‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 458 sur 466 · CINT1A · texte numérisé non relu

CINT1A

Vous pourrez trouver aisément cet homme ; car, si les tambours et la musique

Font fait sortir de sa caverne , il» n'y a qu'à recommencer, et il approchera.

PHOCAS

Vous dites bien; fesons entendre encore nos instrumens. (la musique recommence , et on chante encore.) Sicile, en cet heureux jour.

Vois ce héros plein de gloire , etc.

( Après cette reprise, l'empereur Phocas, la reine Cintia , et la fille do sorcier, s'en ▼ont a la piste de cette vieille figure qni donne de l'inquiétude à Phocas , sans qu'on sache trop pourquoi il a cette inquiétude. Alors ce rieillard , qui est Astolphe lui-même, rient sur le théâtre arec Héraclios fils de Msurice, et Léonide fils de Phocas. Us sont tous trois rêtu* de peaux de bétes. )

ASTOLPHE

Est-il possible, téméraires , que vous soyez sortis de votre caverne sans ma permission , et que vous hasardiez ainsi votre vie et la mienne 1

Que voulez-vous? cette musique m'a charmé; je ne suis pas le maître de mes sens.

(on entend alors le son des tambours.)

HÉRACLIUS

Ce bruit m'enflamme , me ravit hors de moi ; c'est un volcan qui embrase toutes les puissances de mon âme.

LÉONIDE. • Quand , dans le beau printemps , les doux zéphyrs et le bruit des ruisseaux s'accordent ensemble , et que les gosiers harmonieux des oiseaux chantent la bienvenue des roses et des œillets , leur musique n'approche pas de celle que je viens d'entendre.

HÉRACLIUS

J'ai entendu souvent , dans l'hiver, les gémissemens de la croupe des montagnes sous la rage des ouragans , le bruit de la chute des torrens , celui de la colère des nuées ; mais rien n'approche de ce que je viens d'entendre ; c'est un tonnerre dans un temps serein, il flatte mon cœur et l'embrase.

ASTOLPHE

Ah f je crains bien que ces deux échos , dont l'un est si doux , et l'autre si terrible , ne soient la ruine de tous trois.

HÉRACLIUS et LÉONIDE ensemble.

Comment l'entendez-vous ?

ASTOLPHE

C'est qu'en sortant de ma caverne pour voir où vous étiez^j'ai rencontre dans cette demeure obscure une femme , et je crains bjfn qu'elle ne dke qu'elle m'a vu.

HERACLIUS

Et pourquoi , si vous avez vu une femme , ne m'avez-vous pas appelé pour voir comment une femme est faite? car, selon ce que vous m'avez dit de toutes les choses du monde que vous m'avez nommées , rien n'approche d'une femme; je ne sais quoi de doux et de tendre se coule dans l'âme a son seul nom , sans qu'on puisse dire pourquoi.

Moi , je vous remercie de ne m'avoir pas appelé pour la voir. Une femme excite en moi un sentiment tout contraire ; car, d'après ce que tous en avez dit , le cœur tremble à son nom , comme s'apercevant de son danger ; ce nom seul laisse dans lame je ne. sais quoi qui la tourmente sans qu'elle le sache.

L'HÉRACLIUS DE CÀLDÉRON. ïi3i

ASTOLPHE

Ah Héraclius , que tu juges bien ! ah Léonce , que ta penses à merveille!

HÉRACLIuW Mais comment se peut-il faire qu'en disant des choses contraires nous ayons tous deux raison ?

ASTOLPHE

Cest qu'qne femme est un tableau à deux visages: regardez-la d'un sens,

rien n'est si agréable ; regardez-la d'un autre sens , rien n est si terrible. Cest

le meilleur ami de notre nature, c'est notre plus grand ennemi ; la moitié de

la vie de l'âme, et quelquefois la moitié de la mort; point de plaisir sans elle,

F oint de douleur sans elle aussi *. on a raison de la craindre , on a raison de estimer. Sage est qui s'y fie , et sage qui s'en défie. Elle donne la paix et la guerre , 1 allégresse et la tristesse} elle blesse et elle guérit, c'est de la thériaque et du poison. Enfin , elle est comme la langue , il n'y a rien de si bon quand elle est bonne, et rien de si mauvais quand elle est mauvaise , etc.

kÉONJDE.

S'il y a tant de bien et tant de mal dans la femme, pourquoi n'a vez-vous pas permis que nous connussions ce bien par expérience pour en jouir , et ce mal pour nous en garantir?

HÉRACLIUS

Léonide a très-bien parlé. Jusqu'à quand , notre père , nous refuserez-vous notre liberté ? et quana nous instruirez-vous qui vous êtes et qui nous sommes?

ASTO&PÏLE.

-Ah , mes enfans! si je vous répons vous avancez ma mort. Vous demandez

qui vous êtes , sachez qu'il est dangereux pour vous de sortir d'ici. La raison

qui m'a forcé à vous cacher votre sort, cest l'empereur Héraclius, cet Atlas

chrétien. ;

( Cette conrersation est interrompue par un trpit de chasse. Héraclius et Léonide s'échappent, excités par la curiosité. Les deux paysans gracieux , c'est-à-dire, les denx bouffons de la pièce , Tiennent parler au bon homme Astolphe , qui craint toujours d'être découvert, Cintja et Héraclius sortent d'une grotte, )

Qu'est-ce que je vois ?

Quel est cet objet?

Quel bel animal !

La vilaine béte !

Quel divin aspect!

Quelle horrible présence !

HERACLIUS

CINTIA.

HÉ£ACI,IUS.

CINTIA.

HÉRACLIUS

CINTIA.

HERACLIUS* Autant j'avais de courage , autant je deviens poltron près (Telle.

CINTIA.

Je suis arrivée ici très-irrésolue, et je commence à ne plus l'être.

QÉRAÇLIUS.

O tous, poison de deux de mes sens, l'ouïe et la vue, avant de vous voir de niée yeux, je vous avais admirée de mes oreilles ! Qui êtes-vous ?

CINTIA.

Je suis une femme et rien de plus.

HÉRACLIUS

Et qu'y a-t-il de plus qu'une femme? et, si toutes les autres sont comme vous, comment res^t-il un homme en vie !

CINTIA.

Ainsi donc, vous n'en avez pas vu d'autres?

HÉRACLIUS

Non ; je présume pourtant que si : j'ai vu le ciel j et si l'homme est un petit monde , la femme est le ciel en, abrégé»

p3? THÉÂTRE.

CINTIA.

Tu as parn d'abord bien ignorant , et tu parais bien savant ; si tu as eu une éducation de brute , ce n'est p^it en brute que tu parles. Qui es* tu donc oi qui as franchi le pas de cette montagne avec tant d'audace?

HÉRACLIUS

Je n'en sais rien.

CINTIA.

Quel est ce vieillard qui écoutait , et qui a fait tant de peur à une femme?

BÉRACLIPS.

Je ne le sais pas.

CIISfTI^.

Pourquoi vis-tu de cette aorte dans les montagnes?

Je n'en sais rien.

CINTIA.

Tu ne sais rien.

HÉRACLIUS

Ne vous indignée pas contre moi; ce n'est pas peu savoir qu£ de savoir qu'on ne sait rien du tout.

CINTIA Je veux apprendre qui tu es , ou je vais te percer de mes flèches. ( Ciatia est arasée d'un arc, et porte un carquoi* sur l'épaule i «lie veut prendre se* flèches. )

HÉRACLIUS

Si vous voulez m'oter la vie , vous aurez peu de chose A Caire.

CINTIA laissant tomber »e» flèches et son carquois. La crainte me fait tomber les armes.

HÉRACLIUS

Ce ne sont pas la les plus fortes.

CINTIA.

Pourquoi ?

HERACLIUS

Si vous vous servez de vos yeux pour faire des blessures , ténex-vous-en à leurs rayons ; quel besoin avez-vous de vos flèches ?

CINTIA.

Pourquoi y a-t-il tant de grâce dans ton style , lorsque tant de férocité est sur ton visage ? ou ta voix n'appartient pas à ta peau , ou ta peau n'appartient pas A ta voix. J'étais d'abord en colère , et je deviens une statue de neige.

HÉRACLIUS

Et moi je deviens tout de feu.

< An milieu de cette conversation arrivent JAfrÏA et I^éonîde, qui se disent à peu près les mêmes choses que Cinria et Héracïius se sont dites. Tontes ces scènes sont pleines de jeu de théâtre* Héradiuset Lèonide sortent et rentrent. Pendant qu'ils sont hors de la scène, les deux femmes troquent leurs manteaux; tes deux sauvages en revenant s'y méprennent, et concluent qu'Aetelphe avait raison 4e dire que la {emooe «* un tableau à douMe visage. Cependant on cherche de tout coté le vieillard Astolphe, qui s'est retiré dans sa grotte. Enfin Phocas parait avec sa suite , et trouve Cintia et Libia avec Héracïius et Lèonide. )

CINTIA en montrant Hérsdin A Phocas. J'ai rencontre dans les forêts cette ligure épouvantable.

«... '" LIBIA.

Et moi j'ai rencontre* cette figuSe. horrible i mais je ne tvmiye point cette vieille carcasse qui m'a fait tant dije peur. v .*

PHOCA.S aux deux sauvages* Vous me faites souvenir de mon premier état $ qui êtes -vous ?

^ HÉRACLIUS

Nous ne savons rien de nous , sinon que ces montagnes ont été notre berc ?* u ; ^/P 5 ^» M plantes ont été nota? nourrit!»* : nous tenons mope férocité des tètes qui l'habitent. >

L'HÉRACLIUS Î)È CÀLDÉRON, ii33

ptfacA* Jusqu'aujourd'hui, j'îri su quelque chose de moi-mémo; et, Vous mitres pourrai-je savoir aussi quelque chose de Tous, si j'interroge té Vieillard qui ti sait plus que Tous deux ?

LÉOIUDE.

Nous n'en savons rieti.

HÉRA.GUU& Tu n'en sauras rien.

PHOCAS

Comment! je n'en saurai rien? Qu'on examiné toute* lei grottes, tous les buissons et tous les précipices. Les endroits les plus impénétrables font sans doute sa demeure, c est-la qu'il faut chercher.

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