‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 213 sur 466 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GOURVILLE l'aîné, tenant un livre, le jeune GOURVILLE j tous deux arrivent et continuent la conversation : l'ainé est vêtu de noir, la perruque de travers , l'habit mal boutonné. ,

Le jeune GOURVILLE.

N'es-tu donc pas bonteux en effet à ton âge De vouloir devenir un grave personnage ?

Tu forces ton instinct par pure vanité, Pour parvenir un jour à la stupidité.

Qui peut donc contre toi t'inspirer tant de haine ? Pour être malheureux tu prends bien de la peine ! Que dirais-tu d'un fou qui des pieds et des mains Se plairait d'écraser les fleurs de ses jardins , , De peur d'en savourer le parfum délectable ? Le ciel a formé l'homme animal sociable; Pourquoi nous fuir , pourquoi se refuser a tout? Être sans amitié , sans plaisirs et sans goût , C'est être un homme mort. la plaisante gloire , Que de gâter son vin , de crainte de trop boire ! Comme te voilà fait ! Le teint jaune et l'œil creux , Penses-tu plaire au ciel en te rendant hideux? Au monde, en attendant, sois très-sûr de déplaire. La charmante Ninon , qui nous tient lieu de mère , Voit avec grand chagrin qu'en ta propre maison ,

Loin d'elle et loin de moi , tu languis en prison : Est-ce monsieur Garant qui par son éloquence Nourrit de tes travers la lourde extravagance ? Allons , imite-moi, songe à te réjouir:

Je prétends malgré toi te donner du plaisir.

GOURVILLE Vaine.

De si vilains propos , une telle conduite

Me font pitié , monsieur ; j'en prévois trop la suite.

Vous ferez à coup sûr une mauvaise fin.

Je ne puis plus souffrir un si grand libertin.

De cette maison-ci je connais Tes scandales ,

Il en peut arriver des choses bien fatales :

Déjà monsieur Garant m'en a trop averti.

Je n'y veux plus rester, et j'ai pris mon parti.

Le jeune GOURVILLE.

Son accès le reprend.

GOURVILLE l'alni.

Monsieur Garant, mon frère, Que vous calomniez , est d'un tel caractère De probité , d'honneur.... de fer tu.... de....

Je voi Que déjà son beau style a passé jusqu'à toi.

GOURVILLE rainé.

II met discrètement la paix dans les familles ; Il garde la vertu des garçons et des filles ; Je voudrais jusqu'à lui , s/ il se peut , m'exalter : Allez dans le beau monde , allez vous y jeter ; Plongez-vous jusqu'au cou dans l'ordure brillante De ce monde effréné dont l'éclat vous enchante ; Moquez-vous plaisamment des hommes vertueux ; Nagez dans les plaisirs , dans ces plaisirs honteux , Ces plaisirs dans lesquels tout le jour se consume , Et la douceur desquels produit tant d'amertume.

Le jeune GOURVILLE.

Pas tant.

GOURVILLE l'aine*.

Allez, je sais tout ce qu'il faut savoir.

J'ai bien lu.

Le jeune GOURVILLE.

Va , lis moins , mais apprends à mieux voir.

Tu pourras tout au plus quelque jour faire un livre ; Mais dis-moi , mon pauvre homme, avec qui peux-tu vivre ?

GOURVILLE laine*.

Avec personne.

Le j«une GOURVILLE.

Quoi ! tout seul , dans un désert ?

V GOURVILLE Talné.

Oh! je fréquenterai souvent madame Aubert.

86a THÉÂTRE.

Le jeune GOUR VILLE en riant

Madame Aubert !

GOURVILLE i»aln4\ Eh oui , madame Aubert.

Le jeune GOURVILLE.

Parente Du marguHlipr Garant?

GOURVILLE l'aîné.

Oui , pieuse et savante, D'un esprit transcendant, d'un mérite accompli»

Le jeune GOURVILLE.

La connais-tu ?

GOURVILLE l'aine.

Non ; mais son logis est rempli Des gens les plus versés dans les Vertus pratiques. Elle connaît à fond tous les auteurs mystiques , Elle reçoit souvent les plus graves docteurs , Et force gens de bien qu'on ne voit point ailleurs.

Le jeune G^OURVILLE.

Madame Aubert t'attend ?

GOURVILLE Vaine.

Oui; mon tuteur fidèle, * Monsieur Garant, me mène enfin dîner cbez elle.

Chez sa cousine ?

GOURVILLE l'aîné.

Eh oui.

Le jeune GOURVILLE.

Cette femme de bien?

GOURVILLE l'aîné*.

Elle-même , et je veux , après cet entretien , Ne hanter désormais que de tels caractères ,' Des dévots éprouvés , secs, durs, atrabilaires. Je ne veux plus vous voir, et je préfère un trou , Un ermitage, un antre....

Le -jeune GOURVILLE en l'embrassant.

Adieu, mpn pauvre fou.

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