‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 212 sur 466 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

NINON, le jeune GOURVILLE, LISETTE.

NINON

Eff bien ! chère Lisette , Ma petite ambassade a-t-elle été bien faite ? Son frère a-t-il de vous reçu son contingent?

LISETÏÊ.

Oui , madame , à la fin il a reçu l'argent.

NINON

Est— il bien satisfait?

LISETTE

Point du tout , je vous jure.

NINON

Comment ?

LISETTE

Oh ! les savans sont d'étrange nature.

Quel étonnant jeune homme et qu'il est triste et sec! Vous l'eussiez vu courbe sur un vieux livre grec; Un bonnet sale et gras qui cachait sa figure * De l'encre au bout des doigts , composaient sa parure ; Dans un tas de papiers il était enterré ; Il se parlait tout bas comme un homme égaré.

De lui dire deux mots je me suis hasardée ; Madame , il ne m'a pas seulement regardée.

( en élevant la toîz. )

« J'apporte de l'argent, monsieur, qui vous est dû;

» Monsieur, c'est de l'argent. » Il n'a rien répondu;

I! a continué de feuilleter, d'écrire.

J'ai fait avec Picard un grand éclat de rire :

Ce bruit Ta réveillé. « Voilà deux mille écus ,

« Monsieur , que ma maîtresse avait pour vous reçus. »

— « Hem ! qui ? quoi ? m'â-t-il dit : allez chez les notaires;

» Je n'ai jamais , ma bonne , entendu leswrffaires :

» Je ne me mêle point de ces pauvretés-là. »

— a Monsieur, ils sont à vous , prenez-les , lés voilà. »

Il a repris soudain papier , plume , écritoire.

Picard , l'interrompant a demandé pour boire.

•« Pourquoi boire? a-t-il dit : fi ! rien n'est si vilain

» Que de s'accoutumer à boire si matin ! »

Enfin , il a compris ce qu'il devait entendre ;

« Voilà les sacs, dit-il , et vous pouvez y prendre

» Tout ce qu'il vous plaira pour la commission : »•

Nous avons pris, madame , avec discrétion.

Il n'a pas un moment daigné tourner la Ute Pour voir de nos cinq doigts la modestie honnête ; Et nous sommes partis avec étonuement, Sans recevoir pour vous le moindre compliment. Avez-vous vu jamais un mortel plus bizarre ?

NINON

H en faut convenir, son caractère est rare.

La nature a conçu des desseins différera »

Alors que son caprice a formé ces en fans.

Un contraste parfait est dans leurs caractères ; Et le jouir et la nuit ne sont pas plus contraires.

Le jeune GOÙRVILLE.

Je l'aime cependant du meilleur de mon cœur.

LISETTE

Moi, de tout mon pouvoir , je l'aime aussi , monsieur. J'ai toujours remarqué, sans trop oser le dire, Que vous aimez assez les gens qui vous font rire.

NINON

Je ne ris point de lui , Lisette , je le plains ; Il a le cœur très-bon , je le sais : mais je crains Que cette aversion des plaisirs et du monde , Des usages, des* mœurs l'ignorance profonde, Ce goût pour la retraite et cette austérité , Ne produisent bientôt quelque calamité.

Pour ce monsieur Garant sa pleirte confiance Alarme ma tendresse , accroît ma défiance :

Souvent un esprit gauche, en sa simplicité, Croyant faire le bien , fait le mal par bonté.

Le jeuue GOURVILLE.

Oh ! je vais de ce pas laver sa tête aînée :

De sa sotte raison la mienne est étonnée :

Je lui parlerai net , et je veux à la fin , Pour le débarbouiller, en faire un libertin.

NINON

Puissiez-vous tous les deux être plus raisonnables I Mais le monde aime mieux des erreurs agréables , Et d'un esprit trop vif la piquante gaîté , Qu'un précoce Caton , de sagesse hébété, Occupe tristement de mystiques systèmes , Inutile aux humains et dupe des sots mêmes.

• Le Jeune GOUBVILLE.

Il faut vous avouer qu'avec discrétion Dans mes amours nouveaux je me sers de son nom , Afin que , si la mère a jamais connaissance Des mystères secrets de notre intelligence , Aux mots de syndérèse et de componction , La lettre lui paraisse une exhortation ,

86o THÉÂTRE.

Un essai de morale envoyé par mon frère.

Nous écrivons tous deux d'un même caractère ; En un mot, sous son nom j'écris tous mes billets. En son nom prudemment les messages sont faits : C'est un fort grand plaisir que ce petit mystère. NINON.

Il est un peu scabreux , et je crains cette mère. Prenez bien garde , au moins ; vous vous y méprendrez : Vos discours de vertu seront peu mesurés ; Tout sera reconnu.

Le jeune GOURVILLE.

Le tour est assez drôle.

NINON

Mais c'est du loup berger que vous jouez le rôle.

D'ailleurs , je suis très-bien déjà dans la maison; À la mère toujours je dis qu'elle a raison ; Je bois avec le père et chante avec la fille j Je deviens nécessaire à toute la famille.

Vous ne me blâmez pas?

NINON

Pour ce dernier point, non.

LISETTE

Ma foi, les jeunes gens ont souvent bien du bon.

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