‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 117 sur 466 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

L INDAME, paraissant tout effrayée, PO LL Y la suit 5

FREEPORT, FABRICE.

LINDANE

Eh , mon Dieu ! qui entre ainsi chez moi avec tant de fracas? Monsieur, tous me paraissez peu civil, et vous devriez respecter davantage ma solitude et mon sexe.

FREEPORT.

Pardon, (à Fabrice, ) Qu'on m'apporte mon chocolat, vous dis-jc.

FABRICE

Oui, monsieur, si madame le permet.

(Freeport s'assied près d'une table, lit la gazette, et jette un coup d'oeil •ur Lindane et sur Polly : il ôte ton chapeau et le remet. )

POLLY

Cet homme me parait familier.

FREEPORT.

Madame, pourquoi ne vous asseyez-vous pas quand je suis assis?

LINDANE

Monsieur , c'est que vous ne devriez pas l'être , c'est que je suis très-étonnée, c'est que je ne reçois point de visites d'un inconnu.

FREEPORT. • *

Je suis très-connu : je m'appelle Freeport , loyal négociant, riche ; in formez- vous de moi à la course.

flNDANE.

Monsieur , je ne connais personne en ce pays-là , et tous me feriez plaisir de ne point incommoder une femme à qui vous devez quelques égards. [ , ^

FREEPORT.

Je ne prétends point vous incommoder ; je prends mes aises , prenez les vôtres ; je lis les gazettes , travaillez en tapisserie , et prenez du chocolat avec moi... ou sans moi»., comme vous voudrez.

POLLY

Voilà un étrange original !

LINDANE

ciel ! quelle visite je reçois! Et milord ne vient point ! Cet homme bizarre m'assassine ; je ne pourrai m'en défaire ; comment M. Fabrice a-t-il pu souffrir cela?. il faut bien s'asseoir.

( elle s'assied et, travaille a son. ouvrage. ) ( un garçon apporte du chocolat : Freeport eu prtnd tans en offrir; il parle et boit par reprises.)

FREEPORT.

Écoutez. Je ne suis pas homme à complimens ; on m'a -dit de vous... le plus grand bien qu'on puisse dire d'une femum : vous êtes pauvre et. vertueuse; mais on ajoute que vous êtes fiëre ? et cela n'est pas bien.

POLLY

Et qui vous a dit tout cela , monsieur ?

L'ÉCOSSAISE. 7 i 7

FREEPORT.

Parbleu/ c'est le maître de la maison, qui est un très-galant homme , et que j'en crois 1 sur sa parole.

LINDANE

C'est un tour qu'il vous joue ; il vous a trompé ,, monsieur ; non

pas sur la fierté , qui n'est que le partage de la vraie modestie ; non

pas sur la vertu , qui est mon premier devoir ; mais sur la pauvreté

dont il me soupçonne. Qui n'a besoin de rien n'çst jamais pauvre,

FREEPORT. é

Vous ne dites pas la vérité , et cela est encore plus mal que d'être fiere : je sais mieux que vous que vous manquez de tout , et quelquefois même vous vous dérobez un repas.

POLLY. •'

C'est par ordre du médecin.

FREEPORT.

Taisez- vous ; est-ce que vous êtes fière aussi , vous ?

POLLY

O l'original ! l'original !

FREEPORT.

En un mot , ayez de l'orgueil ou non , peu m'importe. J'ai fait un voyage à la Jamaïque > qui m'a valu cinq mille guinées ; je me suis fait une loi ( et ce doit être celle de tout bon chrétien ) de donner toujours le dixième de ce que je gagne ; c'est une dette que ma for- * tune doit payer à l'état malheureux où vous êtes... oui , où vous êtes, et dont vous ne voulez pas convenir. Voilà ma dette de cinq cents guinées payée. Point de remercîment , point de reconnaissance ; gardez l'argent et le secret.

(il jette une grosse bourse sur la table. ) POLLY.

Ma foi , ceci est plus original encore.

LINDANE se levant et se détournant.

Je n'ai jamais été si confondue. Hélas ! que tout ce qui m'arrive m'humilie ! quelle générosité ! mais quel outrage!

FREEPORT continuant à lire les galettes et à prendre son chocolat.

L'impertinent gazetier ! le plat animal ! peut-on dire de telles pauvretés avec un ton si emphatique ? Le roi est venu en haute personne. Eh, malotru ! qu'importe que sa personne soit haute ou petite? dis le fait tout rondement.

L I N D A NE s'approcbant de lui,

Monsieur...

FREEPORT.

Eh bien ?

Ce que vous faites pour moi me surprend plus encore que ce que

vous dites j mais je n'accepterai certainement point l'argent que

vous m'offrez : il faut vous avouer que je ne me crois pas en état de

vous le rendre.

FREEPORT.

Qui vous parle de le rendre ?

LINDANE

Je ressens jusqu'au fond du cœur toute la vertu de votre procédé , mais la mienne ne peut en profiter : recevez mon admiratiou ;

c'est tout ce que je puis.

POLLY

Vous êtes cent fois plus singulière que lui. Eh ! madame, dans

l'état ou vous êtes, abandonnée de tout le monde, avez-vous perdu

l'esprit , de refuser un secours que le ciel vous envoie par la main

du plus bizarre et du plus galant homme du monde?

* FREEPORT.

Hé ! que veux-tu dire*, toi? en quoi suis-je bizarre ?

POLLY

Si vous ne prenez pas pour vous, madame, prenez pour moi; je vous sers dans votre malheur , il faut que je profite au moins de cette bonne fortune. Monsieur, il ne faut plus dissimuler; nous sommes dans la dernière misère , et , sans la bonté attentive du maître du café, nous serions mortes de froid et de faim. Ma maîtresse a caché son état à ceux qui pouvaient lui rendre service ; vous l'avez su malgré elle , obligez-la malgré elle à ne pas se priver du nécessaire que le ciel lui envoie par vos mains généreuses.

LINDANE

Tu me perds d'honneur , ma chère Polly.

POLLY

* Et vous vous perdez de folie , ma chère maîtresse.

LINDANE

Si tu m'aimes, prends pitié de ma gloire; ne me réduis pas à mourir de honte pour avoir de quoi vivre.

FREEPORT toujours Usant.

Que disent ces bavardes-là ?

POLLY

Si vous m'aimez , ne me réduisez pas à mourir de faim par vanité.

LINDANE

Polly, que dirait milord, s'il m'aimait encore , s'il me croyait capable d'une telle bassesse? J'ai toujours feint avec lui de n'avoir* besoin d'aucun secours , et j'en accepterais d'un autre ; d'un inconnu !

POLLY Vous avez mal fait de feindre , et vous faites très-mal de refuser. Miiord ne dira rien , car il vous abandonne.

LINDANE

Ma chère Polly , au nom de nos malheurs , ne nous déshonorons point : congédie honnêtement cet homme estimable et grossier , qui sait donner, et qui ne sait pas vivre- dis-lui que, quand 1 une fille accepte d'un homme de tels présens, elle est toujours soupçonnée d'en payer la valeur aux dépens de sa vertu.

FREEPORT toujours prenant son chocolat et lisant.

Hem , que dit-elle là ?

P O L L Y s'approchant de lui.

Hélas ! monsieur, elle dit des choses cfui me paraissent absurdes; elle parle de soupçons; elle dit qu'une fille..*

L'ÉCOSSArSE. 7 , 9

FREEPORT.

Ah, ah! est-ce qu'elle est fille ? ^

pqlly.

Oui, monsieur , et moi aussi.

FREEPORT.

Tant mieux; elle dit donc qu'une fille ?...

POLLY

Qu'une fille ne peut honnêtement accepter d'un homme.

FREEPORT.

Elle ne sait ce qu'elle dit ; pourquoi me soupçonner d'an dessein malhonnête quand je fais une action honnête ?

POLLY

Entendez-vous, mademoiselle?

LINDANE

Oui, j'en tends, je l'admire, et je suis inébranlable dans mon refus. Polly , on dirait qu'il m'aime : oui , ce méchant homme de Frelon le dirait, je serais perdue.

POLLY allant vers Freeport.

Monsieur, elle craint que vous ne l'aimiez.

FREEPORT.

Quelle idée ! comment puis-je l'aimer? je ne la connais pas. Rassurez-vous, mademoiselle, je ne vous aime point du tout. Si je viens dans quelques années a vous aimer par hasard, et vous aussi à m'aimer, à la bonne heure... comme vous vous aviserez , je m'aviserai. Si vous vous en passez, je m'en passerai. Si vous dites que je vous ennuie, vous m'ennuierez Si vous voulez ne me revoir jamais, je ne vous reverrai jamais Si vou9 voulez que je revienne, je reviendrai. Adieu , adieu. ( il tire sa montre* ) Mon temps se perd , j'ai des affaires: serviteur.

LINDANE

Allez, monsieur, emportez mon estime et ma reconnaissance; mais surtout emportez votre argent, et ne me faites pas rougir davantage.

FREEPORT.

Elle est folle.

LINDANE

Fabrice ! monsieur Fabrice ! à mon secours , venez.

FABRICE arrivant en hâte.

Quoi donc , madame ?

LINDANE loi donnant la bourse.

Tenez, prenez ctette bourse que monsieur a laissée par mégarde; remettez-la lui, je vous en charge; assurez-le de mon estime; et sachez que je n'ai besoin du secours de personne.

FABRICE prenant 1* bourse.

Ah ! monsieur Freeport, je vous reconnais bien à cette bonjie action ; mais comptez que mademoiselle vous trompe , et qu'elle en a très-grand besoin. m

7 ao TllÉATRE.

LINDANE

Non , cela n'est pas vrai. Ah ! monsieur Fabrice ! est-ce vous qui

me trahissez?

FABRICE

Je vais vous obéir , puisque vous le voulez. ( bas à M. Freeport. ) Je garderai cet argent, et il servira , sans qu'elle le sache , à lui procurer tout ce qu'elle se refuse. Le cœur me saigne; son état et sa

vertu me pénètrent l'âme.

FREEPORT.

Elles me font aussi quelque sensation ; mais elle est trop fière.

Dites-lui que cela n'est pas bien d'être fière. Adieu.

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