‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 237 sur 466 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

NINON, GOURVILLE l'aîné, GOURVILLE 1» jeune, amenant

M. et M*». AGNANT ; LISETTE, PICARD.

Le jeune GOURVILLE.

Adorable Ninon, daignez tranquilliser Notre madame Agnant qu'on ne peut apaiser.

M. AGNANT. '

Elle a tort.

M*". AGNANT.

Oui, j'ai tort quand ma fille est perdue, Qu'on ne me la rend point!

Le jeune GOURVILLE.

Eh mon Dien ! je me tue De vous dire cent fois qu'elle est en sûreté.

H m : AGNANT.

Est-ce donc ce benêt.... ou toi, jeune éventé , Qui m'as pris ma Sophie?

GOURVILLE l'aîne*.

Hélas ! soyez très-sûre Que je n'y prétends rien.

Le jeune GOURVILLE,

Eh bien , moi , je vous jure "Que j'y prétends beaucoup.

U m *. AGNANT.

Va , tu n'es qu'un vaurien , Un fort mauvais plaisant , sans un écu de bien. J'avais un avocat dont j'étais fort contente ; Je prétends qu'il revienne et veux qu'il instrumente Contre toi pour ma fille; et tes cent mille francs Ne me tromperont pas , mon ami , plus long-temps ; Ni vous non plus , madame.

NINON

Écoutez-moi , de grâce.

Souffrez sans vous fâcher que je vous satisfasse.

M m < AGNANT.' Ah! souffrez que je crie; et, quand j'aurai crié , Je yeux crier encore. r

M. AGNANT.

Eh ! tais-toi , ma moitié.

Madame Ninon parle; écoutons sa.ns.rien dû**,

NINON

Mes bons , mes chers voisins , daignez d'abord in'iastruir* Si c'est votre intérêt et votre volonté

LE DÉPOSITAIRE. .go3

De donner votre fille et sa propriété A mon jeune Gourville, en cas que par mon compte A cent bons mille francs sa fortune se monte?

M. AGNANT.

Oui , parbleu , ma voisine.

NINON

Eh bien , je vous promets Qu'il aura cette somme»

!!»•. At^ANTl

Ah ! cela va bfen.... Mais Pour finir ce marché que de grand c&ûr j^approtrte, Pour marier SopKe, il faut (Jo/oti la retrouve; On ne peut rien sans éHe.

NINONl

Eh bien , je veux encor M'engager avec vous à rendre ce trésor.

' M. et M»*. AGNANT.

Ah!

NIN'O*

Mais auparavant , je me flatte , j'espère Que vous me laisserez finir ma grande affaire Avec le vertueux, le bon monsieur Garant.

M* é . AGITANT.

Oui, passe; et puis la mienne ira pareillement.

PICABD.

Et puis la mienne aussi.

M. AGNANTi

C'est une comédie; Personne ne s'entend et chacun se marie.

(à Gburàlle Palnl.) ,

Soupera-t-on bientôt? Allons, mon grand flandrm', H faut que je t'apprenne à te connaître en vin. GOUItVlXLE Tahië.

(àNiion.) -

J'y suis bien neuf encor... A- tout ce grand mystère Ma présence, madame, est-elle nécessaire?

NINON

Vraiment oui ; demeurez t vous verrez avec nous Ce que monsieur Garant veut bien faire pour vous : Et nous aurons besoin de votre signature.

LISETTE

Je sais signer aussi.

NINOtf.

Nous allons tout conclure.

Eh bien , tu vois , ma femme ! et je l'avais bfcitf dit , Que madame Ninon , avec soir gr and esprit , Saurait arranger tout. *

9o4 THÉÂTRE.

M»*. AGNANT.

Je ne vois rien paraître.

NINON

Voilà monsieur Garant , vous allez tout connaître. SCÈNE V.

Les Précède** , M. GARANT, après avoir salué la compagnie , qui se range d'un côté' , tandis que M. Garant et Ninon se mettent de l'antre , les domestiques derrière.

H. GARANT, en serrant la main de Ninon.

La raison , l'intérêt, le bonheur vous attend. Voici notre acte en forme et dressé congrûment , Avec mesure et poids , d'une manière sage , Selon toutes les lois, la coutume et l'usage.

(à M m «. Agnant.) (à M. Agnant.)

Madame, permettez... un moment, mon voisin.

NINON

De mon côté , je tiens un charmant parchemin.

M. GARANT

Le ciel le bénira ; mais , avant d'y souscrire ,

A l'écart, s'il vous plait, mettons-nous pour le lire.

NINON

Non : mon cœur est si plein de tons vos tendres soins,

Que je n'en puis avoir ici trop de témoins i

Et même j'ai mandé des amis , gens d'élite ,

Qui publîront mon choix et tout votre mérite.

Nous souperons ensemble : ils seront enchantés

De votre prud'homie et de vos loyautés.

Sans doute ce contrat porte en gros caractères

Les deux cent mille francs qui sont pour les deux frères?

M. GARANT

J'ignore ce qu'on peut leur devoir en effet, Et cela n'entre point dans l'état mis au net Des stipulations entre nous énoncées.

Ce sont, vous le savez, des affaires passées; Et nous étions d'accord qu'on n'en parlerait plus.

H. AGNANT,

Gomment ?

M»". AGNANT.

A tout moment cent mille francs perdus !

M* fille aussi ! sortons de ce franc coupe-gorge ,

(Montrant le jeune Gourville.)

Ou chacun me trompait , oh ce traître m'égorge.

(à Gourville l'aîné.)

Et c'est vous, grand nigaud , dont les séductions M'ont valu mes chagrins , m'ont causé tant d'affronts ! Ma fille patra cher son énorme sottise.

GOURVIbliEi'atQé.

Vou* vous trompez.

Voici le moment de la crise.

LE DÉPOSITAIRE. 9 ô5

Le jeune GOU 11 VILLE, arrêtant M. et M m *. Agitant, et les ramenant tous* deux par la main.

Mon Dieu! ne sortez point; restez, mon cher Agnant': Quoi qu'il puisse arriver, tout finira gâtaient.

NINON a M. Garant dans un coin du théâtre, tandis que le reste des 4 acteurs est de l'autre. *

11 faut les adoucir par de bonnes paroles.

M. GARANT

Oui , qui ne disent rien ; là.... des raisons frivoles , Qu'on croit valoir beaucoup.

NINON

Laissez-moi m'expliquer :

Et, si dans mes propos un mot peut vous choquer, N'en faites pas semblant.

M. GARANT

Ah ! vraiment , je n'ai garde.

M*". AGNANT à M. Agnant.

Que disent-ils de nous?

' NINON 4 M. Garant.

Et si je me hasarde De vous interroger, alors vous répondrez.... -,

Madame, et vous, G#urville, enfin vous apprendrez Quels sont mes sentimens et quelles sont mes vues.

M"". AGNANT.

Ma foi , jusqu'à présent elles sont peu connues.

. NINON à M me . Agnant.

Vous voulez votre fille et de l'argent comptant?

M*'. AGNANT.

Oui , mais rien ne nous vient.

'' NINON

i- Il fant premièrement Vous mettre tous au fait.... Feu monsieur dé Gourville Me confia ses fils , et je leur fus utile :

Il ne put leur laisser rien- par son testament; Vous en sa vez la cause .

M—. AGNANT.

Oui.

NINON

Mais , par supplément , Il voulut faire choix d'un fameux personnage , Justement honoré dans tout le Voisinage , Et bien recommandé par des gens vertueux Et ses amis secrets , tous bien d'accord entre eux t Et cet homme de bien , nommé son légataire , *

Cethomme honnête et franc, c'est monsieur.

M. GARANT lésant la référence à la compagnie.

C'est me faire Mille fois trop d'honneur.

NINON

C'est à lui qu'on légua Le* deux cent mille francs qu'en hâte il s'appliqua. Des esprits prévenus eurent la fausse idée Qu'une somme si forte et par lui possédée M'était rien qu'un dépôt, qu'entre ses mains il tient Pour le rendre aux enfans auxquels il appartient* Mais il n'est pas permis, dit-on, qu'ils en jouissent; . C'est un crime effroyable et que les lois punissent.

(a M, Garant.)

N'est-ce pas?

M. GARANT

Oui, madame.

NINON

Et ces graves délits , Comment les nomme-t-on?

M. GARANT

Des fidéicommis.

NINON

Et , pour se mettre en règle , il faut qu'un honnête homme Jure qu'à son profit il gardera la somme?

M. GARANT

Oui , madame. •

I* feu» GOUR VILLE.

Ah! fort bien.

H. AGNÀÏIT.

Et monsieur a juré Qu'il gardera le tout?

M. GARANT

Oui , je le garderai

M»*. AGNANT au jeune GonrriUe.

De ta femme, ma foi , voilà la dot payée.

J'enrage. Ah! c'en est tropt

NINON

Sojet moins effrayée , Et daignes, s'il vous plaît, m'écouter jusqu'au bout,

GOURVILLE Faîne.

Pour moi, de cet argent je n'attends rien du tout; Et je me sens, madame, indigne d'y prétendre.

Le jeune GOURVILLE.

Pour moi, je le prendrais tu moins pour le répandre.

NINON

Poursuivons.... Toujours prêt de me favoriser, Monsieur, me croyant riche , a voulu m'éponser, Afin que nous puissions, dans des -emplois utiles, Nous enrichir encor du bien des deux pupilles. M. GARANT.

Mais il ne fallait pas dire cela.

LE DÉPOSITAIRE. g« 7

NINON

Si fait Rien ne saurait ici faire 41 n meilleur effet.

( aux autres personnages. ) ^

Il faut vous dire enfin qu'aussitôt que GouryiUe Eut fait son testament, un ami difficile, Un esprit de travers, eut l'injuste soupçon * Que votre marguillier pourrait être un fripon. M. GARANT,

Mais vous perdez la tête !

NINON

Eh mon Dieu, non, vous dif-je.

Gourville épouvanté dans l'instant se corrige ; Et , peut-être trompé , mais sain d'entendement , Il fait , sans en rien dire , un second testament : Il m'a fallu courir long-tçmps chez les notaire? Pour y faire apposer les formes nécessaires, Payer de certains droits qui m'étaient inconnus; Et, si j'avais tardé, les miens étaient perdus : Monsieur gardait l'argent pour son beau mariage. Tenez : voila, je pense, un testament fort sage. Il est en ma faveur. C'est pour moi tout le bien : J'en ai le cœur percé, monsieur Garant n'a rien.

M. AGNANT.

Quel tour!

- - M"*. AGNANT,

La brave femme!

NINON aii montrant les deux Gonrvilk.

Entre eux deux je partage , Ainsi que je le dois, le petit héritage.

Je souhaite à monsieur d'autres engagemens , Une plus digne épouse et d'autres te&ta/nçns.

M. GARANT

H faudra voir cela.

Lisez : vous savez lire?

Le jeune GOURVILLE.

II médite beaucoup, car il ne peut rien dira

NINON à M" 9 . Agnant.

La dot de votre fille enfin va se payer.

M. GARANT en c'en allant.

Serviteur.

Le jenne GOURVILLE lui ecrramt la main.

Tout à Vous.

NINON

Adieu, cher marguillier.

M"*. AGNANT-

itdieu 9 vilain mâtin , qui m'en fis tant accroire.

M. AGNANT le saisitcant par le bru.

Et pourquoi t'en aller? reste avec nous pour boire.

M. GARANT se débarrassant* d'eux.

L'œuvre m'attend , j'ai hâte.

LISETTE lui fêtant la révérence et lui montrant la bourse de cinquante louis^

Acceptez ce dépôt, Vous le gardez si bien!

G OUR VILLE l'ainé.

Laissons là ce maraud.

Le jeune GÔURV1LLE à Ninon.

Ah! je suis à vos pieds.

M» e . AGNANT.

Nous y devons tous être.

GOTJRVILLE l'aîné.

Comme elle a démasqué , vilipendé le traître! M m# . AGNANT.

Et ma fille?

NINON

Ah ! croyez que , dès qu'elle saura Qu'on va la marier, elle reparaîtra.

LISETTE à Picard.

Ne t'avais-je pàtdit, Picard , que ma maltresse

A plus d'esprit qu'eux tous, d'honneur et de sagesse?

SOCRATE

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