‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 258 sur 466 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LES JUGES assis sur leur tribunal, SOCRATE debout. UN JUGE àA.itus.

Vous ne devriez pas siéger ici ; vous êtes prêtre de Gérés.

ANITUS

Je n'y suis que pour l'édification.

MÉLITUS

Silence. Écoutez , Socrate , vous êtes accusé d'être mauvais citoyen, de corrompre la jeunesse, de nier la pluralité des dieux, d'être hérétique , déiste et athée : répondez.

SOCRATE

Juges athéniens, 1 je vôtis exhortée être toujours bons citoyens comme j'ai toujours tâché de l'être , à répandre votre sang pour la

SOCRATE. 927

patrie comme j'ai fait dans plus d'Une bataille. A l'égard de la jeunesse dont vous parlez , ne cessez de là guider par vos conseils , et surtout par vos exemples; apprenez-lui à aimer la véritable vertu, et à fuir la misérable philosophie de l'école. L'article de la pluralité des dieux est d'une discussion an peu plus difficile; mais vous m'entendrez aisément.

Juges athéniens , il n'y a qu'un Dieu.

MÉLlTUS ET UN AUTRE JUGÉ.

Ah! le scélérat!

SOCRATE

11 n'y à qu'un Dieu , vous dis-je. Sa nature est d'être infini, nul être ne peut partager l'infini avec lui. -Levez vos yeux vers les globes célestes, tournez-les vers la terré et les mers, tout se correspond, tout est fait l'un pour l'autre; chaque être est intimement lié avec les autres êtres; tout est d'un même dessein; il' n'y a donc qu'un seul architecte , un seul mettre , un seul conservateur. Peutêtre a-t-il daigné former des génies, des démons, plus puissans et plus éclairés que les hommes : et , s'ils existent, ce sont des créatures comme Vous , ce Sont ses premiers sujets , et non pas des dieux; mais rien dafls ta nature ne nous avertit qu'ils existent, tandis que la nature entière nous annonce un Dieu et un Père. Ce Dieu n'a pas besoin de Mercure et d'Iris pour nous signifier ses ordres : il n'a qu'a vouloir, et c'est assez. Si par Minerve vous n'entendiez que la sagesse de Dieu , si par Neptune vous n'entendiez que ses lois immuables qui élèvent et qui abaissent les mers, je vous dirais : Il vous est permis de révérer Neptune et Minerve, pourvu que dans ces emblèmes vous n'adoriez jamais que l'Être Éternel, et que vous ne donniez pas occasion aux peuples de à'y méprendre.

ANITUS

Quel galimatias impie !

SOCRATE

Gardez- vous de tourner jamais la religion en métaphysique : la morale est son essence. Adorez et ne disputez plus. Si nos ancêtres ont dit que le Dieu Soprême descendit dans les bras d'Alcmène , de Danaé ,de Sémélé , et qu'il en eut des enfans, nos ancêtres ont imaginé des fables dangereuses. C'est insulter la Divinité de prétendre qu'elle ait commis avec Une femme, de quelque manière que ce puisse être, ce que nous appelons chez les hommes un adultère. C'est décourager le reste des hommes, d'oser dire que, pour être un grand homme, il faut être né de l'accouplement mystérieux de Jupiter et d'une de vos femmes ou filles. Miltiade , Cimon , Thémistocle , Aristide, que vous avez persécutés, valaient bien peut-être Persée , Hercule et Bacchus; il n'y a d'autre manière d'être les enfans de Dieu que de chercher à lui plaire , et d'être juste. Méritez ce titre en ne rendant jamais de jugemens iniques.

MÉLlTUS.

Que de blasphèmes et d'insolences !

UN AUTjRÈ JUGE.

Que d'absurdités! on ne sait ce qu'il veut dire.

MÊLITUS.

Socrate, vous vous mêles toujours de faire des raisonnemens; ce n'est plus là ce qu'il nous faut , répondez net el avec précision. Vous êtes-vous moqué du hibou de Minerve ?

Juges athéniens, prenez garde à vos hibous. Quand vous proposez des choses ridicules à croire, trop de gens alors se déterminent à ne rien croire du tout. Ils ont assez d'esprit pour voir que votre doctrine est impertinente; mais ils n'en ont pas assez pour s'élever jusqu'à la loi véritable; ils savent rire de vos petits dieux, et ils ne savent pas adorer le Dieu de tous les êtres, unique, incompréhensible , incommunicable, éternel et tout juste comme tout-puissant.

MÉLITUS

Ah , le blasphémateur! ah, le monstre! il n'en a dit que trop : je

conclus à la mort.

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