SCÈNE V
SANCHETTE, HERNAND. ?
SANCHETTE
Je suis au désespoir.
HERNAND.
Qu'est-ce qui vous déplaît Mademoiselle?
SANCHETTE
Votre maître.
HERNAND.
Vous déplatl-il beaucoup?
SANCHETTE
Beaucoup , car c'est un traître , * Ou du moins il est près de l'être ; II ne prend plus à moi nul intérêt.
Avant-hier il vint, et je fus transportée
De son séduisant entretien • * Hier il m'a beaucoup flattée; A présent il ne me dit rien.
Il court , ou je me trompe , après cette étrangère : Moi je cours après lui; tous mes pas sont perdus ; Et , depuis qu'elle est chez mon père , Il semble que je n'y sois plus.
Quelle est donc cette femme, et si belle et si fière ,
Pour qui l'on fait tant de façons?
On va pour elle encor donner les violons , Et c'est ce qui me désespère.
Dy VjOOQ
LA PRINCESSE DE NAVARRE. 9 6g
HERNAND.
Elle va tout gâter.... Mademoiselle , eh bien ! Si vous me promettiez de n'eu témoigner rien u D'être discrète?
SANCHETTE
Oh , oui ! je jure de me taire , Pourvu que vous parliez.
HERNAND. '
Le secret , le mystère Rend les plaisirs piquans.
SANCHETTE
s Je ne -vois pas pourquoi.
HERNAND.
Mon maître, né galant, dont vous tournez la tête, Sans vous en avertir , vous prépare une fête. SANCHETTE.
Quoi! tous ces violons ?
HERNAND.
Sont tous pour vous.
SANCHETTE
Pour moi?
HERNAND.
N'en faites point semblant, gardez un beau silence;
Vous verrez vingtfrançais entrer dans un moment;
Ils sont parés superbement; Ils parlent en chansons, ils marchent en cadence,
Et la joie est leur élément.
SANCHETTE
Vingt beaux messieurs Français! j'en ai l'âme ravie; J'eus de voir des Français toujours très-grande envie : Entreront-ils bientôt?
HERNAND.
Ils sont dans le château.
SANCHETTE
L'aimable nation ! que de galanterie !
PERNAND.
On vous donne un spectacle, un plaisir tout nouveau. Ce que font les Français est si brillant, si beau!
SANCHETTE
Eh ! qu'est-ce qu'un spectacle?
HERNAND.
. Une chose charmante.
Quelquefois un spectacle est un mouvant tableau Où la nature agit , où l'histoire est parlante , Où les rois, les héros sortent de leur tombeau ; Des mœurs des nations c'est l'image vivante.
SANCHETTE
Je ne vous entends point.
HERNAND.
v Un spectacle ânes beau Serait encore une fête calante; C'est un art tout français d'expliquer ses désirs , Par l'organe des jeux, par la voix des plaisirs; Un spectacle est surtout un amoureux mystère. Pour courtiser Sanchette et tâcher de lui plaire,
Avant d'aller tout uniment
Parler au*barcn votre père
De notaire , d'engagement ,
De fiançaille et de douaire.
SANCHBTTE.
Ah! je vous entends bien ; mais moi, que dois- je faire?
HERNAND.
Rien.
SANCHETTE
Gomment ! rien du tout?
HERNAND*
Le goût, la dignité
Consistent dans la gravité ,
Dans l'art d'écouter tout finement sans rien dire ,
D'approuver d'un regard, d'un geste, d'un sourire.
Le feu dont mon maître soupire ,
Sous des noms empruntés , devant voas paraîtra;
Et l'adorable SanchetU,
Toujours tendre, toujours discrète f
En silence triomphera.
SANCHETTE
Je comprends fort peu tout cela ; Mais je vous avoûrai que je suk enchantée De voir de beaux Français et d'en être fêtée.