‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 169 sur 466 · SCÈNE VIL LE MARQUIS, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL LE MARQUIS, LE CHEVALIER

LE CHEVALIER, de loin, se cachant le visage.

Ah! monsieur.

LE MARQUIS

Est-ce tous ?

Vous , malheureux !

. Je tombe à vos genoux,...

LE MARQUIS

Qu'avez-Tons fait ?

LE CHEVALIER

Une faute, une offense, Dont je ressens l'indigne extravagance , Qui pour jamais m'a servi de leçon , Et dont je viens vous demander pardon.

LE MARQUIS

Vous, des remords! vous! est-il bien possible?

LE CHEVALIER

Rien n'est plus vrai.

LE MARQUIS

Votre faute est horrible Plus que vous ne pensez : mais votre cœur Est-il sensible à mes soins ,. à l'honneur , A l'amitié ? vous sentez-vous capable D'oser me faire un aveu véritable, Sans rien cacher ?

LE CHEVALIER

Comptez sur ma candeur; Je Suis un libertin , mais point menteur ; Et mon esprit , que le trouble environne , Est trop ému pour abuser personne.

LE MARQUIS

Je prétends tout savoir.

LE CHEVALIER

Je vous dirai Que , de débauche et d'ardeur enivré Plus que d'amour , j'avais fait la folie De dérober une fille jolie Au possesseur de ses jeunes appas , Qu'à mon avis il ne mérite pas.

Je l'ai conduite à la forêt prochaine ,

Dans ce château de Laure et de Dormène.

Cest une faute , il est vrai , j'en convien ; Mais j'étais fou , je ne pensais à rien.

Cette Dorméne , et Laure sa compagne , Étaient encor bien loin dans la campagne.

En étourdi je n'ai point perdu temps ; J'ai commencé par des propos galans.

Je m'attendais aux communes alarmes , Aux cris perçans , à la colère , aux larmes ; Mais qu'ai- je tu! la fermeté , l'honneur, L'air indigné , mais calme arec grandeur.

Tout ce qui fait respecter l'innocence S'armait pour elle et prenait sa défense.

J'ai recouru , dans ces premiers momens , A l'art de plaire , aux regards séduisans , Aux doux propos , à cette déférence

Sui fait souvent pardonner la licence, ais , pour réponse , Acanthe , à deux genoux , M'a conjuré de la rendre chez vous ; Et c'est alors crue ses yeux moins sévères Ont répandu des pleurs involontaires.

LE MARQUIS

Qne dites-vous ?

LE CHEVALIER

Elle voulait en vain Me les cacher de sa charmante main $ Dans cet état, sa grâce attendrissante Enhardissait mon ardeur imprudente ; Et , tout honteux de ma stupidité , J'ai voulu prendre un peu de liberté.

Ciel ! comme elle a tancé ma hardiesse !

Oui , j'ai cru voir une chaste déesse , Qui rejetait de son auguste autel L'impur encens qu'offrait un criminel.

LE MARQUIS

Ah ! poursuivez.

LE CHEVALIER

Comment se peut-il faire

Su'ayant vécu presque dans la misère , ans la bassesse et clans l'obscurité , Elle ait cet air et cette dignité , Ces sentimens , cet esprit , ce langage , Je ne dis pas au-dessus du village , De son état , de son nom , de son sang, Mais convenable au plus illustre rang?

Non, il n'est point de mère respectable Qui , condamnant l'erreur d'un fils coupable , Le rappelât avec plus de bonté A la vertu dont il s'est écarté; # •

N'employant point l'aigreur et la colère , Fière et décente , et plus sage qu'austère , De vous surtout elle a parlé long-temps...

LE MARQUIS* De moi?...

LE CHEVALIER

Montrant à mes égaremens Votre vertu , qui devait , disait-elle , # •

Être à jamais ma honte ou mon modèle.. .

Tout interdit , plein d'un secret respect ,

8oo THÉÂTRE.

Que je n'avais senti qu'à son aspect ,

Je suis honteux , mes fureurs se captivent.

Dans ce moment, les deux dames arrivent;

Et, me voyant maître de leur logis

Avec Acanthe et deux ou trois bandits,

D'un juste effroi leur âme s'est remplie.

La plus âgée en tombe évanouie : ,

Acanthe en pleurs la presse dans ses bras $

Elle revient des portes du trépas :

Alors , sur moi fixant sa triste vue ,

Elle retombe et s'écrie éperdue :

Ah! je crois voir Gernance.... c'est son fils,

C'est lui.... je meurs.... A ces mots je frémis $

Et la douleur , l'effroi de cette dame ,

Au même instant ont passé dans mon âme.

Je tombe aux pieds de Dormène , et je sors ,

Confus, soumis, pénétré de remords.

LE MARQUIS

Ce repentir dont votre âme est saisie Charme mon cœur et nous réconcilie. Tenez , prenez ce paquet important , . Lisez-le seul , pesez-le mûrement:

Et si pour moi vous conservez , Gernance , Quelque amitié , quelque condescendance , Promettez-moi , lorsqu'Acanthe en ces lieux Pourra paraître à vos coupables yeux , D'avoir sur vous un assez grand empire Pour lui cacher ce que vous allez lire.

pLE CHEVALIER.

Oui , je tous le promets ; oui.

LE MARQUIS

Vous verrez L'abtme affreux d'où vos pas sont tirés.

LE CHEVALIER

Comment?

LE MARQUIS

Allez, vous tremblerez, tous dis-je.

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