SCÈNE V
FREEPORT, -vêtu simplement, mais proprement, avec un large chapeau, FABRICE.
FABRICE
Ah ! Dieu soit béni, vous voilà de retour , monsieur Freeport ; comment vous trouvez-vous de votre voyage h la Jamaïque?
FREEPORT.
Fort bien , monsieur Fabrice. J'ai gagné beaucoup , mais je m'en* nuie. ( au garçon du café. ) Hé, du chocolat, les papiers publics ; on a plus de peine à s'amuser qu'à s'enrichir.
FABRICE
Voulez-vous les feuilles de Frelon ?
FREEPORT.
Non , que m'importe ce fatras ? Je me soucie bien qu'une araignée dans le coin d'un mur marche sur sa toile pour sucer le sang des mouches! Donnez les gazettes ordinaires. Qu'y a-t -il de nouveau
dans L'état ?
Bien pour le présent. , •
FREEPORT.
Tant mieux $ moins de nouvelles , moins de sottises. Comment vont vos affaires, mon ami? Avez -vous beaucoup de monde chez vous? qui logez-vous à présent ?
FABRICE
Il est venu ce matin un vieux gentilhomme qui ne veut voir personne.
FREEPORT.
Il a raison : les hommes ne sont pas bons à grand'chose ; fripons ou sots , voilà pour les trois quarts j et pour l'autre quart il se tient chez soi.
FABRICE
Cet homme n'a pas même la curiosité de voir une femme charmante que nous avons dans la maison.
FREEPORT.
Il a tort. Et quelle est cette femme charmante ?
FABRICE
Elle est encore plus singulière que lui ; il y a quatre mois qu'elle
L'ÉCOSSAISE. 7 i5
est chez moi, et qu'elle n'est pas sortie de son appartement; elle s'appelle Lindane , mais je ne crois pas que ce soit son véritable nom.
,; ' FREEPORT. *
C'est sans doute une honnête Femme , puisqu'elle loge ici * FABRICE.
. Oh! elle est bien plus qu'honnête; elle est belle, pauvre et vertueuse : entre nous, elle est dans la dernière misère , et elle est hère à l'excès.
FREÉPOfeT.
Si cela est, elle a bïen'plus tort que votre vieux gentilhomme. FABRICE.
Oh ! point ,. sa fierté est encore une vertu de plus;, elle consiste à se priver dû nécessaire etàue vouloir pas qu'on le sachet elle travaille de ses mains pour gagner de quoi me payer , ne se plaint jamais , dévore ses larmes; j'ai mille peines ji lui faire garder peur ses besoins l'argent de son loyer; il faut des ruses incroyables pour faire passer jusqu'à elle les moindres secours ; je lui compte tout ce que je lui fournis à moitié de ce qu'il coûte : quand elle s'en apetçoit, ce sont des querelles qu'on ne peut apaiser, et c'est la seule qu'elle ait eue dans la maison : enfin , c'est un prodige de malheur , de noblesse et de vertu ; elle m'arrache quelquefois des larmes d'admiration et de tendresse. •
FREEFORT.
Vous êtes bien tendre ! je ne m'attendris point, moi; je n'admire
personne , mais j'estime Écoutez ^icomme je m'ennuie , je veux
voir cette. femme-là;, elle m'amusera.
• • ■ '. . -FABRICE
Oh ! monsieur , elle ne reçoit presque jamais 4e visites, Nous aviops un milordqui venait quelquefois chez elle , mais elle ne voulait point lui parler tans que ma femme fût présente t depuis quelque temps il n'y vient plus, et elle vit pltM retirée que jamais.
FREEPORT.
J'aime qu'on se retire : je hais la Cohue aussi-bien qu'elle : qu'on me la fasse venir; où est son appartement ?
FABRICE
Le voici , de plain-pied au café.
J i FkfeË.PORT.
Allons, je veux entrer.
FABRICE
Cela ne se peut pas.
FREEPORT.
Il faut bien que cela se paisse ; oh est la difficulté d'entrer dans une chambre ? Qu'on m'apporte chez elle mon chocolat et les gazettes. ( il tire. *a montre.) Je n'ai pas beaucoup de temps à perdre; mes affaires m'appellent à deux heures.
( il pouise la porte et entre.)
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