‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 463 sur 466 · TROUPE DE SOLDATS DE PHOCAS · texte numérisé non relu

TROUPE DE SOLDATS DE PHOCAS

Vive Leonide ! vive Leonide !

PR ED ERIC grand duc de Calabre , descendant de son vaisseau.

Prenons terre , formons nos escadrons ; que les ennemis surpris soient épouvantés ; qu'ils ne sachent mon débarquement que par moi , puisque les eaux et les vents m'ont été si favorables j que 1« sang et le feu fassent voir un antre élément. Le destin m'a fait prince de Calabre : je suis neveu de Maurice ; sa mort me donne droit à la pourpre impériale. Pourquoi paierais-je des tributs , au lieu de venger la perte des tributs qu'on me doit ; surtout lorsque je sais que le fils posthume de Maurice est perdu , et qu'un vieillard , dont on n a jamais entendu parler depuis qu'il arracha cet enfant à sa mère , l'a élevé dans les rochers de la Sicile ? les destinées ne m'appellent- elles pas à l'empire,

Suisque le tyran est ici mal accompagné? n'est-ce pas a moi de soutenir mes roits par mer et par terre , et de Venger à la fois Frédéric et Maurice ? Ea~ fin , quand je n'aurais d'autre raison d'entreprendre cette guerre glorieuse , que les prédictions sinistres de Lisippo, cette raison me suffirait ; et je* veux montrer à la terre que ma valeur 1 emporte sur ses craintes.

(on roit de* loin Astolphe sur le rivage, et Héraclius qni s'élance hors dn batean porté, où on Tarait déjà porté. Le bateau s'enfonce dans la mer. )

FRÉDÉRIC

Quelle voix entends-je sur les eaux ? qu'arrive t-il donc vers ces lieux horribles? quel bruit de destruction! Autant que ma vue peut s'étendre, autant que je peux prêter l'oreille , ceci est monstrueux. J entends la voix d'un homme ; mais il souffle comme un animal : ce n'est point un oiseau , car il ne vole pas : ce n'est point un poisson , car il ne nage pas ; il est pousse par les vagues qui se brisent contre ces rochers.

( Astolphe sur le rivage embrasse Héraclius qui sort de la nier.)

HÉRACLIUS

O cieux ! ayez pitié de nous !

ASTOLPHE

O deux ! nous implorons votre secours.

FRÉDÉRIC

H paraissait qu'il n'y en avait qu'un au milieu des ondes , et maintenant en voilà deux sur le rivage.

ASTOLPHE àHéradius.

Je rends grâce an ciel qui fa délivre de la mer.

FRÉDÉRIC

Par quel prodige ces deux créatures au milieu des algues marines , des vents, des flots et du limon, au lieu d'être couvertes d'écaillés, sont-elles couvertes de poil? Oui êtes-vous?

r ^ ASTOLPHE.

Deux hommes si infortunes , que le destin , qui voulait nous donner la mort, n'a pu eu venir à bout.

r HERACLIUS.

Nous sommes les enfans des rochers; la mer n'a pu nous souffrir, et nous rend à d'autres rochers. Si vous êtes des soldats de Phocas , usez contre nous du pouvoir que vous donne la fortune : ce serait une cruauté d'avoir pitié de ' nous$ et, afin que vous soyez obligés de nous ôter cette malheureuse vie , sachez que je suis le fils de Maurice. Ce vieillard, que sa fidélité a banni si long-temps de la cour , m'a sauvé deux fois la vie sur la terre et sur la mer. C'est le généreux Astolpbe. * Je vous conjure, en me donnant la mort, d'épargner le peu de jours qui lui restent. Je me jette à vos pieds : accordezmoi la mort que j'implore : pourquoi hésitez-vous? pourquoi refusez- vous de finir mes tourmens?

FREDERIC

Pour te tendre les bras. Ce que tu m'as dit attendrit tellement nxon âme , que je sauverais ta vie aux dépens de la mienne. 11 est peuMltre étrange que je te croie avec tant de facilité; mais je sens une cause supérieure qui m'y force. Le ciel paraît ici manifester sa justice , et la vertu de ce noble vitiilard , que je respecte et que j embrasse.

HÉRACLIUSet ASTOLPHE.

Eh ! qui es-tu donc? parle.

FRÉDÉRIC

Je suis le duc de Calabre. Vous me voyez comblé de joie. Le sang qui coule dans mes veines , 6 fils de Maurice ! est ton sang. Je suis le fils de Cassandre , sœur de Maurice; tes destins sont conformes aux miens, ton étoile est mon étoile.

HERACLIUS

Je reprends mes esprits $ et , plus je te considère , plus il me semble que je t'ai déjà vu.

FRÉDÉRIC

Cela est impossible ; car je n'ai jamais approché des cavernes et des précipices où tu dis qu'on a élevé ta jeunesse.

HERACLIUS

C'est la vérité ; mais je t'ai vu sans te voir. FRÉDÉRIC.

Comment? me voir sans me voir!

HERACLIUS

Oui. . „

FREDERIC

Ceci est une nouveauté égale à la première 5 mais , avant de l'approfondir, va , je te prie , à ma galère capitane ; et après qu'on t'aura donne oe* habits y . et qu'on t aura paré comme tu dois l'être , tu m'apprendras ce que je veux savoir , et qui me ravit déjà en admiration.

* Le fond de cette «cène parait intéressant et admirajble ; on aurait pu en faire od chefd'oeuvre, en v mettant plua de vraisemblance et de convenance. Il me semble qu'une telle acène donnerait l'idée de la vraie tragédie , c'est-à-dire d'une péripétie attendrissante , toute en action , sans aucun embarras , sans le froid recours des lettres écrites longtemps auparavant, sans rien de forcé, sans aucun de cea raisonnement alantbiquéa qui font languir le*, tragiqne. * »

u 5o THÉÂTRE.

HÉRACLIUS

Je t'ai déjà dit que je suis»le fils des montagnes , accoutumé au travail et à la peine ; et, quoique j'aie beaucoup souffert, écoute-moi, je me reposerai en

te P' riant - FRÉDÉRIC.

Puisque c'est pour toi un soulagement , parle.

HERAGLIUS.

Écoute , tu vois ces rochers , ces montagnes , dont le faite est défendu par les volcans de l'Etna....

( ce discours d'Héraclins est interrompu par des cris derrière la scène. ) Aux armes , aux armes ; aux combats, aux combats. t

PHOGAS.

Tombons sur eux avant que leurs escadrons soient formes. UN SOLDAT de Frédéric arrivent sur la scène.

Déjà on voit l'armée que Phocas a levée pour s'opposer à la hardiesse de votre débarquement.

* FREDERIC

On dit que c'est lespremier bataillon , il faut s'empresser d'aller à sa rencontre. ,

HÉRACLIUS

Je vous accompagnerai. Vous verrez que l'épée que vous ne m'avez donnée que comme un ornement, vous rendra quelque service.

# ^ ASTOLPHE

Quoique ma caducité ne me permette pas de vous servir , je peux mourir du moins , et vous me verrez mourir le premier à vos côtés.

FRÉDÉRIC

J'espère en vous deux. J'attends de vous mon triomphe : déjà mes soldats s'avancent avec audace.

(les troupes de Phocas paraissent , les trompettes et les clairons sonnent la charge, la bataille se donne; on entend d*nnc6té : Vive Phocas ! et de l'autre : Vive Frédéric l Pou tous ensemble crient : Aux arme*, aux armes; combattons, combattons*)

HÉRACLIUS, l'épée à la main.

Suivez-moi j je connais tous les sentiers j si vous marchez de ce coté , vous pourrez tout rompre.

* C I N T I A paraissant armée à la tète des siens. Non , vous ne romprez rien $ c'est à moi de défendre ce poste.

HÉRACLIUS

Qui pourra soutenir ma fureur ?

CINTIA.

Moi.

HERAGLIUS.

Quel objet frappe mes yeux !

^ CINTIA.

Qu'est-ce que je vois !

HERACLIUS

Vous voyez le changement de nos destins : je défendais contre vous un passage quand je vous ai vue pour la première fois, et à présent vous en défendez un contre moi.

CINTIA.

Ajoute que tu me regardais alors avec des yeux d'admiration , et à présent c'est moi qui t'admire.

* HERACLIUS

Qu'admirez-vous en moi ? rien que les vicissitudes incompréhensibles de ma vie. Je vous trouve ici j vous voulez que je fuie. Moi , fuir , et fuir de vos yeux î ce sont deux choses si impossibles que , si elles arrivaient , elles diraient qu'elles ne peuvent pas arriver.

L'HÉRÀCLIUS DE CALDÉRON. n5i

CINTIA.

Sans te dire ici que mon bonheur est de te voir en vie , ce bonheur ne sera-t-il pas plus grand que si tu enfonces ce passage , et si tu restes victorieux ?

HERACLIUS

Je ne veux point vaincre à ce prix , en combattant contre vous.

C I N T I A à Libia qui raccompagne.

Libia, ne m'abandonne point j j'ai soin de ma réputation et de la tienne.

HERACLIUS

Je ne sais si je dois vous croire.

CINTIA.

Pourquoi non?

HERACLIUS

Parce que, si vous me traitez avec tant de bonté à présent, vous direz peutêtre, comme vous avez déjà fait, que vous ne vous en souvenez plus, et que mon bien et mon mal vous sont indifférens.

( des voix s'élèvent au fond du théâtre.)

Page 1