‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 32 sur 466 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

BLANFORD, DORFISE, DARMIN, M-. BURLET.

M—. BURtET. Quoi ! toujours noir , sombre , pétri de bile , Moralisant, grondant dans ton dépit Le genre humain, qui l'ignore, ou s'en rit?

Vertueux fou , finis tes soliloque*.

Suis-moi : je viens d'acheter vingt breloques: J'en ai pour toi. Viens chez le chevalier ; Il nous attend, il doit nous fétoyer.

J'ai demandé quelque peu de musique Pour dérider ton front mélancolique.

Après cela , te prenant par la main , Nous danserons jusques au lendemain.

(à Dorfise. )

Tu danseras , madame la sucrée.

DORFISE.

Modérez-vous , cervelle évaporée ; Un tel propos ne peut me convenir , Et de tantôt il faut vous souvenir.

M m *. BURLET.

Bon ! laisse là ton tantôt , tout s'oublie.

Point de mémoire à ma philosophie.

DORFISE àBlanford.

Vous l'entendez, vous voyez si j'ai tort.

Adieu, monsieur, le scandale est trop fort.

Je me retire.

BLANFORD.

Eh ! demeurez , madame !

DORFISE.

Non : voyez-vous , tout cela perce l'âme.

L'honneur...

Mon Dieu ! parle-nous moins d'honneur, Et sois honnête.

(Dorfiseaort.) DARMIN à W". Burlet.

Elle a de la douleur.

L'ami Blanford sait déjà quelque chose.

M me . BURLET.

Oh ! comme il faut que tout le monde cause!

Darmin et moi nous n'en avons dit rien ;

Nous nous taisions.

BLANFORD.

Vraiment , je le crois bien.

Oseriez-vous me faire confidence De tels excès , de telle extravagance?

DARMIN.

Non , ce serait vous navrer de douleur. -

LA PRUDE. 5g 7

M m «. BU R L1B T.

Nous connaissons trop bien ta belle humeur , , Sans en vouloir épaissir les nuages En te bridant le nez de tes outrages.

BLANFORD.

Mourez de honte , allez , et cachez-vous.

Comment? pourquoi? fallait-il , entre nous , Venir troubler le repos de ta vie , Couvrir tout haut Dorfise d'infamie, Et présenter aux railleurs dangereux De ton affront le plaisir scandaleux?

Tiens ; je suis Vive, et franche et familière, Mais je suis bonne , et jamais tracassière.

Je te verrais par ton ami trompé , Et comme il faut par ta femme dupé • Je t'entendrais chansonner par la ville ; J'aurais chanté cent fois ton vaudeville , Que rien par moi tu n'apprendrais jamais.

J'ai deux grands buts , le plaisir et là paix. Je fuis, je hais, presque autant que je m'aime f Les faux rapports , et les vrais tout de même. Vivons pour nous ; va > bien sot est oelui Qui fait son mal des sottises d'autrui.

BLANFORD.

ïEh ! ce n'est pas d'autrui , tête légère, Dont il s'agit) c'est votre propre affaire; C'est vous.

M m «. BURLET.

Moi?

BLANFORD.

Vous , qui , sans respecter rien , Avec séduit un jeune homme de bien 5 Vous , qui voulez mettre çnçor sur Dorfise Cette effroyable et honteuse sottise.

M m «. BURLET.

Le trait est bon ! je ne m'attendais pas, Je te l'avoue, à de pareils éclats.

Quoi ! c'est donc moi qui tantôt....

BLANFORD.

Avec Adine ?• . .

BLANFORD.

Oui.

M - «. BURLET.

Oui , vous-même.

C'est donc moi qui l'aime ?

BLANFORD.

Assurément.

Scj8 THÉÂTRE.

M m *. BURLET.

Qui dans mon cabinet L'avais caché?

BLANFORD,

Certes , le fait est net.

M"«. BDRLET.

Fort bien ! voilà de très-belles pensées , Je les admire; elles sont fort sensées.

Ma foi , tif joins , mon cher homme entêté , Le ridicule avec la probité.

Il me parait que ta triste cervelle De don Quichotte a suivi le modèle ; * Très-honnête homme, instruit, brave-, savant , Mais dans un point toujours extravagant.

Garde-toi bien de devenir plus sage ; On y perdrait : ce serait grand dommage :

L'extravagance a son mérite. Adieu.

Venez , Darmin.

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