SCÈNE V
BLANFORD, DORFISE, DARMIN, M-. BURLET.
M—. BURtET. Quoi ! toujours noir , sombre , pétri de bile , Moralisant, grondant dans ton dépit Le genre humain, qui l'ignore, ou s'en rit?
Vertueux fou , finis tes soliloque*.
Suis-moi : je viens d'acheter vingt breloques: J'en ai pour toi. Viens chez le chevalier ; Il nous attend, il doit nous fétoyer.
J'ai demandé quelque peu de musique Pour dérider ton front mélancolique.
Après cela , te prenant par la main , Nous danserons jusques au lendemain.
(à Dorfise. )
Tu danseras , madame la sucrée.
DORFISE.
Modérez-vous , cervelle évaporée ; Un tel propos ne peut me convenir , Et de tantôt il faut vous souvenir.
M m *. BURLET.
Bon ! laisse là ton tantôt , tout s'oublie.
Point de mémoire à ma philosophie.
DORFISE àBlanford.
Vous l'entendez, vous voyez si j'ai tort.
Adieu, monsieur, le scandale est trop fort.
Je me retire.
BLANFORD.
Eh ! demeurez , madame !
DORFISE.
Non : voyez-vous , tout cela perce l'âme.
L'honneur...
Mon Dieu ! parle-nous moins d'honneur, Et sois honnête.
(Dorfiseaort.) DARMIN à W". Burlet.
Elle a de la douleur.
L'ami Blanford sait déjà quelque chose.
M me . BURLET.
Oh ! comme il faut que tout le monde cause!
Darmin et moi nous n'en avons dit rien ;
Nous nous taisions.
BLANFORD.
Vraiment , je le crois bien.
Oseriez-vous me faire confidence De tels excès , de telle extravagance?
DARMIN.
Non , ce serait vous navrer de douleur. -
LA PRUDE. 5g 7
M m «. BU R L1B T.
Nous connaissons trop bien ta belle humeur , , Sans en vouloir épaissir les nuages En te bridant le nez de tes outrages.
BLANFORD.
Mourez de honte , allez , et cachez-vous.
Comment? pourquoi? fallait-il , entre nous , Venir troubler le repos de ta vie , Couvrir tout haut Dorfise d'infamie, Et présenter aux railleurs dangereux De ton affront le plaisir scandaleux?
Tiens ; je suis Vive, et franche et familière, Mais je suis bonne , et jamais tracassière.
Je te verrais par ton ami trompé , Et comme il faut par ta femme dupé • Je t'entendrais chansonner par la ville ; J'aurais chanté cent fois ton vaudeville , Que rien par moi tu n'apprendrais jamais.
J'ai deux grands buts , le plaisir et là paix. Je fuis, je hais, presque autant que je m'aime f Les faux rapports , et les vrais tout de même. Vivons pour nous ; va > bien sot est oelui Qui fait son mal des sottises d'autrui.
BLANFORD.
ïEh ! ce n'est pas d'autrui , tête légère, Dont il s'agit) c'est votre propre affaire; C'est vous.
M m «. BURLET.
Moi?
BLANFORD.
Vous , qui , sans respecter rien , Avec séduit un jeune homme de bien 5 Vous , qui voulez mettre çnçor sur Dorfise Cette effroyable et honteuse sottise.
M m «. BURLET.
Le trait est bon ! je ne m'attendais pas, Je te l'avoue, à de pareils éclats.
Quoi ! c'est donc moi qui tantôt....
BLANFORD.
Avec Adine ?• . .
BLANFORD.
Oui.
M - «. BURLET.
Oui , vous-même.
C'est donc moi qui l'aime ?
BLANFORD.
Assurément.
Scj8 THÉÂTRE.
M m *. BURLET.
Qui dans mon cabinet L'avais caché?
BLANFORD,
Certes , le fait est net.
M"«. BDRLET.
Fort bien ! voilà de très-belles pensées , Je les admire; elles sont fort sensées.
Ma foi , tif joins , mon cher homme entêté , Le ridicule avec la probité.
Il me parait que ta triste cervelle De don Quichotte a suivi le modèle ; * Très-honnête homme, instruit, brave-, savant , Mais dans un point toujours extravagant.
Garde-toi bien de devenir plus sage ; On y perdrait : ce serait grand dommage :
L'extravagance a son mérite. Adieu.
Venez , Darmin.