SCÈNE IL
Les GowïuaSs, TRÊBONIUS.
CASSIUS
Que fait Antoine? .
TRÊBONIUS.
Il fuit interdit , égare*; . Il fuit dans sa maison : pères , mères , enfans , L'effroi dans les regards , et les cris à la bouche, Pensent qu'ils sont au jour du jugement dernier.
BftUTUS.
O destin ! nous saurons bientôt tes volontés. On connaît qu'on mourra ; l'heure en est inconnue. Om compte s«r des jours dont le temps est le maître
Il2 4 THÉÂTRE.
CÀSSÎUS.
Eh bien , lorsqu eri mourant on jierd vingt ans de vie . On ne perd qne vingt ans de crainte* de la mort.
BKUttJS.
Je Favouc $ ainsi donc la mort est un bienfait ; Ainsi César en nous a trouvé des amis ; Nous avons abrégé le temps qu'il tut à craindre.
CA.SCA- Arrêtez ; baissons-nous sur le corps de César j Baignons tous dans son snttg nos mains jusques au coude ; * Trempons-y nos poignards, et marchons à la place j Là , brandissant en fair ces jpaives sur nos têtes ; Crions à haute voix! Paix! liberté i franchise :
CàSSIUS.
* Baissons-nous, lavons-nous dans le sang de César.
(ils tremprnt tous leurs épées dans le sang do m6it f
Cette superbe Scène un jour sera jouée Dans de nouveaux états eri accén* inconnu*.
BftrJftfs; Que de fois on verra César sur les tnéàtres , César mort et sanglant aux niéds du grand Pompée , Ce César si fameux , plu» vil que la poussière !
Oui, lorsque l'on Joûra "cette pfèeé terrible ♦ Chacun nous nommera* vengeurs de la patrie.
OBSERVàflôNâsorle Jules César de Shakespeare.
Voilà tout ce oui regard e, fa ««aspiration contre César. On peut la comparer à ceHe de Cinna et cranilie contre Àucuate t et mettre en parallèle ce qu'on vient de lire avec le récit de Cinna et la délibération du second acte. On trouvera quelque différence entré ces deux ouvrages. Le reste de la pièce est une suite de la mort die César. On apporte son corps dans la place publique. Brutus harangue le peuple ; Antoine le harangue à son- tour ; il soulève le peuple contre les conjurés ; et le commue est encor jttinv. à la terreur dans ces scènes comme dans les autres. Mais flf i des beautés de tous les temps et de tous les lieux.
On voit ensuite Antoine , Octave, et Lépide, délibérer sur leur triumvirat, et sur les proscriptions. De là en passe à Mardis sans aucun intervalle. Brutus et Cassius se querellent. Brutus reproche à Cassius qu'il vend tout pour de l'argent, et qu'il a des démangeaisons dans les mains. On passe de Sarqis en Thessalie. La bataille de Philippe* se donne. Cassius et Brutus se tuent Pun après l'autre.
On s'étonne qu'une nation célèbre par son gftrie , et par ses succès dans
les art* et dans les sciences , — '— - '-^^ y ^ UL jHs-^i~A i**- ^
et voie souvent encore \ en héros , quelquefois * des savetiers , et des sénateurs mette , parlant comme on parle aux Halles.
Mais on sera moins surpris quand on saura que la plupart des pièces de Lopez de Vega etdeCaldéron en Espagne sont dans le mêmegoût» Nous donnerons la traduction de l'Héraclius de Caldéron, qu'on pourra comparer à YHéraclius de Corneille $ on y verra le même génie que clans Shakespeare , la même ignorance, la même grandeur, des traita d'imagination pareils, la même enflure, des grossièretés tentés semblables, deV ilice^rfwenets aussi frappantes, et le même mélange du béguin de Gilles; et d* oottftirnV de Sophocle.
Certainement- fÊNpagne et l' Angleterre ne se Sbttt pas ttoftfeé le mot pour applaudir pendant près d'un siècle a des pièces qui révoltent les autres nations.
• C'est ici qu'on Toit principalement l'e*p*it dnlerent de* rtfttiôns* fcâtttf Horrible baxtsrie de Casca neseretl junVil* XbûMê dette l'ilêV d'un antett* fràrieéast non* ne roulons point qu'on ensanglante le théâtre, ei ce n'est dans le» occasions txtnnriumwé , dans Usqurllcf ©n sauve tant qu'on peut cette atrocité dégoûtante
JULES CÉSAR. n=5
Bien n'est plus opposé d'ailleurs que le génie anglais et le génie espagnol.
Anglais , les Espagnols , n'ont jamais i Secondement , il y a un grand fonds d intérêt dans ces pièces si bizarres et si sauvages. J'ai tu jouer le César de Shakespeare , et f avoue que dès la première scène , quand j'entendis le tribun reprocher à la populace de Rome son ingratitude envers Pompée , et son attachement s César vainqueur de Pompée,
1*e commençai à être intéressé , à être ému. le ne vis ensuite aucun conjuré sur a scène qui ne me donnât de la curiosité ; et, malgré tant de disparates ridicules , je sentis que la pièce m'attachait.
Troisièmement, il y a beaucoup de naturel; ce naturel est souvent bas, grossier et barbare ; ce ne sont point des Romains qui parlent ; ce sont des campagnards des siècles passés qui conspirent dans un cabaret ; et César , qui leur propose de boire bouteille , ne ressemble guère à César. Le ridicule est outré j mais il n'est point languissant. Des traite sublimes y .brillent de temps en temps comme des diamans répandus sur 4e la f$nge.°
J'avoue qu'en tout j'aimais mieux encore ce monstrueux spectacle, que de longues confidences d un froid amour , ou des raisjwçmemens de politique encore plus froids.
Enfin t nne quatrième raison , qui jointe aux trois autres est d'un poids con> sidérable , c'est que les hommes en généra) aiment Je spectacle; ils veulent
Su'on parle ? leurs yeux ; le peuple se pàatt-à voir 4e* cérémonie* pompeuses» es objets extraordinaires , des orages , des années rangées en bataille , des épées nues 9 clef combats , des meurtres , du sang répandu ; et beaucoup de grands , comme on Ta 4éj4 dit , sont peuple. U faut avoir l'esprit très-cultyyé ? et le goût formé , comme les Italiens Pont eu au seizième siècle et les Français au dix-septième > pour ne vouloir rien que de raisonnable , rien «nie de saee*ment écrit, et pour exiger qu'une pièce 4e théâtre W*t digne de la cour des Médicis , ou de celle de Louis xiv.
Malheureusement Lapez de Véga et Shakespeare eurent du génie dans un temps où le goût n'était point du tout formé; ils corrompirent celui de leurs compatriotes, qui en général étaient alors extrêmement ignorans. Plusieurs auteurs dramatiques en Espagne et en Angleterre , tâchèrent d'imiter Lopea et Shakespeare ; mais, n'ayant pas leurs talens, ils n'imitèrent que leurs fautes,, et par-là ils servirent encore à établir la réputation de ceux qu'ils voulaient surpasser.
Nous ressemblerions à ces nations , si nous avions été dans le même cas. - Leur théâtre est resté dans une enfance grossière , et le nôtre a peuf - être acquis trop de raffinement. J'ai toujours pensé qu^un heureux et adroit mélange de l'action qui règne sur le théâtre de Londres et 4e Madrid , avec la sagesse, l'élégance, la noblesse , la décence du nôtre , pourrait produire quelque chose de parfait » si pourtant il est possible de rien ajouter à des ouvrages tels qvClphigénie et Athaiie.
Je nomme ici Iphigénie et AthaUe , qui me paraissent être de toutes les tra-» gédies qu'on ait jamais faites, celles qui approchent le plut de la perfection. Corneille n'a aucune pièce jparfaite i on l'excuse sans doute ; il était presque, sans modèle et sans conseil; il travaillait trop rapidement; il négligeait sa langue, qui n'était pas perfectionnée encore ; il ne luttait pas assez contre les difficultés de la rime , qui est le plus pesant de tous las jougs , et qui force si souvent à ne point dire ce qu'on veut dire. 11 était inégal comme Shakespeare, et plein de génie comme lui : mais le génie de Corneille était a celui de Shakespeare 4 ce qu'un seigneur esta l'égard d'un homme du peuple né avec le même esprit que lui. . ,
ii26 THEATRE.
I/HÉRAÇI4US ESPAGNOL,
OU