‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 99 sur 230 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Passages du Pentateaqoe teDdants à indiquer en quel temps et par qui cet ouvrage a été ou u*a pas. été composé.

l** Au dernier chapitre du Deutéronome, on lit un récit détaillé et circonstancié de la mort de Moïse , de son inhumation , et en outre ces phrases singulières : « Personne,^t»gtt'à cejottr, n'a connu « le lieu de sa sépulture, et il ne s'est plus élevé « dans Israël de prophète égal à Moïse. »

N'estKsepas l'indice saillant d'un long temps déjà écoulé? Personne jusqu'à ce Jour... il ne s'est plus trouvé de prophète....

On nous dit que ce chapitre a été ajouté après coup, qu'il ne fait point corps avec l'ouvrage. Admettons la réponse, parce qu'elle est naturelle et raisonnable; mais comment expliquera-t-on tous les autres passages qui se trouvent au corps du livre, et qui ne sont pas moins incompatibles avec l'hypothèse reçue? Par exemple, le premier chapitre du Deutéronome débute par ces mots : « Voici

' Voyez, entre autres, le TracUUM theologico-poUticuê, publié en laes, et VUUUnre critique du Fieux Tatameni, in-4<», 1666.

« les paroles que Moïse adressa à tout Israël au delà « du Jourdain < , dans le désert, etc. »

On sait que Moïse ne passa point cette rivière, et qu'il mourut dans le désert qui est à son orient *; par conséquent le mot au delà désigne, relativement à Moïse, la rive occidentale, le cdté où est Jérusalem. Par inverse, la rive orientale où Moïse mourut, se trouve au delà du Jourdain, relativement au pays de Jérusalem. Donc cette phrase. Moïse mourut au delà, a été écrite du oâté de Jérusalem; donc ce n'est point Moïse qui l'a écrite : l'expression au delà se trouve trois autres fois : 1» Deutéronome (chap. m, vers. 8), l'on fait dire à Moïse : « En même temps nous enlevâmes à « deux rois amorrhéens leur pays situé ou delà du « Jourdain, entre le torrent yémon et le mont Her- « mon. «Puisque Moïse parlait dans ce pays-là même, il était en deçà et non au delà; et la note qu'il joint immédiatement ne lui convient pas davantage....

« Or l'Hermon est appelé Chirin par les Sido- « niens, et Chinir par les Amorrhéens.»

Une telle note ne convient qu'à un auteur posthume, qui explique la nomenclature du tempâ passé à ses contemporains, qui ne l'entendent plus. Il en est ainsi des versets suivants :

« 4« Et nous primes toutes les villes d'Og, roi ft de Basan , qui était resté seul de la race des Ra- « phaïm ou géants : son lit est encore dabs la ville « de Rabat' Amon; et je donnai à laïr , fils de Ma- « nasse, le pays de Basan, qu'il nomma viUaçes « de laïr, et on les appelle ainsi ^'«^^u'à ce Jour. »

Et (chap. IV, vers. 21) on Ht : <% Moïse marqua « trois villes au delà du Jourdain, du côté du sa- « leil levant. »

Et (idem, versets 45 et 46) : « Voilà les lois et « Statuts que Moïse donna aux enfants d'Israël, « après |a sortie d'Egypte , dans la vallée de Beth- « phegor, au delà du Jourdain... Et les en&nts « d'Israël possédèrent au delà du Jourdain les payy « de, etc. etc. »

Ces versets, et en général tout ce chapitre, sont évidemment un récit historique écrit longtemps après Moïse, par un rédacteur qui a résidé du côté de Jérusalem, a^ soleil couchant du Jourdain, et pour qui le soleil levant était au delà; qui parlant des faits anciens, y a joint les explications nécessaires à ses contemporains. Poursuivons.

Dans la Genèse ( chap. xii, vers, 6), en décri-

> Plusieurs tradueUons latines aNèreiit id et ailleurs le vrai sens des mots , et aulieu de dire uiirà , disent in tramitu ou in ripd; mais U est avoué, de tous les hébralsants, que b'éber signifie rigoureusement au delà , ultrè.

* Veut. cbap. iv, vers. S9, Moïse dit : « Voici que Je meurs « dans cette terre , et Je ne passerai point le Joardain. »

SUR ^HISTOIRE ANCKNNE.

vant la route d* Abraham, depuis la Mésopotamie jusqu'à Sichem et à la vallée de Moria, il est dit : « Or les Kananéens occupaient cUors lepays*; » donc ils ne roocupaieot plus au temps de l'historien; donc cet historien écrivait après Josué, qui chassa les Rananéens de ce pays. Donc Moïse n*est pas lliistorieo.

Même Genèse (ch. xiu, vers. 14) , en parlant du lieu où Abraham voulut sacrifier son fils , on lit :

« Abraham appela ce lieu lahouh-Ierah, c'est- « à-dire, IHeu verra; d'où est venu ce mot usité « Jusqu'à ce jour : Sur la montagne Dieu verra. »

Notez ce mot , Jusqu'à ce Jour; et de plus , comment Abraham a-t-il pu appeler Dieu du nom de Jahouh, quand il est dit (chap. vi de l'Exode, vers. 3 ) « que Dieu ne s'était fait connaître à personne

• avant Moïse, sous le nom de lahouh.,., » L'auteur posthume ne se décèie-t-il pas à chaque instant?

Même Genèse (chap. xiv, vers. 14) : « Abraham « poursuivit ses ennemis jusqu'à Dan, »

Le lÂvre des Juges (chap. xviii, vers. 29) nous apprend que jusqu'au temps des juges , on appela LcOs la ville sidonienne qui fut surprise par 600 hommes de la tribu de Dan, et que ce fut seulement alors qu'elle reçut le nom de Dan. Certainement Moïse ;i'a point écrit cela : l'auteur est postérieur aux juges.

Deutéronome (chap. ii, vers. 12), il est dit : « Nous tournâmes la montagne de Seïr sans l'atta- « quer , parce qu'elle est habitée par nos frères , les « enfants d'Ésaû. Or Seïr était d'abord ha'oitée par « les Horiens, que chassèrent les enfants d'Esaii, « qui ont habité ce pays jusqu'à ce jour (verset 22), « comme les enfants d'Israelont habité celtd que « le ^Seigneur leur a donné. »

Ceci est manifestement postérieur à la conquête par Josué.

L'auteur des Rois (livre I, chap, ix, vers. 9), en parlant de Saiil, qui alla consulter le voyant, dit : « Autrefois, lorsqu'on allait consulter Dieu, l'u-

• sage était de dire, Allons au voyant; car on ap- « pelait voyant ce qu'aujourd'hui on appelle ^o- « pAé^.»Or, puisquel'usageduraitencoredu temps de David, qui appela Cad son voyant et non son prophète; et puisque, dans tout le Pentateuque, Moïse est toujours appelé le prophète, et non le voyant, il s'ensuit clairement que la rédaction du Pentateuque est postérieure au temps de David.

Enfin , un passage frappant est celui du chapitre XXXVI de la Genèse, où parlant de la postérité d'Rsaù, Tauleur dit (vers. 31 et suivants) : « Voici

> Cette phrase est répétée chap. xui, vers. 7.

« les rois qui régnèrent sur la terre d'Edom avant « qu'Israël eût des rois, etc. »

Or si , comme il est de fait , Israël n'eut de rois que depuis Saûl , il est évident que Fauteur historique est postérieur à cette époque, et que cet auteur n'a pu être Moïse, par toutes les raisons ci-dess}is. Ainsi nous avons une masse de preuves incontestables que le Pentateuque^ tel qu'il est en nos makis, n'a point été rédigé par Moïse, mais par un écrivain anonyme dont l'époque n'a pu précéder le temps des rois David et Salomon. Bientôt nous verrons encore d'autres preuves de cette posthumité, lorsque l'époque de cette rédaction nous sera connue : il s'agit maintenant de la connaître.

Quelques écrivains critiques ' , qui comme nous ont senti que le Pentateuque n'a pu être rédigé par Moïse, ont essayé d'en deviner l'auteur, et ils ont cru l'apercevoir dans le lévite Esdi*as, qui, au temps d'Artaxercès, roi de Perse, ranima chez les Juifs attiédis l'observance et l'étude de la loi. Sur l'autorité accréditée de ces écrivains, nous avions d'abord admis cette opinion ; mais l'intérêt qu'ex* cite ce sujet nous ayant engagé à de nouvelles recherches, nous avons trouvé dans une lecture at« tentive des livres hébreux, des raisons de penser différemment, et d'attribuer le Pentateuque à un autre auteur , indiqué par les textes mêmes avee plus d'évidence que le lévite Esdras.

D'abord on cherche vainement àe^ Indices quelconques de l'existence du Pentateuque , soit dans le livre de Josué, l'un des plus anciens, soit dans le livre dit des Juges, soit dans les deux livres intitulés Samuel, soit enfin dans l'histoire des premiers rois juifs. Ce silence , surtout au temps de Salomon, est d'autant plus remarquable, que l'auteur de la Chronique, en nous apprenant que les taUes de la loi de Moïse furent déposées dans le temple bâti par ce prince , ne dit pas un mot des livres de Moïse ; et cependant, si le Pentateuque eût été l'ouvrage de Moïse, le manuscrit autographe devait encore exister, et il est inconcevable qu'un livre si précieux fût laissé dans un oubli absolu , surtout lorsqu'en cette inauguration du temple, une foule d'objets moins importants, moins appropriés au sujet, sont relatés et mentionnés.

Une autre circonstance encore digne de remarque, est que dans les livres de Salomon , dans les psaumes réellement de David *, et même dans les

' Voyez VHistoire eritiqtie du Fieux Teêtament, par R. Simon, chap. 6 et 6, etc. et le Tructatut philo: polit chap. s, 9 et 10, traduit soos le nom de Recherches curieuses d'un esprit désintéresêé, etc. Cologne, 1873, in-I2.

> On sait, et le texte hébreu déclare, qu*uo grand nombre ne sont pas de David : plusieurs chapitres d'Isale sont évi> demmeot dans le même cas. Au chap. xu, vers. 2, oo trouve un

RECHERCHES NOUVELLES

prophéties d'Isaîe , Ton ne trouve presque aucune citation que Ton puisse rapporter avec évidence au Pentateuque. Il faut descendre jusqu'au règne de Josias, pour en découvrir une indication probable; le passage qui la contient mérite d'être cité en entier, pour en bien scruter les détails. ( Voyez Reg. lib. II , cap. xxii. )

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