‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 116 sur 466 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

FREEPORT, -vêtu simplement, mais proprement, avec un large chapeau, FABRICE.

FABRICE

Ah ! Dieu soit béni, vous voilà de retour , monsieur Freeport ; comment vous trouvez-vous de votre voyage h la Jamaïque?

FREEPORT.

Fort bien , monsieur Fabrice. J'ai gagné beaucoup , mais je m'en* nuie. ( au garçon du café. ) Hé, du chocolat, les papiers publics ; on a plus de peine à s'amuser qu'à s'enrichir.

FABRICE

Voulez-vous les feuilles de Frelon ?

FREEPORT.

Non , que m'importe ce fatras ? Je me soucie bien qu'une araignée dans le coin d'un mur marche sur sa toile pour sucer le sang des mouches! Donnez les gazettes ordinaires. Qu'y a-t -il de nouveau

dans L'état ?

Bien pour le présent. , •

FREEPORT.

Tant mieux $ moins de nouvelles , moins de sottises. Comment vont vos affaires, mon ami? Avez -vous beaucoup de monde chez vous? qui logez-vous à présent ?

FABRICE

Il est venu ce matin un vieux gentilhomme qui ne veut voir personne.

FREEPORT.

Il a raison : les hommes ne sont pas bons à grand'chose ; fripons ou sots , voilà pour les trois quarts j et pour l'autre quart il se tient chez soi.

FABRICE

Cet homme n'a pas même la curiosité de voir une femme charmante que nous avons dans la maison.

FREEPORT.

Il a tort. Et quelle est cette femme charmante ?

FABRICE

Elle est encore plus singulière que lui ; il y a quatre mois qu'elle

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est chez moi, et qu'elle n'est pas sortie de son appartement; elle s'appelle Lindane , mais je ne crois pas que ce soit son véritable nom.

,; ' FREEPORT. *

C'est sans doute une honnête Femme , puisqu'elle loge ici * FABRICE.

. Oh! elle est bien plus qu'honnête; elle est belle, pauvre et vertueuse : entre nous, elle est dans la dernière misère , et elle est hère à l'excès.

FREÉPOfeT.

Si cela est, elle a bïen'plus tort que votre vieux gentilhomme. FABRICE.

Oh ! point ,. sa fierté est encore une vertu de plus;, elle consiste à se priver dû nécessaire etàue vouloir pas qu'on le sachet elle travaille de ses mains pour gagner de quoi me payer , ne se plaint jamais , dévore ses larmes; j'ai mille peines ji lui faire garder peur ses besoins l'argent de son loyer; il faut des ruses incroyables pour faire passer jusqu'à elle les moindres secours ; je lui compte tout ce que je lui fournis à moitié de ce qu'il coûte : quand elle s'en apetçoit, ce sont des querelles qu'on ne peut apaiser, et c'est la seule qu'elle ait eue dans la maison : enfin , c'est un prodige de malheur , de noblesse et de vertu ; elle m'arrache quelquefois des larmes d'admiration et de tendresse. •

FREEFORT.

Vous êtes bien tendre ! je ne m'attendris point, moi; je n'admire

personne , mais j'estime Écoutez ^icomme je m'ennuie , je veux

voir cette. femme-là;, elle m'amusera.

• • ■ '. . -FABRICE

Oh ! monsieur , elle ne reçoit presque jamais 4e visites, Nous aviops un milordqui venait quelquefois chez elle , mais elle ne voulait point lui parler tans que ma femme fût présente t depuis quelque temps il n'y vient plus, et elle vit pltM retirée que jamais.

FREEPORT.

J'aime qu'on se retire : je hais la Cohue aussi-bien qu'elle : qu'on me la fasse venir; où est son appartement ?

FABRICE

Le voici , de plain-pied au café.

J i FkfeË.PORT.

Allons, je veux entrer.

FABRICE

Cela ne se peut pas.

FREEPORT.

Il faut bien que cela se paisse ; oh est la difficulté d'entrer dans une chambre ? Qu'on m'apporte chez elle mon chocolat et les gazettes. ( il tire. *a montre.) Je n'ai pas beaucoup de temps à perdre; mes affaires m'appellent à deux heures.

( il pouise la porte et entre.)

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