‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 241 sur 466 · SCÈNE HT · texte numérisé non relu

SCÈNE HT

AKJTUS, SOÇRATÏ- AwrTds. ' * Eh, bonjour, mon cher Socrate, le favori des dieux et le plus sage des mortels. Je me sens élevé au-dessus de moi-même toutes les fois que je vous vois, et je respecte ea vont la nature humaine,

Qla TtiÉATRE,

SOCRATE. f

Je suis un homme simple, dépourvu de science et pteiti de faiblesses comme les autres. C'est beaucoup si vous me supportez.

ANITUS

Vous supporter! je vous admire : je voudrais vous ressembler , s'il était possible : et c'est pour être plus souventrtemom de vos vertus , pour entendre plus souvent vos leçons, que je veu* épouser votre belle pupille Aglaé , dont la destinée dépend de Vous. •

; SOCRATE. v /

Il est vrai que son père Agathon , qui ê>it mon ami, c'est-à r dire, beaucoup plus qu'un parent, me confia par son testament cette aimable et vertueuse orpheline.

ANITUp.

Avec des richesses considérables? car pn dit que c'est le meilleur parti d'Athènes : SOCRATE .

C'est sur quoi* je ne puis vous donner aucun éclaircissement ; son père, ce tendre ami dont les volontés me sont sacrées, m'a défendu, par ce même testament , de divulguer l'état de la fortune de sa fille.

ANITUS

Ce respect pour les dernières volontés d'uo «ni, et cette discrétion, sont dignes de votre belle âme. Mais on sait assez qu'Agathon était un homme riche.

SOCRATE

Il méritait de l'être, si les richesses sont une faveur de l'Être Su-

V**"*' ANITUS-

On dit qu'un petit écervelé , nommé Sophroninie, lui fait la cour à cause de sa fortune* mais je suis persuadé que vous é conduirez un pareil personnage, et qu'un homme comme moi n'aura point de rival.

SOCRATE

Je sais ce que je dois penser <J'tm homme comme vous ; mais ce n'est pas à moi de gêner les sentimens d' Aglaé. Je lui sers de père, je ne suis point son maître : elle doit disposer de son coeur. Je regarde ld contrairite 1 comme un «fcentat. Parlez-lui; si elle écoute vos propositions , §e souscris à ses volontés.

ANITtJS! t

J'ai déjà le consentement de Xantippe votre femme ; sans doute elle est instruite des sentimens d'Aglaé; ainsi je regarde la chose comme faite. . ,

SOCRATE

Je ne puis regarder les choses comme faites que quand elles le sont»

SOCRAtE, ÂNITUS, AGLAÉ.

• 4 ; SOCRATE

Venez, belle Aglaé , venez décider de votre sort. Voilà un monseigneur , prêtre d'un haut rang , le premier, prêtre d'Athènes , qui

SOCRATE. 9 i3

s'offre pour être votre époux. Je vous laisse toute la liberté de vous expliquer avec lui. Cette liberté serait gênée par ma présence. Quelque choix que vous fassiez , je l'approuve. Xantippe préparera tout pour vos noces.

* (U sort.)

AGLAE.

Ah ! généreux Socrate, c'est avec bien du regret que je vous vois partir. #

ANITUS

Il paraît, aimable Aglaé, que vous avez une grande confiance dans le bon Socrate.

AGLAÉ

Je le dois : il me sert de père , et il forme mon âme.

ANITUS

Eh bien, s'il {linge vos senti mens, pour riez-vous me dire ce que vous pensez de Gérës , de Cybèle , de Vénus?

Hélas ! j'en penserai tout ce que vous voudrez.

1 ANITUS

C'est bien dit : vous ferez aussi tout ce que je voudrai ?

AGLAÉ

Non , l'un est fort différent de l'autre»

ANITUS

Vous voyez que le sage Socrate consent à ndtre union ; Xantippe sa femme presse ce mariage. Vous savez quels sentimens vous m'avez inspirés. Vous connaissez mon rang et mon crédit ; vous voyez que mon bonheur, et peut-être le votre , ne dépendent que d'un mot de votre bouche.

AGLAÉ

Je vais vous répondre avec la vérité que ce grand homme qui sort d'ici m'a instruite à ne dissimuler jamais , et avec la liberté qu'il me laisse. Je respecte votre dignité , je connais peu votre personne y et je ne puis me donner à vous. y

ANITUS

Vous ne pouvez , vous qui êtes libre l Ah 1 cruelle Aglaé, vous ne le voulez donc pas ?

AGLAE.

Il est vrai, je ne le veux pas.

ANITUS

Songez-vous bien à l'affront que vous me faîtes? Je* vois trop que

Socrate me trahit; c'est lui qui dicte votre réponse ; c'est lui qui

donne la préférence à ce jeune Sophronime , à mon indigne rival r

à cet impie....

AGL*E.

Sophronime n'est point impie; il lui est attaché dès l'enfance; Socrate lui sert de père comme k moi. Sophronime est plein de grâces et de vertus. Je Paime , j'en suis aimée ; il ne tient qu'à moi d'être sa femme , mais je ne serai pas plus à, lui qu'à vous. * Tome IL 5*.

ANITUS

Tout ce que vous me dites m'étonne. Quoi ! vous osez m'àvouêr que vous aimez Sopbronime ?

AGLAÉ

Oui, j'ose vous l'avouer, parce que rien n'est plus vrai.

ANITUS

9 quand il ne tient qu'à vous d'être heureuse avec lui , vous refusez sa main?

AGLAE.

Rien n'est plus vrai encore.

ANITUS

C'est sans doute la crainte de me déplaire qui suspend votre engagement.veclui? ^^

Non assurément ; car , n'ayant jamais cherché à vous plaire, je ne crains point de vous déplaire.

ANITUS

Vous craignez donc d'offenser les dieux en préférant un profane comme Sophronime à un ministre des autels ?

Point du tout : je suis persuadée que l'Être Suprême se soucie fort peu que je vous épouse ou non.

ANITUS* L'Être Suprême ! ma chëre fille , ce n'est pas ainsi qu'il faut parler : vous devez dire les dieux et les déesses. Prenez garde, j'entrevois en vous des sentimens dangereux , et je sais trop qui tous les a inspirés. Sachez que Cérès , dont je suis le grand-prêtre > peut vous punir d'avoir méprisé son culte et son ministre.

AGLAÉ

Je ne méprise m l'an ni l'autre. On m'a dit que Gérés préside aux blés , je le veux croire ; mais elle ne se mêlera pas de mon mariage.

ANITUS

Elle se mêle de tout. Vous en savez trop; mais enfin j'espère vous convertir. Êtes-vous bien résolue à ne point épouser Sophronime ?

AGLAÉ

Oui, j'y suis très-résolue ; et j'en suis très-fâchée.

ANITUS

Je ne comprends rien à toutes ces contradictions. Écoutez : je vous aime ; j'ai voulu faire vôtre bonheur , et vous placer dans un haut rang. Croyez-moi, ne m'offensez pas, ne rejetez point votre fortune; songez qu'il faut sacrifier tout à Un établissement avantageux.; que la jeunesse passe et que la fortune reste ; que les richesses et les honneurs doivent êlre votre unique but ; que je vous parle de la part des dieux et des déesses. Je vous conjure d'y faire réflexion. Adieu, ma chère fille; je yais prier Cérès qu'elle vous inspire, et j'espère encore qu'elle touchera votre cœur. Adieu encore une fois ; souvenez-vous ,que vous m'ayez promis de ne point épouser Sophronime. ' ' ,

SOCRATE. g,^

AGLAÉ

C'est à moi que je l'ai promis , non à vous.

( Anitus fort. ) (Aglatf seule )

Que cet homme redouble mon chagrin ! je ne sais pourquoi je ne vois jamais ce prêtre sans frémir. Mais voici Sophronime ; hélas ! tandis que son rival me remplit de terreur, celui-ci redouble me» regrets et mon attendrissement.

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