisiveté et de repos absolus, même pour la culture de la terre. Moïse avait de

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plus ordonné^ qu'en eelte septième année toute créance d'argent, prêté serait annulée; que le débiteur serait libre ; et de plus encore , que tout Hébreu réduit raesdaTage pour dette ou autre cause, serait remis en liberté, et renvoyé avec des provisions capables de l'entretenir pendant du temps.

Il est certain que si une telle loi eût eu son exécution , elle eût produit une sensation et constitué une époque aussi remarquable par ses retours septénaires que la période olympique chez les Grecs; mais on cherche en vain dans tous les livres hébreux une mention, une indication même légère de ces jubilés. L'on n'en trouve pas la moindre trace ni dans le Livre des Juges, ni dans celui de Samuel, quoique très-détaillé dans une durée de plus de 60 ans , ni dans le Livre des Rùis; au contraire , Jérémie, dans le chapitre xxxiy de ses prophéties, nous fournit la preuve positive de la négligence et de l'inobservation de cette loi dès son origine.

Jérémie, est-il dit, engagea le roi Sedeqiah, les grands et le peuple de Jérusalem à renvoyer leurs esclaves hébreux; ils s*y engagèrent par la cérémonie d'un sacrifice, et ils renvoyèrent leurs esclaves hébreux ; puis s'en étant repentis, il les reprirent et les contraignirent de force; et Jérémie leur dit : Écoutez les paroles du Dieu disraêl :

« Au jour où je retirai vos pères de l'Egypte, je « fis un pacte avec eux , et je leur dis : Lorsque sept « ans seront écoulés, que chacun de vous renvoie « l'esclave hébreu quihda été vendu et qui a servi « six ans; que l'esclave soit Hbre... Et vos pères « n'oni point écouté ma parole, ils n'ont poM inr « c&né leur oreille ( àm'obéir } : vous, aujourd'hui, « vous vous êtes retournés (de leur sentier ) et vous « avez£aiit le bien; vous avez fait l'alliance avec moi, « mais ensuite vous l'avez violée (comme vos pè- A res); maintenant je vais amener sur vous tous • les maux , etc. «

Pour tout lecteur qui pèsera bien ces mots : « f^os pères n'ont point écouté ma parole, n'ont « point obéi à mon ordre de renvoyer Ubre : vous, « atQowrd'htd, vous vous êtes retournés (de leur « sentier, etc.); » pour tout lecteur, disons-nous, il sera prouvé que jusqu'au temps de Sedeqiah , les Juifs avaient imité leurs pères et n'avaient point observé le jubilé septénaire; par conséquent il n'y a point eu chez eux de cyde sabbatique avant la captivité de Babylone. Ce ne fut qu'alors et au retour dans leur patrie , qu'ayant pris à tâche d'exécuter littéralement les lois de Moïse, celle-ci devint en usage avec plusieurs autres. De savants chronologistes, quoique très-pieux, n'ont pu s'empêcher

' Deutéron. chap. xv , vers, f , Il et soivante.

de reconnaître ces faits; entre autres, le P. Petau, jésuite, dans son TYaité de la doctrine des temps, livre IX, chapitre 26, s'avoue réduit à la nécessité de révoquer en doute l'observance des années sabbatiques ' avant le règne d'Antiochus Eupator; mais beaucoup d'autres ont cru leur religion intéressée à en soutenir la croyance. Le savant Desvignoles présente, à cet égard , une inconséquence remarquable; car, après avoir exposé avec candeur une masse de raisons négatives, il finit par dire * que , comme il faut avoir une mesure de temps, il se range au gros des chronologiHes qui ont admis les sabbats; ce qui ne l'empêche point de convenir ailleurs , que les cycles sabbatiques produits par les Samaritains et les Jui£i, et remontant jusqu'à la création, sont des cycles fictifs et inventés après coup ^.

Par une autre inconséquence , Desvignoles fournit un argument ingénieux de calculer le temps àe la monarchie, en admettant la non-existence ou l'inobservance des sabbats. Tout le monde connaît la célâ>re prophétie de Jérémie concernant l'exi} et la captivité du peuple hébreu pendant 70 ans, et cela pour avoir négligé et méprisé les ordonnances de Dieu. En comparent à ce texte celui des Paralipomènes, qui dit (chap. xxxyi, vers. 10) « que « le peuple hébreu fut déporté à Babylone , afin que « la terre (d'Israël )/>rf/ plaisir à célébrer ses sabc bats , et qu'elle eût 70 ans de repos; » Desvigno^ les a pensé que Jérémie dans sa prédiction avait eu spécialement en vue la loi de Moïse sur les jubilés de 7 ans , et que par le nombre 70 il avait entendu établir une compensation des sabbats que l'on avait omis ou négligé de célébrer : il est bien vrai que ces 70 jubilés de 7 ans donnent une somme totale de 490 ans , et que si l'on prend ces 490 ans pour la durée des rois , en y ajoutant 604 , qui sont la date première de la prophétie en question, l'on a pour première année de Saûl, l'an 1094 avant J. C. Or les calculs de Josèphe donnent pour ce même intervalle 1091 , et l'analogie est frappante ; mais nous avons vu que la chronologie détaillée des rois, en nous produisant la somme totale de 493 , jusqu'à Sedeqiah (en 587), ne donne jusqu'à l'an 604 que

> Nihil in êocris liUerit aui in kittorieis extarii êotis er* preuum legi undesciripotnt, uimmjulnUBu* eUam in Jud^a ipta, nedum in aligna regiame ae deportaUone , Judmi tervaverint. — Primus eit i$ quo AnHockus BupeUor, Epiphanie JlUui , HieroÊOpfwtam obtedii. ( Yoyci chap. M, p. bO. ) Voyei aiuri Johan, Mkuridië MiehaeUi Comtnentmtionet ; Bremœ, 1774, CommentaUonona, 4e Anno Mi6telK», où ce savant aatear déclara «obiI que cette loi ii*a polot eu d'exécution.

* Tom. I, p. 094.

3 Desvignoles, tome I, p. 709, où fl dteles «oUiks nlson», de Goddefroi Vendelin.

SUR L'HISTOIRE ANaSNNE.

475 ans; ce qui fait 15 ans de moins que 490. Jérémie aurait-il aussi compris dans son calcul le temps de Samuel , qui fiit de 12 ans? Il y aurait eneore déficit de 3 ans. D'ailleurs il a donné à ses 70 ans de captivité , deux points de départ différents ; tandis qu'arj chapitre xxr, verset 1 1 >, il les fait partir de Fan 4 de Ihouaqim , au chapitre xxix , vers. 5-10>, dans sa lettre aux émigrés qui suivirent lecfaonias à Rabylone , il les fait partir de l'an 598 , ee qui donne 481 ans depuis Fan 1" de Saûl, et 493 depuis Pan 1**^ de Samuel : 4 ans de plus que les 490. Néanmoins, comme nous Ignorons de quelle manière Jérémie a pu établir son calcul de la durée des rois, et qu'il a pu compter comme Josèphe^, ridée de Desvignoles reste plausible , et tend à constater ce qui nous paraît vrai, savoir, que la loi des années sabbatiques n'a point eu d'exécution sous les rois.

Un fait positif vient aussi prouver qu'elle n'en eut point sous les Juges, qui furent un véritable temps d'anarchie; car, lorsque Josué entre en Palestine, on le voit admettre les Gabaonites à vivre au milieu d'Israël à titre d'esclaves et d'ilotes, malgré la loi de Moïse qui ordonnait Vextermination; et ces mêmes Gabaonites sont cités au temps de David, comme subsistants dans le même état 4, ee qui n'aurait pu être si la loi des Jubilés eût été exécutée. De plus, il est dit dans le Livre des Juges ^, qu'après le partage des terres, chaque tribu accorda aux Chananéens de son arrondissement, la faculté d'habiter avec le peuple de Dieu, en payant ira tribut, qu'ils payaient encore au temps de Salomott. On est en droit de conclure de ce double fait, que la loi des Jubilés sabbatiques, cette loi étrange d'oisiveté, de stérilité, de famine organisée pour diaque huitième année, fut abrogée dès le début de la conquête par les Hébreux, qui, après tant de peines et de dangers, trouvèrent sans doute trop dur

* [ Cbap. XXV, vers. II. ] « Depuis 23 ans je vous ai porté la « parole de Dlea, voos ne m'avez point écouté; voici ce que « dit ai^lawdluil le Selgaenr : ramène Nabokodonosor, roi « de Babylone ; tt va dévaster cette terre ; elle restera déserte, « et tons ses peuples seront en servitude 70 ans ; et quand 70 « ans seront écoiriés , je visiterai Babylone à son tour , et je la m détrairai. »

> [Cbap. XXIX, vers. 6-10. ]«BAtisflez des maisons àBabyhmc;

« plantez-y, semez-y ; mariez-vous-y , etc car void ce que

« dit te Sdgneuf : Lonque 70 ans seront écoulés ( pendant « votre s^our } à Babykme, Je vous visiterai et vous ramé- « nerai id. *

3 La dlflérence de 2 on 8 ans que noos avons dtée n*aurait-eUe point pour cause llntercalation de quelques années, faite dans cet espace deprtsde GOO ans, par dés procédés que nous ignorons? car, quoi que Ton en ait dit, nous ne oon^ naissons pas exactement la fonne de rannét Juive avant la captivité de B&bylone.

4 Sa$miel, Ub. H, cap. xxiv , ven. s.

& JusUe. tant le dmpitn premier.

de relâcher des esclaves et des biens achetés au prix de leur sang : dans ee premier état anarchique ou démocratique, personne n'eut intérêt de réclamer contre Tinobservance ; personne n'eût eu le pouvoir de faiire exécuter : dans le second état, c*esûà-dire, sous le règne monarchique, lorsque les rois investis d'un pouvoir arbitraire eurent cette faculté, leur prudence dut trouver trop dangereux tle rétablir une loi qui eût tout boulev^^é.

Ainsi il est constant que, depuis Josué Jusqu'au temps du roi Sedeqiah, les Juifs n'observèrent point la loi sabbatique; et cela est fâcheux pour la science chronologique, qui eût trouvé dans ce cycle une mesure précise du temps.

En résumé de toute notre discussion sur le temps des juges , le lecteur voit qu'au delà du grand pré* tre Héli, le système des Jui& est brisé et dissous; que tout y est vague, incertain > confus, que leurs annales ne remontent réellement d'un fil continu que jusqu'à l'an 1131; enfin, qu'il est impossible d'assigner, à 30 ou SO ans près , le temps où Moïse a vécu, et qu'il est seulement permis, par un calcul raisonnable de probabilité, de le plâeir entre les années 1420 et 1450.

CHAPITfiE V.

Des temps antérieurs à Mobe et des Uvres

attcMiDéià ce

Maintenant, si les Juiâ n'ont pu conserver de mh tiens exactes du temps écoulé entre le grand prêtre Héli et Moïse , ni du temps que dura le séjour de leurs pères en Egypte (car rien n'est dair à eët égard), comment peuvent-ils prétendre avoir mieux connu les temps antérieurs où n'existait pas encore la nation, et qui plus est, les temps où n'existait aucune nation , c'est-à^re , l'époque de Ikirigine du monde, à laqudle aucun témoin n'assista, et dont leur Genèse nous fait cependant le récit, comme si l'écrivain en eût eu Sous les yeux un procès-veibalP Les Juifs nous disent que c'est tme nhrélation âiite par Dieu à leur prophète : nous répondons que beaucoup d'autres peuples ont tedu le même langage. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Gfaaldéens , les Perses, ont eu, comme le peuple jtiif, leurs histoires de la création » également révélées à leors prophètes Hermès, Zoroastre, elc De nos jours « les Indous ont présenté à nos raissionnaites les Vedas et les Pouranas, avec des prétentions d'une antiquité plus reculée que la Genèse même, et que les autres livres attribués à Moïse. Il est vrai que nos savants biblistes rejettent, ou du moins contestent l'authenticité de ces livres; mais quand notre zèle convertisseui* présente aux Indous la Bible,

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qu'aurons^nous à répondre, si les brames nous rétorquent nos propres arguments européens? si, par exemple , ils nous disent :

« Vous niez Fauthenticité et Tantiquité de cer- « tains Pouranas et Ctiastras , par la raison quUls « mentionnent des faits postérieurs aux dates « présumées de leur composition : eh bien! nous « nions à notre tour Tauthenticité des cinq livres t que vous attribuez à Moïse, par cette même « raison que nous y trouvons un grand nombre de « passages et de citations qui ne peuvent convenir «( à ce législateur. »

La question se réduit donc à savoir si cette dernière assertion est fondée en preuve de faits; et c'est une question qui doit se traiter avant toute autre : car le système chronologique antérieur à Moïse, tirant son autorité principale de la supposition que ce prophète en a été le rédacteur, si cette supposition était démontrée fausse, Fautorité du système en serait. considérablement affaiblie. De savants critiques ont déjà traité ce sujet ' ; mais parce qu'ils ne l'ont pas à beaucoup près épuisé , et que surtout ils n'ont pas bien saisi les conséquences qui découlent des preuves, nous allons reprendre la discussion dans ses fondements, et dresser un tableau plus complet qu'aucun autre précédent , de tous les passages du Pentateuque, qui prouvent la posthumité de cet ouvrage relativement à Moïse , et qui indiquent la véritable époque de sa rédaction.

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