SCÈNE III
BRUTUS, CASSIÙS.
CASSIUS
Voulez-vous venir voir les courses des lupercales ? BRUTUS.
Non tas moi.
r CASSIUS.
Ah ! je vous en prie , allons-y.
BRUTUS, ©tirer*.
Je n'aime point ees jeux ; les goûts , l'esprit d'Antoine , Ne sont point faits pour moi ; courez , si vous voulez.
CASSIUS
Brutus , depuis un temps, 'je ne vois plus en vous Cette affabilité, ces marques de tendresse, Dont vous flattiez jadis ma sensible amitié.
BRUTUS
Vous vous êtes trompé ; quelques ennuis secrets , Des chagrins peu connus ont changé mon visage ; Us me regardent seul , et non pas mes amis.
Non , n'imaginez point que Brutus vous néglige ; Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même ; J'ai l'air indifférent , mais mon cœur ne l'est pas.
CASSIUS
Cet air sévère et triste où je m'étais mépris, M'a souvent avec vous imposé le silence.
Mais, parle-moi, Brutus, peux-tu voir ton visage ?
* Non , l'œil ne peut se voir , à moins qu'un autre objet Ne réfléchisse en lui les traits de son image.
CASSIUS
Oui, vous avez raison : que n'avez-vous , Brutus > Un fidèle miroir qui vous peigne à vous-même , Qui déploie à vos yeux vos mérites cachés , Oui vous montre votre ombre ? Apprenez , apprenez Que les premiers de Rome ont les mêmes pensées 5 Tous disent , en plaignant ce siècle infortuné , Ah ! si du moins Brutus pouvait avoir des yeux?
BRUTUS
A quel écueil étrange oses-tu me con4uire ?
Et pourquoi prétends-tu crue , me voyant moi-même , J'y trouve des vertus que le ciel me refuse ?
CASSIUS
Écoute , cher Brutus , avec attention.
Tu ne saurais te voir que par réflexion.
Supposons qu'un miroir puisse nuec modestie Té montrer quelques traits à toi-même inconnus:
; flatteur $ i sermens
Je n'embrasse personne afin de le trahir.
Mon cœur est tout ouvert, et Brutus y peut lire. ( on entend des acclamations , et le son des trompettes. )
* Bien n'est plut naturel que le fond de cette scène , rien n'est même pins adroit. Hais
cTJTrt»! U**^ 'S??" U ? ******** » aatnwi.etsi vrai par des ton» oni le sont si pen? C est que le goût n'était pas forme. * "^
BRDTUS.
Que peuvent annoncer ces trompettes , ces cris ? Le peuple voudrait-il choisir César pour roi ?
CASSIUS
Tu ne voudrais doue pas voir César sur le trône ?
BRUTUS
Non , ami , non , jamais , quoique faime César. Mais pourquoi si long-temps me tenir incertain ?
8ue ne t'expliques -tu ? que voulais- tu me dire ? 'où viennent tes chagrins dont tu cachais la cause? Si l'amour de l'état les fait naître en ton sein , Parle , ourre-moi ton coeur , montre-moi sans frémir La gloire dans un œil et le trépas dans l'autre. Je regarde la gloire et brave le trépas ; Car le ciel m est témoin que ce cœur tout romain Aima toujours l'honneur plus qu'il n'aima le jour.
CASSIUS
Je n'en doutai jamais; je connais ta vertu , Ainsi due je connais ton amitié fidèle.
Oui , c est l'honneur, ami , qui fait tous mes chagrins. J'ignore de quel œil tu regardes la vie ; Je n'examine point ce que le peuple en pense. Maïs pour moi , cher ami , j'aime mieux n'être pas , Que d'être sous les lois d'un mortel mon égal. Nous sommes nés tous deux libres comme César. Bien nourris comme lui , comme lui nous savons Supporter la fatigue et braver les hivers .
Je me souviens qirun jour , au milieu d'un orage , Quand le Tibre en courroux luttait contre ses bords : Veux-tu, me dit César, te jeter dans le fleuve ? Oseras-tu nager malgré tout son courroux ?
Il dit , et dans l'instant , sans ôter mes habits , Je plonge , et je lui dis : César , ose me suivre. 11 me suit en effet , et de nos bras nerveux Nous combattons les flots , nous repoussons les ondes. Bientôt j'entends César qui me crie : Au secours , Au se cours , ou j'enfonce ; et moi , dans le moment , Semblable à notre aïeul , à notre auguste Eaée , Qui , dérobant Anchise aux flammes dévorantes , L'enleva sur son dos dans les débris de Troie , J'arrachai ce César aux vagues en fureur ; Et maintenant cet homme est un dieu parmi nous ! Il tonne , et Cassius doit se courber à terre Quand ce dieu par hasard daigne le regarder ! * Je me souviens encor qu'il fut pris en Espagne D'un grand accès de fièvre, et que , dans le frisson , (Je crois le voir encore) il tremblait comme un homme , Je vis ce dieu trembler. La couleur des rubis S'enfuyait tristement de ses lèvres poltronnes. Ces yeux dont un regard fait fléchir les mortels , Ces yeux étaient éteints : j'entendis ces soupirs , Et cette même voix qui commande à la terre ; Cette terrible voix, remarque bien, Brntus, Remarque , et que ces mots soient écrits dans tes livres , Cette voix qui tremblait , disait : Titînius , Titinius ** , a boire. Une fille , un enfant , * Tons on conte» que fait Cassius ressemblent à un discours de GiMe à la faire. Cela est naturel , oui ; assis c'est le naturel d'un homme de la populace qui s'entretient avec son compère dans an cabaret. Ce n'est pas ainsi que parlaient les plus grands hommes de la république romaine.
** I/acteur autrefois prenait en cet «ndrât le ton d'un homme qui a la fièvre , et qui parle d'une voix «rôle.
iioo THÉÂTRE.
Kent pis été plus faible ; et c'est donc ce même homme , Cest ce corps faible et mou qui commande aux Romains! Lui, notre maître! 6 dieux!
BRUTUS
J'entends on nouTean bruit , Xentends des cris de joie. Ah ! Rome trop séduite Surcharge encor Cësar et de biens et d'honneurs.
CASSIUS
Quel homme ! quel prodige ! il enjambe ce monde Comme un vaste colosse ; et nous , petits humains , Rampant entre ses pieds , nous sortons notre tête , Pour chercher en tremblant des tombeaux sans honneur. Ah ! l'homme est quelquefois le mettre de son sort : La faute est dans son cœur , et non dans les étoiles $ Qu'il s'en prenne a lui seul s'il rampe dans les fers. César! Brutus! eh bien! quel est donc ce César? Son nom sonne-t-il mieux que le mien ou le vôtre ? Écrivez votre nom, sans doute il vaut le sien : Prononcez-les , tous deux sont égaux dans la bouche : Pesez-les , tous les deux ont un poids bien égal. Conjurez en ces noms les démons du Tartare, Les démons évoqués viendront également. * Je voudrais bien savoir ce que ce César mange , Pour s'être fait si grand? O siècle ! ô jours honteux! O Rome ! c'en est fait , tes enfans ne sont plus. Tu formes des héros , et depuis le déluge Aucun temps ne te vit sans mortels généreux : Mais tes murs aujourd'hui contiennent un seul homme. CAS SI US continue, et dit:
Ah ! c'est aujourd'hui que Roume existe en effet; car il n'y a de Room (de place) que pour César. **
G A S S I U S achève son récit par cea rers.
Ah ! dans Rome jadis il était un Rrutus , Qui se serait soumis au grand diable d'enfer Aussi facilement qu'aux ordres d'un monarque.
BRUTUS
Va , je me fie à toi; tu me chéris, je t'aime ; Je vois ce que tu veux ; f y pensai plus d'un jour. Nous en pourrons parler : mais , dans ces conjonctures , Je te conjure , ami , de n'aller pas plus loin. J'ai pesé tes discours , tout mon cœur s'en occupe $ Nous en reparlerons $ je ne t'en dis pas plus. Va , sois sûr que Rrutus aimerait mieux cent fois Être un vil paysan , que d'être un sénateur, Un citoyen romain menacé d'esclavage.