‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 5 sur 466 · SCÈNE P e · texte numérisé non relu

SCÈNE P e

DARMIN, ADINE.

ADINE habillée en Turc. •

Ah ! mon cher oncle ! ah! quel cruel voyage !

Que de dangers! quel étrange équipage f

H faut encor cacher sous un turban

Mon nom, mon cœur, mon sexe et mon tourment;

DARMIN.

Nous arrivons : je te plains j mais, ma : nièce, Lorsque ton père est mort consul en Grèce; Quand nous étions tous deux après sa mort Privés d'amis , de biens et de support; Que ta beauté , tes grâces, ton jeune âge, M'étaient pour toi qu'un funeste avantage :

Pour comble enfin , quand un maudit bâcha Si vivement de toi s'amouracha , Que faire alors? ne fus-tu pas réduite A te cacher, te masquer , partir vite?

D'antres dangers sont préparé» pour moi.

DARMIN.

Ne rougis point , ma nièce , calme-toi ; Car, à la hâte avec nous embarquée, Vêtue en homme, en jeune Turc masquée, Tu ne pouvais, ma nièce, honnêtement Te dépêtrer de cet accoutrement , Prendre du sexe et l'habit et la mine , Devant les yeux de vingt gardes-marine , Qui tous étaient plus dangereux pour toi Qu'un vieux bâcha n'ayant ni foi ni loi.

Mais par bonheur tout s'arrange è merveille , Et nous voici débarqués dans Marseille, Loin des hachas , et près de tes parens , Chez les Français , tous fort honnêtes gens,

ADINE

Ah! Blanford est honnête homme sans doute; Mais que de maux tant dé vertu me coûte !

Fallait-il donc avec lui revenir?

DARMIN.

Ton défunt père à lui devait t'unir ; Et cet hymen , dans ta plus tendre enfance , Fit autrefois sa plus douce espérance.

ADINE. , Qu'il se trompait !

* Dans la pièce anglaise , cette jeune personne s'appelle Fidélia. Elle s'est déguisée en garçon , et a servi de page à Manly, capitaine de vaisseau.

55o THÉÂTRE.

Rlanford à tes beaux yeux Rendra justice , en te connaissant mieux.

Peut-il long-temps sa coiffer d'une prude , Qui de tromper fait son unique étude ?

ADINE

On la dit belle; il l'aimera toujours :

Il est constant.

DARMIN.

Bon ! qui Test en amours?

ADINE

Je crains Dorfise.

DARMIN.

Elle est trop intrigante ; Sa pruderie est, dit-on , trop galante ; Son cœur est feux , ses propos médisang :

lie crains*hen d'elle ; on ne trompe qu'un temps.

ADINE

Ce temps est long, ce temps me désespère.

Dorfise trompe , et Dorfise a su plaire !

DARMIN.

Mais, après tout, Blanford t'est-il si cher?

ADINE

Oui : dès ce jour oii deux vaisseaux d'Alger * Si vivement sur les flots l'attaquèrent, Ab! que pour lui tous mes sens se troublèrent! Dans mes frayeurs , un sentiment bien doux M'intéressait pour lui comme pour vous $ Et, courageuse en devenant si tendre , Je souhaitais être homme et le défendre.

Songez-vous, bien que lui seul me sauva Quand sur les eaux notre vaisseau brûla ?

Ciel ! que j'aimais ses vertus , son courage , Qui dans mon cœur ont gravé son image !

DARWIN

Oui , je conçois qu'un cœur reconnaissant

Pour la vertu peut avoir du penchant.

Trente ans à perôe , une taille légère ,

Beaux yeux , air noble ; oui , sa vertu peut plaire ;

Mais son humeur et son austérité

Ont-ils pu plaire à ta simplicité?

ADINE

Mon caractère est sérieux ; et j'aime Peut-être en lui jusqu'à mes défauts même.

DARMIN.

Il hait le monde*

41 Dans l'anglais , ce n'est pas oontre des vaisseaux d'Alger que le capitaine u combattu* mais contre des Hollandais.

LA jPRUDE. 55,

A DÎNE

Il a , dit-on , raison.

t)ARMIN.

Il est souvent trop confiant , trop bon; Et son humeur gâte encor sa franchise.

De ses défauts le plus grand c'est Dorfise.

DARMIN.

Il est trop vrai. Pourquoi donc refuser D'ouvrir ses jeux , de les désabuser, Et de briller dans ton vrai caractère?

ADINE

Peut-on briller lorsqu'on ne saurait plaire?

Hélas! du jour que, par un sort heureux..

Dessus son bord il nous reçut tous deux ,

J'ai bien treitfblé qu'il n'aperçût ma feinte; #

En arrivant je sens la même crainte.

DARWIN

Je prétendais te découvrir à lui.

ADINE

Gardez-vous-en , ménagez mon ennui :

Sacrifiée à Dorfise adorée, Dans mon malheur , je veux être ignorée ; Je ne veux pas qu'il connaisse eti ce jour Quelle victime il immolé k l'amour.

DARWIN

Que veux-tu donc?

ADTNE.

Je veux , dès ce soir même , Dans un courent fuir un ingrat que j'aime.

d;akmiiT.

Lorsque si vite on se met en couvent, * Tout à loisir , ma nièce , on s 9 en repent. Avec le temps tout se fera, te dis- je.

Un soin plus triste à présent nous afflige ; Car, dans l'instant ou ce du Guay * nouveau Si noblement fit sauter son vaisseau, Je vis sauter ses biens et ma fortuné ; A tous les deux la misère est commune.

Et cependant, à MarseiHe arrivés, Remplis d'espoir, d'argent comptant privés, Il faut chercher un secours nécessaire.

L'amour n'est pas toujours la seule affaire.

ADINE

Quoi! lorsqu'on aime, on pourrait faire mieux? Je n'en crois rien.

* Allusion au célèbre du Guay-Tcouiu, l'un des plus grands hommes de mer qu'ait eus la France.

55a THÉÂTRE.

DARMIN.

Le temps ouvre les yeux.

L'amour , ma nièce , est aveugle à ton âge , Non pas au mien. L'amour sans héritage, Triste et confus, n'a pas l'art de charmer.

Il n'appartient qu'aux gens heureux d'aimer.

ADINE

Vous peiiMK donc que, dans votre détresse , Pour vous , mon oncle , il n'est plus de maîtresse, Et que d'abord votre veuve Burlet En vous voyant vous quittera tout net?

DARMIN.

Mon triste état lui servirait d'excuse.

Souvent , hélas ! c'est ainsi qu'on en use.

Mais d'autres soins je suis embarrassé , L'argent me manque , et c'est le plus pressé.

BLANFORD, DARMIN, ADINE.

BLANFORD.

Bon ! de l'argent ! dans le siècle où nous sommes , C'est bien cela que l'on obtient des hommes ! Vive embrassade et fades complimens »

Propos joyeux , vains baisers, faux sermens , J'en ai reçu de cette ville entière ; Mais , aussitôt qu'on a su ma misère , D'auprès de moi la foule a disparu :

Voilà le monde.

DARMIN.

Il est très-corrompu ; Biais vos amis vous ont cherché peut-être?

BLANFORD.

Oui, des amis! en as-tu pu connaître?

J'en ai cherché; j'ai vu force fripons De tous les rangs, de toutes les façons, D'honnêtes gens dont la molle indolence Tranquillement nage dans l'opulence , Blasés en tout , aussi durs que polis , Toujours hors d'eux, ou d'eux seuls tout remplis : Mais des cœurs droits , des âmes élevées , Que les destins n'ont jamais captivées , Et qui se font un plaisir généreux De rechercher un ami malheureux , J'en connais peu , partout le vice abonde.

Un coffre-fort est le dieu de ce monde ; Et je voudrais qu'ainsi que mon vaisseau , Le genre humain fût abîmé dans l'eau.

DARMIN.

Excepter-nous du moins de la sentence.

Le monde est faux , je le crois; mai* je pense Qu'il est encore un cœur digne de vous, Fier mais sensible , et ferme quoique doux , De vos destins bravant l'indigne outrage, Vous en aimant , s'il se peut , davantage; Tendre en ses vœux et constant, dans sa foi,

BLANFORD.

Le beau présent! où le trouver?

ADINE

Dans moi.

BLANFORD.

Dans vous! allez, jeune homme que vous êtes, Suis- je en état d'entendre vos sornettes?

Pour plaisanter prenez mieux votre temps.

Oui , dans ce monde , et parmi les méchans r Je sais qu'il est encor des âmes pures , Qui chériront mes tristes aventures.

Je suis heureux , dans mon sort abattu ; ' Dorfise au moins sait aimer la vertu.

ADINE

Ainsi , monsieur, c'est de cette Dorfise Que pour toujours je vois votre âme éprise?

BLANFORD.

Assurément.

ADINE

Et vous avez trouvé En sa conduite un mérite éprouvé ?

- BLANFORD.

Oui.

Feu mon frère , avant d'aller en Grèce , S'il m'en souvient, vous destinait ma nièce.

BLANFORD.

Feu votre frère a très-mal destiné; J'ai mieux choisi ; je suis déterminé Pour la vertu , qui , du monde exilée , Chez ma Dorfise est ici rappelée.

ADINE

Un tel mérite est rare; il me surprend; Hais son bonheur me semble encor plus grand.

BLANFORD.

Ce jeune enfant a du bon , et je l'aime ; Il prend parti pour moi contre vous-même.

DARMIN.

Pas tant , peut-être. Après tout, dites-moi Comment Dorfise, avec sa bonne foi f Avec ce goût qui pour vous seul l'attire, Depuis un an cessa de vous écrire ?

BLANFOftD.

VoudrittMrous^qu'on m'écrivîf par l'air, .

Et que la poste allât en pleine mer?

Avant ce temps, j'ai vingt fois reçu d'elle De gros paquets , mais écrits d'un modèle.. .. D'un air si vrai, 4'un esprit sf sensé;...

Rien d'affecté, d'obscur, d'embarrassé y Point d'esprit faux; la nature ette-même , Le cœur y parle; et voila comme on aime.

DARMIN à Adine.

Vous palissée.

BLANFORD arec empressement à Adiae»

Qu'avez- vous?

ADINE

Moi, monsieur?

Un mal Cruel qui me perce le cœur.

BLANFORD aDarmio.

Le cœur! quel ton! une fille à son âge Serait plus forte, aurait plus de courage.

Je l'aime fort , mais je suis étonné Qu'à cet excès il soit e£Eéminé.

Était-il fait pour un pareil voyage?

Il craint la mer, les ennemis, l'orage.

Je l'ai trouvé près d'un miroir a'ssis ; 11 était né pour aller à Paris Nous étaler sur les bancs du théâtre Son beau minois , dont il est idolâtre.

C'est un Narcisse.

DARMIN.

Il en a la beauté.

BLANFORD.

Oui ; mais ii faut en fuir la vanité.

ADINE

Ne craignes rien , ce n'est pas moi que j'aime. Je suis plus près de me haïr moi-même; Je n'aime rien qui me ressemble.

BLANFORD.

Enfin C'est à Dorfise à régler mon destin.

Bien convaincu de sa haute sagesse , De l'épouser je lui passai promesse j Je lui laissai mon bien même en partant , Joyaux , billets , Contrats, argent comptant. J'ai, grâce au ciel, par ttia juste franchise, Confié tout à ma chère Dorfiàe.

J'ai confié Dorfise et sbn destin À la vertu de monsieur Bartolin.

DARMIN.

De Bartolin le caissier?

BLÀNFOBD.

De lut-niéine , D'un bon ami , qui me chérit , que j'aime.

D ARM IN d'un ton ironique.

Ah ! vous avez sans douté bien choisi ; Toujours heureux en maîtresse , en ami , Point prévenu.

BLANFORD.

Sans doute; et leur absence Me fait ici sécher d'iiapatience.

ÀDLNE.

Je n'en puis plus , je sors.

BLA1TFOKD.

Mais qu'avez-vous?

A DINE

De ses malheurs chacun resseut les coups.

Les miens sont grands; leurs traits s'appesantissent;

Us cesseront.... si les vôtres finissent.

(elle sort.) t BLANFORD.

Je ne sais... mais son chagrin m'a touché.

DARMIN.

Il est aimable , il vous est attaché.

BLANFORD.

J'ai le cœur bon , et la moindre fortune Qui me viendra, sera pour lui commune.

Dès que Dorfise avec sa bonne foi M'aura remis l'argent qu'elle a de moi , J'en ferai part à votre jeune Adîne.

Je lui voudrais la voix moins féminine , Un air plus fait ; mais les soins et le temps Forment le cœur et l'air des jeunes gens.

H a des mœurs , il est modeste , sage :

J'ai remarqué toujours , dans le voyage, Qu'il rougissait aux propos indécëns Que sur mon bord tenaient nos jeunes gens.

Je vous promets de lui servir de père. * r

DARMIN.

Ce n'est pas là pourtant ce qu'il espère.

Mais allons donc chez Dorfise à l'instant , Et recevez d'elle au moins votre argent.

BLANFORD.

Bon ! le démon , qui toujours m'accompagne,

La fait rester encore à la campagne.

^DARMIN.

Et le caissier ?

Et le caissier aussi.

Tous deux viendront, puisque je suis ici.

556 THÉATftE.

DARMIN.

Vous pensée donc que madame Dorfise Vous est toujours très-humblement soumise?

BLANFORD.

Et pourquoi non? si je garde ma foi , Elle peut bien en faire autant que moi.

Je n'ai pas eu comme vous la folie De courtiser une franche étourdie.

DARMIN, Il se pourra que j'en sois méprisé; Et c'est à quoi tout homme est exposé.

Et j'avoùrai qu'en son humeur badine, Elle est bien loin de sa sage cousine.

BLANFORD.

Mais de son cœur ainsi désemparé Que ferez-vous ?

DARMIN.

Moi? rien; je me tairai.

En attendant qu'à Marseille se rendent Les deux beautés de qui nos cœurs dépendent, Fort à propos je vois venir vers nous L'ami Mondor.

Notre ami ! dites-vous ?

Lui! notre ami?

DARMIN.

Sa tête est fort légère ; Mais , dans le fond , c'est un bon caractère.

BLANFORD.

Dé trompe»- vous , cher Darmin j soyez sûr Que l'amitié veut un esprit plus mûr ; Allez , les fous n'aiment rien.

DARMIN.

, Mais le sage

Aîme-t-il tant?... Tirons quelque avantage De ce fou-ci. Dans notre cas urgent , . On peut sans honte emprunter son argent.

Page 1