‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 459 sur 466 · UN SOLDAT · texte numérisé non relu

UN SOLDAT

Je vois ici l'entrée d'une caverne toute courette de branches.

ÏJBIÀ. Oui , je la reconnais ; c'est de là qu'est sorti ce spectre qui m'a fait tant de peur.

PHOCAS àLibia.

Eh bien , èntrez-y avec des soldats , et regardez au fond.

(ïléraclius et Léonide se mettent à rentrée de H caVeMa 1 . ) tÉÔTiîfiÉ.

Que personne n'ose en approcher, s'il n'a auparavant envie de mourir'.

PHOGAS.

Qui nous en empêchera ? ^^^

Ma valeur. r . ,

HEÏtAdïilTjS.

Mon courage. Araut qùfe quelqu'un entre dans ëë*** dfein^ure sombre, il faudra que nous mourrions tous deux.

PtiÙCké.

Doubles brutes <jne vous étés , ne voyet-vous pot 4*10 votre prétention e%t impossible? __. ' ...

HÉRAGLIUS et LÉOmDE ensemble.

Va , ra , arrive , arrive ; tu verras si cela est impossible.

PHOGA*.

Voilà une impertinence trop effrontée j sttons , qu'ils meurent.

* CINTIA.

Qu'il ne reste pas dans les carquois une if èche qui ne soit lancée dans leur poitrine. * ( comme on est prêt à tirer sur ces deux f ennes gens» Astolphe sort de son antre, art s'écria : )

Non pas à eux , mais à moi $ il yant mieux que ce soit moi qui njetcfe } tttetmoi , et qu'ils vivent.

TOUTlAïIWWresèé^e^sès^r.etf/ittWItî

Su'est-ce que je vois? quel étonnement! quoi prodige! quelle chose admie! (les deux pajtans gracieux prennent os moment itrasTestant pour renîr mêler leurs Souf*

Sonneries à cette situation , et ils croient que tout cola est de la magie ; Phocas reste tout

pensif. )

GIBTIJB

Je n'ai jamais vu de léthargie pareille à celle dont le discours de oê Bon homme vient de frapper Phocas.

* Le lecteur peut ici remarquer que, dans cet amas d'extravagances, ce discours de Cîntia est peut-être ce qui rérolte le plus; on ne s'étonne point que, dans un siècle où l'on était si lëHi du bon gon t , ira auteur se soit abandon** k son génie sefrrege pour «miser ou» muttitude plus ignorante que lui Tout ce que nous ayons tu jusqu'à présent n'est que contre le ban sens; mais que Cintia,qui a paru areir quelques sentimens pour Héraclius, et qui doit 1 épouser à la fin de la pièce , ordonne qu'on le tue lui et Léonide , .cela choque si étrangement tous les sentimens naturels , qu'on ne peut comprendre que la Comédie fanuui* de D. Pedro Caldéron de la Barca n'ait pas en cet endroit excité la plus grande indignation*

n34 THÉÂTRE.

PHOGAS àAstolphe.

Cadavre ambulant , en dépit de la marche rapide du temps , de tes cheveat blancs , et de ton vieux visage brûlé par le soleil , je garde pourtant dans ma mémoire les traces de ta personne ; je t'ai vu ambassadeur auprès de moi. Comment es-tu ici? Je ne cherche point a t'effrayer par des rigueurs; je te promets au contraire ma faveur et mes dons : lève-toi , et dis-moi si l'un de ces deux jeunes gens n'est pas le fils de Maurice * que ta fidélité sauva de ma colère?

ASTOLPHE

Oui, seigneur, l'un est le fils de mon empereur, que j'ai élevé dans oeS montagnes, sans qu'il sache qui il est, ni qui je suis j il m'a paru plus convenable ae le cacher ainsi , que de le voir en votre pouvoir , ou dans celui d'une nation qui rendait obéissance à un tyran.

PtiOCAS.

Eh bien, vois comment le destin commande aux précautions des hommes* Parle , qui des deux est le fils de Maurice?

ASTOLPHE

Oue c'est l'un des deux , je vous Fa voue j lequel c'est des deux , je ne vous le dirai pas.

PiHOGAS.

Que m'importe que tu me le cèles? empécheras-tu ou il ne rieù requis* qu'en le» tuant tous deux je suis sûr de me défaire de celui qui peut un jour troubler mon empire ?

HERACLIUS

Tu peux te défaire de la crainte à moins de frais.

PHOGAS.

Comment?

LEONIDE,

En assouvissant ta fureur dans mon sang^ ce sera pour moi le comble des honneurs de mourir fils d'un empereur , et je te donnerai volontiers ma vie.

HÉRAGLIUS.

Seigneur , c'est l'ambition qui parle en lui, mais en moi c'est la vérité.

PHOGAS.

Pourquoi? \

HERACLIUS

Parce que c'est moi qui suis Héràclius.

PHOGAS.

En es-tu sur ?

HÉRACLItJS.

Oui.

PHOCAS

Qui te l'a dit?

HÉRAGLIUS.

Ma valeur. *

Quoi! vous combattez tous deux pour l'honneur de mourir fils de Maurice f

TOUS I>EUX ensemble.

Oui

PHOCAS à Astolphe.

Dis, toi, qui des deux l'est?

HÉRÀCLIUS.

Moi. }

LÊONIDE.

Moi. .

ASTOLPHE

Ma voix t'a dit que c'est l'un des deux: ma tendresse taira oui c'est au deux. ^

* On roit que dans cet amas d'aventures et d'idées romanesques, il y a de tenn» en temps des traits admirables. Si tout ressemblait à ce morceau , U pièce serait au- dessus de ne* meilleures. *

L^HÊRACLIUS DE CÀLDÉRON. 1 135

PHOCAS

Est-ce donc là aimer , que de vouloir que deux périssent pour en sauver un? Puisque tous deux sont également résolus à mourir , «e n'est point moi qui suis tyran. Soldats , qu'on frappe l'un et l'autre. ÀSTOLPHE.

Tu y penseras mieux.

PHOGAS.

Que veux-tu dire ?

ASTOLPHE

Si la vie de l'un te fait ombrage , la mort de l'autre te causerait bien de la douleur.

PHOCAS

Pourquoi cela?

ASTOLPHE

C'est que l'un des deux est ton propre fils ; et, pour t*en convaincre, regarda cette gravure en or, que me donna autrefois cette villageoise, qui m'avoua tout dans sa douleur , qui me donna tout , et qui ne se réserva pas même son fils. A présent que tu es sûr que 1 un des deux est né de toi , pourras-tu les faire périr l'un et l'autre ?

PHOCAS

Qu .u tendu? qu'ai-je vu?

CINTIA.

Quel événement étrange !

PHOCAS

O ciel! où suis-je ? quand je suis prés de me venger d'un ennemi qui pourrait me succéder, je trouve mon véritable successeur sans le connaître; et le bouclier de l'amour repousse les traits de la haine. Ah ! tu me diras quel est le sang de Maurice , quel est le mien.

ASTOLPHE* Cest ce que je ne te dirai pas. C'est à ton fils de servir de sauve-garde au fils de mon prince , de mon seigneur.

PHOCAS

Ton silence ne te servira* de rien : la nature , Pamour paternel parleront ; ils me diront sans toi quel est mon sang $ et celui des deux en faveur de qui ' la nature ne parlera pas, sera conduit au supplice.

ASTOLPHE

Ne te fie pas à cette voix trompeuse de la nature. Cet amour paternel est sans force et sans chaleur quand un père n'a jamais vu son fils , et qu'un autre l'a nourri. Crains que , dans ton erreur, tu ne donnes la mort à ton propre sang.

Tu me mets donc dans l'obligation de te donner la mort à toi-même , si tu ne me déclares qui- est mon fils.

ASTOLPHE

La vérité en demeurera plus cachée. Tu sais que les morts gardent le secret.

PHOCAS

Eh bien , je ne te donnerai point la mort , vieil insensé , yieux traître , je te ferai vivre dans la plus horrible prison ; et cette longue mort t'arrachera ton secret pièce a pièce.. .

( Phocas renverse le vieil Astolphc par terre , les deux jeunes gens le relèvent.)

HÉRACLIUS et LÊONIDE.

£ïon , ta fureur ne l'outragera pas ; que gagnes-tu à le maltraiter ?

PHOCAS

Osez-vous le protéger contre moi?

LES DEUX ensemble.

S'il a sauvé notre vie, n'est-il pas juste que nous gardions la sienne?

PHOCAS

Ainsi donc l'honneur *le pouvoir être mon fils ne pourra rien changea dans ▼oa cœur»?

il 38 THÉÂTRE.

Phocas , pour mériter, dit-il, de lui baiser la main. Phocas le relève; le prétendu ambassadeur parle ainsi :

« Lejgrand duc Frédéric sachant , ô empereur! que tous êtes en Sicile, m'envoie devers vous et devers la reine Cintia , pour vous féliciter tous deux : vous, de votre arrivée, et elle, de l'honneur qu'elle a de posséder un tel hôte ; il veut mériter de baiser sa main blanche. Mais , pour venir à des matières plus importantes , le grand duc mon maître m'a charge de vous dire , qu'étant fils de Cassandre , sœur de l'empereur Maurice , dont le monde pleure la perte , il ne doit point vous paver les tributs qu'il payait autrefois à l'empire: mais que, s'il ne se trouve pointa héritier plus proche que Maurice , c'est à mon maître qu'appartient le bonnet impérial et la couronne de laurier, comme un droit héréditaire. Il vous somme oe les restituer. »

PHOCAS

Ne poursuis point ; tais-toi , tu n'as dit que des folies. De si sottes demandes ne méritent point de réponses j c'est assez que tu les aies prononcées.

LÉONIDE

Non, seigneur, ce n'est point assez ; ce palais n'a-t-il pas des fenêtres par lesquelles on peut faire sauter au plus vite monsieur l'ambassadeur?

/ HÉRACLIUS

Léonide , prends garde : il vient sous le nom sacré d'ambassadeur : n'agravons point les motifs de mécontentement que peut avoir son maître.

PHOCAS à l'ambassadeur.

Pourquoi restes-tu ici ? n'as-tu pas entendu ma réponse ?

FRÉDÉRIC

Je ne demeurais que pour vous dire que la dernière raison des princes est de la poudre , des canons et des boulets. *

PHOCAS

Eh bien, soit — • Que ferons-nous , Cintia ?

*'""■'■ CINTIA.

Pour jnoi* mon avis est, qu'ayant l'honneur de vous avoir pour hôte, ie continue à vous divertir par des festins , des bals , de la musique et des dansés.

PHOCAS

Vouravez raison: entrons dans ces jardins et divertissons-nous, pendant que l'ambassadeur s en ira. i^«w»m

( tconi.le et Wacliaa rçsteut ensemble. Le vieux bon homme Astolphe Tient se jeter a leurrer. Ce T.cxllard, qm n'a pas nn souffle de rie , dit qu',1 a rompu les portes de «

„ V £?l iS!. " W l î 0a *ï e miUe m ° rla * a J oute - t " il » Î'J consens, puisque j'ai eu le bonkeur f de vous Wi* Uu.<ku* dam une si grande splendeur et une ai grande majesté.»)

i J? ftUeIle b™^**"* T^tu donc, puisque tu nous laisses eucore^ans le doute ou nous sommes, et que tu ôtes lhéritage à celui qui y doit prendre pour le donner sottement à c*W,qui n'y a, point de droit ? aoU P r6teil * e >

HÉ^LCLIUS E*<mide , tu lui payes fort mal ce" ue tu lui dois.

*.: LÉONIDE

Qu'est-ce donc que je.lui dois? liante notre tyran dans une éducation rustique i il a été le voleur de ma vie , au milieu des précipices et deTcavernet KedevaiMl nae, puisqu'il sat ait qui nous étions , nous Sève daTs dJs e?e£ mce. d^e^oeiiatre naissance , nou, apprendre à manierTeïarnTes ? ^ PHOCAS tqni entre doucement iur la pointe du pied ponr les écouter. j

*icf* yél&K LowWepa^^tRfV^ieo , et avec un noble orgueil.

/ "3*7E/lë«îor remarque asscîr ici l'eWdiiion «ie CslrWnm «i «il. j .. . ....

I/HÉRACLIUS DE CÀLDÊRON. u3 9

HÉRACLIUS

Mais il est clair qu'il a protégé celui de nous deux qui est le fils de Maurice , qu'il s'est enfermé dans une caverne avec lui. Y a-t-il une fidélité comparable à cette conduite généreuse ? et dis-moi , n'est-ce pas aussi une piété tien signalée d'avoir aussi conservé le fils de Phocas qu'il connaissait , et qui était en son pouvoir ? iVa-t-il pas également pris soin de l'un et de l'autre r

PHOCAS derrière eux.

En vérité , Héraclius parle fort sagement, v LÉONIDE.

Quelle est donc cette fidélité ? Il a été compatissant envers l'un , tandis qu'il était cruel envers l'autre. Il eût bien mieux fait de s'expliquer, et de nous instruire de notre destinée : mourrait qui mourrait , et régnerait qui régnerait.

Il aurait fait fort mal.

LEONIDE.

Tais-toi , puisque tu prends son parti $ tu me mets si fort en colère , que je suis prés de....

ASTOLPHE

De quoi ? ingrat , parle.

LEONIDE.

D'être ingrat , puisque tu m'appelles ainsi 5 vieux traître , vieux tyran ! ( Lèonide lui saute à la gorge et le jette par terre ; Héraclius le relève. )

ASTOLPHE

Ab ! je suis tout brisé.

HERACLIUS

Il faut que ma main qui fa secouru punisse ce brutal. ( Les deux princes tirent alors l'epée arec de grands cris ; les deux paysans gracieux s'en ront en disant chacun leur mot. )

ASTOLPHE

Mes enfans , mes enfans , arrêtez ! *

( Phocas paraît alors : Cintia et le sorcier arrivent. )

PHOCAS à Héraclius.

Ne le tue pas.

CINTIA.

Ne te fais point une mauvaise affaire.

HÉRACLIUS

Non , seigneur , je ne le tuerai pas , puisque vous le défende». Il vitra , madame , puisque vous le voulez.

( Leonide relevé s'excuse devant Phocas et Cintia de sa chute ; il dit qu'on n'en est pas moins valeureux pour être maladroit, et veut courir après Héraclius pour s'en venger; Phocas l'en empêche , et, doutant toujours lequel des deux est son fils, il dit i Cintia : )

dération. " ^ W

digne

troisième Tournée.

La troisième journée ressemble aux deux autres. La reine Cintia donne toujours des concerts aux deux sauvages pour les polir 5 et ces deux princes , qui sont devenus les meilleurs amis du monde , s'épuisent en galanteries sur les yeux et sur la voix de Cintia et de Libia Enfin tibia découvre à Hérackus , en présence de Léonide , qu'Héràclicis es* le fils de Maurice.

« Comment le savez-vous? ndit Héraclius. « C'est, répond Labia, que mon père me l'a dit quand il a craiwt 4u* Pbocasne le fit mourir avec son secret. »

LIBIA.

Oui , c'est $ vous , Héraclius, qu'appartient l'empire invincible de Constantinople.

,,4o THÉÂTRE.

CISTIA.

Oui, non-seulement l'empire , mais aussi la Sicile on je règne , qui est une colonie feudataire. ^^

Biais, tandis que Phocas TÎTra , fl fout garder ce secret 5 il y va de votre vie.

CINTIA.

Gardons bien le secret tant qu'a vivra: car l'empereur est hydropique de mon sang , et il s assouvirait du vôtre et du mien.

LIBIA.

Oui, gardons le secret, et voyez comment vous pourrez le déclarer par quelque nelle action. CINTIA .

Silence , et voyons comme vous pourrez vous y prendre.

LIBIA.

Si vous trouvez quelque chemin ,

CINTIA.

Si vous trouvez quelque moyen ,

XiIBlA.

' Je ne doute pas qu'au même moment

CINTIA.

Je ne doute pas que sur-le-champ

LIBIA.

Plusieurs ne vous suivent.

CINTIA.

Plusieurs ne vous proclament.

LIBIA.

Mais il me paraît impossible ,

r GINTIA.

Je vois évidemment l'impossibilité ,

TOUTES DEUX ensemble.

Que vous réussissiez tant que Phocas sera en, vie.

LÉOjNIDE.

Écoutez, Libia.

HERACLITJS.

Cintia , attendez.

Incertain sur tout ce que j'ai entendu ,

RÉRACLIUS.

Étonné de tout ce que j'apprends,

LÉONINE

Je meurs de chagrin.

HERACLIUS

Je vis dans. la. joie.

PHOCAS dans le fond Wx théâtre, ayant feint de dormir.

Déjà ils sont informés de cette tromperie , et persuadés de la vérité â mon préjudice ; il est bien force qu'entre deux aentimens si contraires et si distincts ,

nière que je vais une. seconde fois faire semblant d'avoir sommeil.

Je flotte toujours dans mes incertitudes' : mon cœur se partage nécessairement en deux sentimenst contraires) celui de père et celui d'ennemi ; allons, voyons si la nature se fera connaître. Je viens pour leur parler. Mais non j il vaut mieux les épier avec prudence ; il est clair qu'ils dissimulent avec moi , et qu'Us* "ne se confient qu'à des femmes. D faudra bien enfin que ce songe finisse.

LÉ ON IDE «an» v*ir Phocas.

«Fayoue que je me suis senti pour Phocas je ne sais quelle affection secrète ; osais je vois à présent que ce sentiment ne venait que de mon orgueil qui as <pirait à 1 empire. La même tendresse me prend actuellement pour Maurice , et je sens que ce faux amour que je croyais sentir pour Phocas n'était au fond que de la naine , quand j'imagine qu'il est un tyran et qu'il m'ôte l'empire qui était à moi. *

SERJlCLIUS.

Je vis abhorré de Pbocas. Je me ydk dans le plus grand danger. Mais n'importe , je triomphe d'avoir su quel noble sang échauffe mes reines , quoique présent ce feu soit attiédi.

PHOCAS derrière eu*.

Je ne peux rien avérer sur ce qu'ils disent : approchons-nous pour les écouter ; peut-être que du mensonge on passera à la Vérité. Je me sens trop troublé par les inquiétudes de tout ce songe , dont la rêverie est un vrai délire.

LÉONIDE

Je n'ai ni frein , ni raison , ni jugement; je ne veux que régner $ et je ferai tout pour y parvenir.

HEBICHUS.

Et moi , je n'ai d'autre ambition , d'autre désir , que d'être digne de ce que je suis. Laissons au ciel l'accomplissement de mes desseins. Il soutiendra ma cause.

( ici Héraclius se retire on moment sans qu'on en sache la raison. )

LÉONIDE

Il est parti, et je reste seul. Non , je ne suis pas seul ; mes inquiétudes, mes peines sont avec moi ; je suis si saisi d'horreur en voyant le traître qui m'empêche de ceindre mon front du laurier sacré des empereurs, que je ne sais comment je résiste aux emportemens de ma colère*

HÉRACLITJS revenant.

J'avais fui de ces lieux pour calmer mes inquiétudes ; mais, ayant trouvé du monde dans le chemin , je rentre ici pour ne parler à personne,

LÉONIDE

Cependant, si Libia m'a fait entendre, en m'en disant davantage, que, quand Phocas sera mort , il faudra bien que tout le monde prenne mon partit je dois espérer. ** Mais, quoi ! je me suis senti une secrète inclination pour Phocas. Un empire ne vaut-il pas mieux que cette secrète inclination ? Sans doute : donc , qu'est-ce que je crains ? pourquoi resté-je en suspens?

Que prétend là Léonide ? ( Léonide tire ici son poignard , Héracliuè tire le sien , et Phocas qui était endormi

s'éveille* )

LÉONIDE

HERACLIUS

PHOCAS

Qu'il meure.

Qu'il ne meure pas.

Qu'est-ce que je vois ?

LEONIDE.

Tu vois qu'Héraclius voulait te donner la mort , et que c'est moi qui me suis opposé à sa fureur.

HERACLIUS

C'est Léonide «mi voulait t'assassiner , et «'est moi qui. te sauve la vie.

* On sent combien ce discours est absurde : comment l'empire était» il à Léonide? parlerait-il autrement ai en lui avait ditan'il est le fik de Maurice? chacun d'eux croit -fl que «'est à lui que Libia et Cintia ont parlé? Toit cela paraît d'une démence inconcevable.

** libia ne lui a rien dit de cela; c'est à Héraclius qu'elle a tenu ce propos. Apparemment qu'il 7 a dans cette scène un jeu de théâtre , tel que chacun des deux princes puisse croire que Libia s'adresse à lni , l'appelle Héraclius, et déclare qu'il est fils de Maurice.

Ah ! malheureux , je ne suit ni endormi , ni éveillé ; j'entends crier : Qu'il

______ f ; aux

paroles , tout est égal de part et d'autre ; chacun d'eux a un poignard dans la

main. ,

HERACLIUS

Je me suis armé de ce peignant, quand j'ai tu que Léonide tirait le sien pour te frapper.

1 PHOCAS

Prenons garde ; je ne peux , il est vrai , porter un jugement assuré sur les yoix que pai entendues , sur Faction que j'ai ^ vue ; mais l'épouvante que j'ai ressentie dans mon cœur , me dit par des cris étouffés , que c'est toi , Héraclius , qui es le traître. Le fer que j'ai vu briller dans ta main , ce couteau, cet acier, le fil de ce poignard , font hérisser mes cheveux sur ma tête. Défends-moi , Léonide : toute ma valeur tremble encore à l'idée de cette fureur, de cette aveugle hardiesse , de cette sanglante audace ; il me semble que je le vois encore escrimer avec cet aspic de métal, et ces regards de basilic.

HÉRACLIUS

Eh ! seigneur , quand je mets à vos pieds , non-seulement ce poignard , mais aussi ma vie , pourquoi vous fais- je peur?

PHOCAS

Lisippo , Cintia , Libia , puisque vous êtes mes amis et mes commensaux , sachez qu'Héraclius me veut faire périr.

HÉRACLIUS

Ah ! si une fois ils en sont persuadés , ils me tueront. Ah , ciel ! où m'enfuirai-je dans un si grand péril?

( il s'en ra , et on le laisse aller. )

PHOCAS quand Héradins est parti.

Défendez-moi contre lui.

(à part.) Moi , seigneur , je vous défendrai. Dieu merci , j'en suis tiré.... Oui, seigneur, je le suivrai ; son châtiment sera égal à sa trahison ; je lui donnerai mille morts.

PHOCAS

Cours, Léonide , la fuite du traître est un nouvel indice de son crime.

LISIPPO, LES FEMMES.

Quel mal vous prend subitement , seigneur ?

PHOCAS

Je ne sais ce que c'est ; c'est une léthargie , un évanouissement , un tournoiement de tête , un spasme , une frénésie , une angoisse ; mes idées sont toutes troublées ; je ne sais si c'est un songé , si tout cela est vrai ou feux. C'est un crépuscule de la vie ; je ne suis ni mort ni vivant ; chacun d'eux prétend qu'il voulait me sauver au lieu de me tuer. Je ne sais quoi me dit au fond du cœur qu'Héraclius est coupable , et que, si Léonide ne m'avait secouru , Héraclius se serait baigné dans mon sang. Je jurerais que cet Héraclius est le fils de Maurice : toute ma colère crève sur lui. Dites-moi ce que vous en pensez , et si ie juge bien ou mal. '

CINTIA.

Tout cela est si obscur qu'on ne peut pas juger de leur intention; il fout les entendre : notre jugement ne peut atteindre à ce qui n'est pas sur les lèvres. PHOCAS à Lisippo.

Et toi , magicien, ne nous diras-tu rien sur cette étrange aventure?

LISIPPO.

Si je pouvais parler , je vous aurais déjà tout dit; mais la déité qui m'inspire, me menace si je parle. H *^

PHOCAS

Mais ne pourrais-tu pas forcer ta fille Libia, la reine Cintia , et les autres, dire ce qu'ils savent de ©es prodiges ?

TOUS ensemble.' On ne pourra nous y obliger , ni nous 'faire violence.

Pourquoi ?

LIBIà.

H faut céder à la fatalité.

CïffTIÀ.

Le terme des destinées est arrivé.

ISMÉNIA.

Oui , ce jour même , cet instant même-

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