LES
armes Toute l’activité de l'esprit humain se borne à acquérir la force et l'adresse qu’exigent les exercices militaires. Les occupations en temps de paix sont simples et en petit nombre; et l'on n’a pas besoin, pour se mettre en état de les remplir, de suivre un plan d'éducation ou d'étude: tel fut l'état de l'Europe pendant plusieurs siècles, Tout gentilhomme naissait soldat et méprisait toute autre occupation ; il n’apprenait d'autre science que celle de la guerre; ses exercices et ses amusemens étaient des faits de prouesse militaire, Le caractère même de juge, qui appartenait aux nobles seuls, ne demandait pas des connaissances plus étendues que celles que des soldats sans éducation pouvaient acquérir, Tout ce qu’un baron regardait comme nécessaire pour rendre la justice se réduisait à recueillir quelques coutumes de tradition que le temps avait confirmées et rendues respectables, à fixer, avec les formalités requises, les prépara- ‘ifs d’un combat, à en observer l’issue, et à prouoncer si tout s'était passé conformément aux lois des armes.
Mais lorsqu'on eut fixé les formes des procédures légales, lorsqu'on eut rédigé par écrit et recueilli en un corps les règles qui devaient guider les jugemens, la jurisprudence devint alors une science qu'on ne put acquérir que par un cours régulier d'études, et par une longue expérience de la pratique des différens tribunaux. Les nobles , qui ne respiraient que la guerre et savaient à peine écrire, n’avaient ni le loisir ni le désir d'entreprendre un travail si pénible et en même temps si étranger aux seules occupations qu'ils regardaient comme intéressantes ou comme convenables à leur rang. [ls abandonnèrent par degrés les places qu'ils avaient dans les cours de justice, où leur ignorance les exposait au mépris. Îls se lassèrent d'entendre des discussions d’affaires, qui devenaient trop compliquées pour qu’ils pussent en embrasser tous les détails. 11 fallut donc s’en rapporter à des personnes exercées par des études préliminaires et par la connaissance des lois, non-seulement pour la décision judiciaire des points qui formaient le sujet de la contestation, mais encore pour la conduite des opérations et des procédures qu'exigeait l'instruction du procès Une classe d'hommes à qui tous les citoyens étaient obligés d'avoir sans cesse recours pour avoir
leur avis sur les objets les plus intéressans , et dont les opinions décidaient de la fortune , de l'honneur et de la vie, ne pouvait manquer d'acquérir bientôt de la considération et de l'influence dans la société. Ils obtinrent les honneurs qui avaient été regardés jusque-là comme les récompenses propres des talens et des services militaires. On leur confia des emplois distingués par la dignité et la puissance qui y étaient attachées. ‘Il s'éleva ainsi parmi les laïques une nouvelle profession honorable, autre que celle des armes. Les fonctions de la vie civile méritèrent l'attention du publie, et l'on cultiva les talens nécessaires pour les bien remplir. Une nouvelle route s'ouvrit à l'émulation des citoyens, et les conduisit à la richesse et aux honneurs. Les arts et les vertus de la paix furent mis à leur place, et reçurent les récompenses qui leur étoient dues (26).
Tandis que ces changemens, si importans pour l’état de la société et pour l'administration de la justice, s’établissaient par degrés en Europe, la noblesse commençait à prendre des idées plus grandes et des sentimens plus généreux ; ce fut un effet de l’esprit de la chevalerie, qu’on ne regarde ordinairement que comme une institution bizarre, née du caprice, et comme une source d’extravagances, mais qui était le produit naturel des circonstances où se trouvait la société, et qui contribua puissamment à polir les mœurs des nations de l’Europe. Le gouvernement féodal était un état perpétuel de guerre, de rapine et d'anarchie, dans lequel les hommes faibles et désarmés étaient sans cesse exposés aux insultes de l'insolence et de la force. Le mème esprit guerrier qui avait engagé tant de gentilshommes à prendre les armes pour la défense des pèlerins opprimés dans la Palestine, en excita d'autres à se déclarer les protecteurs et les vengeurs de l'innocence opprimée en Europe; ce fut le seul objet digne d'exercer le courage et l’activité de ces nobles aventuriers, lorsque l'entière réduction de la Terre-Sainte, sous la domination des infidèles, eut mis fin aux expéditions des croisades. Réprimer l'insolence des oppresseurs puissans, secourir les malheureux , délivrer les captifs, protéger ou venger les femmes , les orphelins, les ecclésiastiques. et tous ceux qui ne pouvaient pas prendre les armes pour se défendre eux-mêmes, enfin re-
dresser les torts et réformer les abus, telles étaient les occupations les plus dignes d'exercer leur valeur et leur vertu. L’humanité, la bravoure, la justice et l’honneur étaient les qualités distinctives de la chevalerie, qualités que la religion , qui se mélait à toutes les institutions et à toutes les passions de ce temps-là, exaltait encore par un mélange d'enthousiasme, et qu’elle portait jusqu'à cet excès romanesque qui nous étonne aujourd’hui. On se préparait'alors à la chevalerie par des exercices longs et pénibles; et l'on y était admis avec des solennités où il entrait autant de pompe que de dévotion. H n'y avait point de noble qui ne sollicität l'honneur d’être fait chevalier. C'était une distinction qui paraissait en quelque sorte supérieure à la royauté ; et les souverains se faisaient gloire de la recevoir des mains d’un simple gentil homme.
Cette singulière institution, où la valeur, la galanterie et la religion se confondirent d'une manière si étrange , était merveilleusement appropriée au goût et au génie d'une noblesse.
guerrière ; et ses effets sur les mœurs se manifestèrent bientôt de la manière la plus sensible. La guerre se fit avec moins de férocité, lorsque l'humanité devint, autant que le courage, l’ornement de la chevalerie. Les mœurs se polirent et s’adoucirent , lorsque la courtoisie fut regardée comme la vertu la plus aimable d’un chevalier. La violence et l'oppression produisirent moins d’excès, lorsqu'on se fit un méri et un devoir de les prévenir ou de les punir, Le respect le plus scrupuleux pour la vérité, et l'exactitude la plus religieuse à remplir tous ses engagemens, formèrent ie caractère distinctif d’un gentilhomme, parce que la chevalerie était regardée comme l'école de l'honneur, et qu'elle exigeait à cet égard la plus grande délicatesse.
L'admiration que méritaient ces qualités brillantes, jointe aux distinctions et aux prérogatives que la chevalerie obtint dans toutes les parties de l'Europe, put inspirer quelquefois à des esprits ardens une sorte de fanatisme militaire qui les porta à des entreprises extravagantes; mais elle contribua toujours à graver profondément dans les âmes les principes de l'honneur et de la générosité. Ces principes étaient fortifiés d’ailleurs par tout ce qui peut affecter les sens et toucher le cœur, Les roma-
nesques exploits de ces chevaliers errans, qui couraient le monde à la quête des aventures, sont assez connus, et ont été justement l'objet de la satire et du ridicule ; mais on n’a pas assez observé les effets politiques et permanens de la chevalerie. C’est peut-être à cette singulière institution , en apparence si peu utile au bonheur du genre humain, qu’on doit en grande partie et les raffinemens de la galanterie et les délicatesses du point d'honneur, et eette humanité qui vient se mêler quelquefois aux horreurs de la guerre; ce sont là les trois traits les plus frappans qui distinguent les mœurs modernes des mœurs anciennes. Pendant le douzième, le treizième , le quatorzième et le quinzième siècle, les sentimens que la chevalerie inspira eurent une influence bien sensible sur les mœurs et sur la conduite des hommes; et ils avaient jeté des racines si profondes que leurs effets durèrent encore après que l'institution même, qui en était le principe, eut perdu sa vigueur et son crédit sur l'opinion
des peuples. On trouvera dans l’histoire que j'ai
entrepris d'écrire des faits importans, qui ressemblent plus aux valeureuses expéditions de la chevalerie qu'à des expéditions bien concertées d’une saine politique; et quelques-uns des principaux caractères que j'ai tracés étaient fortement empreints de cet esprit romanesque, François I°" ambitionnait la gloire d'être regardé comme un parfait chevalier ; il voulait en avoir l'audace et la bravoure dans la guerre, la magnificence et la courtoisie dans la paix. La réputation qu'il se fit par ses qualités brillantes éblouit son rival, plus flegmatique, au point de le faire sortir de sa prudence et de sa modération naturelles, et de lui inspirer le désir d’égaler François par quelques actions de prouesse et de galanterie (27).
Les progrès de la raison et la culture des lettres contribuèrent beaucoup aussi à changer les mœurs des nations européennes, et à y introduire la politesse et le goût qui les distinguent aujourd'hui, Les Romains , après la destruction de leur empire, avaient à la vérité perdu ce goût pur qui faisait des productions de leurs ancêtres des modèles de perfection et des objets d'imitation pour les siècles et les peuples qui devaient leur succéder ; mais ils avaient conservé l'amour de la littérature, et ils cultivaient encore les arts avec beaucoup d’ardeur. Des peu
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ples barbares et grossiers étaient bien éloignés d'admirer ces perfections raffinées, qu'ils ne connaissaient pas ou qu’ils méprisaient ; ils n'étaient pas encore arrivés à cet état de société où l'esprit humain commence à exercer ses facultés sur les objets de l'imagination et du goût. Ils étaient étrangers aux besoins et aux désirs qui donnent naissance aux inventions de l'esprit ; et comme ils ne sentaient ni le mérite ni l'utilité des arts, ils s'occupèrent à en détruire les monumens avec autant de zèle que leur postérité en a mis à les découvrir ou à les conserver. Les secousses violentes occasionées par l’établissement des Barbares dans l'empire romain, les révolu ions nombreuses et violentes qu’ils excitérent dans tous les royaumes qu'ils formérent, et les vices essentiels qui se trouvaient dans la forme de gouvernement qu'ils ont introduite, étaient autant de causes qui, en banissant le loisir et la sécurité, avaient suspendu la naissance du goût et la culture des lettres, et qui, pendant plusieurs siècles, avaient tenu l'Europe dans l’état d'ignorance dont on a déjà vu la peinture; mais les événemens et les institutions diverses dont j'ai tracé l’histoire ont produit successivement dans la société les changemens les plus essentiels. Dès qu'on eut commencé à éprouver les bons effets de la révolution qui rendit à une grande partie de la nation la liberté et l'indépendance ; dès que tous les membres de la société eurent commencé à sentir le prix des avantages qui résultaient du commerce, de l’ordre public, de la sûreté personnelle, alors l'esprit humain commença à sentir ses forces et prit un nouvel essor; les hommes se livrèrent à des occupations et à des recherches dont auparavant ils n'avaient pas même l’idée, C'est vers la fin du onzième siècle qu'on observe ce premier réveil des esprits, qui, sortant de la profonde léthargie où ils avaient été si longtemps plongés, portérent leur attention et leur curiosité sur des objets nouveaux.
Cependant les premiers efforts des peuples de l'Europe vers les objets de littérature et de philosophie furent très mal dirigés. Il en est des nations comme des individus : les facultés de l'imagination ont déjà acquis de la vigueur avant que celles de l'esprit se soient exercées sur les matières abstraites et spéculatives, Les hommes sont poètes avant que d’être philoso-
phes. Ils sentent vivement et savent peindre avec force, lors même qu’ils n'ont fait encore que peu de progrès dans le raisonnement. Le siècle d'Homère et d’Hésiode précéda de beaucoup celui de Thalès et de Socrate ; mais, malheureusement pour la littérature, nos ancêtres, s'écartant de cette marche des esprits, indiquée par la nature même, se jetérent dans les profondeurs de la métaphysique et des études les plus abstraites. À peine étaient-ils établis dans les pays qu'ils avaient conquis, qu'ils furent convertis à la religion chrétienne; mais ils ne Ja reçurent pas avec toute sa pureté. Des hommes présomptueux avaient mêlé à la doctrine instructive et simple du christianisme les subtilités d’une vaine philosophie, qui osait entreprendre de pénétrer des mystères et de décider des questions inaccessibles aux facultés trop bornées de l'esprit humain. Ces téméraires spéculations s'étaient incorporées avec le système même de la religion , et en avaient été enfin regardées comme la partie la plus essentielle. Dès que la curiosité eut porté les hommes à réfléchir et à raisonner, ces objets durent être les premiers qui se présentérent à eux et attirèrent leur attention. La théologie scolastique, avee son cortége immense de discussions hardies et de distinctions subtiles sur des points qui ne sont pas à la portée de la raison humaine , fut la première production de l'esprit philosophique, lorsqu'il reprit quelque activité en Europe,
Cette circonstance ne fut pas la seule qui servit à donner une fausse direction aux esprits, lorsqu'ils recommencèrent à s'exercer sur des objets qu'ils avaient négligés si long-temps. La plupart de ceux qui concoururent à la renaissance des lettres, dansle douzième et le treizième siècle, avaient reçu leurs connaissances et leurs principes dephilosophieou desGrecsdansl’empired'Orient ou des Arabes en Espagne et en Afrique ; mais ces deux peuples avaient corrompu , par un excès de raffinement, les sciences qu'ils avaient cultivées. Les Grecs avaient fait de la théologie un système de futilités spéculatives et de controverse interminable; les Arabes avaient dégradé la philosophie par les vaines subtilités dont ils l'enveloppèrent : de semblables guides n'étaient propres qu'à égarer. Ceux qui les premiers étudièrent la philosophie errèrent sans but dans un labyrinthe de recherches embarras-
sées; au lieu d'abandonner leur imagination à son essor naturel et de l'appliquer à des ouvrages d'invention qui auraient épuré leur goût et étendu leurs idées ; au lieu de cultiver les beauxarts qui embellissent la vie et en adoucissent les peines, ils se laissèrent enchaîner par l'autorité et égarer par l'exemple; ils épuisèrent la force et l’ardeur de leur génie dans des spéculations aussi frivoles que pénibles.
Mais ces spéculations, quoiqu'inutiles et mal dirigées, excitaient les esprits par leur nouveauté, et les intéressaient par leur hardiesse. L'ardeur avec laquelle les hommes se livrèrent à des études si peu attrayantes est extraordinaire. Jamais dans les siècles les plus éclairés on ne cultiva avec plus de zèle la bonne philosophie. On ouvrit dans toutes les cathédrales, et presque dans tous les monastères un peu considérables, des écoles sur le modèle de celles qu'avaic établies Charlemagne. On fonda des colléges et des universités, qui formèrent des communautés ou corporations, avec le droit de se gouverner par leurs propres lois, et d'exercer sur leurs membres une juridiction particulière et fort étendue, On accorda aux maitres et aux étudians des priviléges importans ; et, pour récompenser les uns et les autres, on inventa des titres et des distinctions académiques de toute espèce. Ce n'était pas dans les écoles seules que la supériorité de connaissances conduisait aux honneurs et à l'autorité; la science devint un objet respectable dans la société, et un moyen de fortune et d'avancement ; tous ces avantages réunis attirèrent dans lesuniversités et dans les colléges une foule incroyable d'étudians, On s'empressa d'entrer dans une carrière nouvelle, qui conduisait à la gloire et aux distinctions.
Quelque ardeur et quelque activité qu'on remarque dans ces premiers efforts de l'esprit humain, il n'en résulta pas cependant d'aussi grands avantages qu'on avait lieu de l'attendre ;
une circonstance particulière en arrêta les effets; :
toutes les langues d'Europe, pendant le siècle dont nous parlons, étaient barbares, dénuées d'élégance, de force et même de clarté; et l'on n'avait fait jusqu'alors aucune tentative pour les perfectionner ou les polir. L'Église avait consasacré à la religion la langue latine: et la coutume, dont l'autorité n’était guère moins respectée que la religion, avait approprié cette
mème langue à la littérature. Toutes les sciences qu'on cultivait dans le douzième et le treizième siècle n'étaient enseignées qu’en latin. Tous les livres où l’on en traitait étaient écrits dans le même idiome. On aurait cru dégrader un sujet important si on l’eût traité dans la langue vulgaire; ce préjugé resserrait les connaissances dans un cercle fort étroit. Il n’y avait que les savans qui pussent être admis dans le temple de la philosophie; les portes en étaient fermées au commun des hommes, forcés de rester ense velis dans leur première ignorance.
Quoique cet obstacle, en bornant l'influence des lumières, eût empêché qu’elles ne se répandissent dans la société, cependant les progrès des connaissances doivent être comptés parmi les causes principales qui introduisirent un changement de mœurs chez les peuples d'Europe.
Cette ardeur de recherche que j'ai décrite, quoique dirigée par un faux principe, mit en mouvement et excita l’industrie et l’activité des esprits; elle apprit aux hommes à faire de leurs facultés un usage qu'ils trouvèrent aussi agréable qu'’intéressant. Elle les accoutuma à des exercices et à des occupations propres à adoucir leurs mœurs et à leur donner le goût des vertus aimables qui distinguent les nations chez qui les sciences sont cultivées avec succès (28).
Le commerce, qui faisait chaque jour des progrés sensibles, concourut aussi à polir les mœurs des peuples d'Europe et à y introduire une saine jurisprudence, une police régulière et des principes d'humanité, Dans la naissance et l'état primitif de la société, les besoins des hommes sont en si petit nombre, et leurs désirs si limités, qu'ils se contentent aisément des productions naturelles de leur climat et de leur sol , et de ce qu'ils peuvent y ajouter par leur simple et grossière industrie, Ils n'ont rien de superflu à donner, rien de nécessaire à demander. Chaque petite communauté subsiste du fonds qui lui appartient ; et, satisfaite de ce qu’elle possède, ou elle ne connaît point les états qui l'environnent , ou elle est en querelle avec eux. Il faut, pour qu'il s'établisse une libre commu nication entre des peuples différens, que la société et les mœurs aient acquis un certain degré de perfection . et qu’il y ait déjà des règlemens pour affermir l'ordre public et la sûreté
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effet de l'établissement des Barbares dans l'empire fut de diviser les nations que la puissance romaine avait unies. L'Europe fut morcelée en plusieurs états distincts, et, pendant plusieurs siècles, toute communication entre ces états divisés fut presque entièrement interrompue.
des pirates couvraient les mers et rendaient la
navigation dangereuse; et en arrivant dans des |
ports étrangers il y avait peu de secours et même de sûreté à attendre de la part de ces peuples féroces. Les habitans des parties éloignées du même royaume ne pouvaient même que diffcilement avoir quelque communication entre eux. Un voyage un peu long était une expédition périlleuse, dans laquelle on avait à craindre et la violence des bandits qui infestaient les chemins, et les exactions insolentes des nobles, presque aussi redoutables que les brigands. Ainsi la plupart des habitans de l'Europe, enchainés par toutes ces circonstances réunies au lieu où le sort les avait fixés, ignoraient jusqu'aux noms, à la situation, au climat et aux productions des pays éloignés d'eux.
Différentes causes se réunirent pour ranimer l'esprit de commerce et pour rouvrir en partie la communication entre les nations diverses. Les Italiens , par leurs relations avec Constantinople et les autres villes de l'empire grec, avaient conservé quelque goût pour les arts et pour les précieuses productions de l'Orient; ils en communiquèrent la connaissance à d’autres peuples voisins de l'Italie. Cependant il ne se faisait encore qu'un commerce médiocre, qui n'établissait entre les différens états que des liaisons très bornées, Les croisades, en conduisant en Asie des armées nombreuses tirées de toutes les parties de l'Europe, ouvrirent entre l'Orient et l'Occident une communication plus étendue, qui subsista pendant plusieurs siècles ; et quoique les conquêtes et non le commerce fussent l'objet de ces expéditions; quoique l'issue en eût été aussi malheureuse que le motif en avait été bizarre et déraisonnable , il en résulta cependant , comme on l'a déjà vu, des effets très heureux et très durables pour les progrès du commerce, Tant quedura la manie des croisades, les grandes villes d'Italie et des autres pays de l'Europe acquirent la liberté, et avec elle des priviléges qui les rendirent autant de commu-
nautés indépendantes et respectables, Ainsi l'on
vit se former dans chaque royaume un nouvel ordre de citoyens, qui se voutrent au commerce et s'ouvrirent par là une route aux honneurs et à la richesse.
Peu de temps après la fin de la guerre sainte on découvrit la boussole, qui , en rendant la navigation plus assurée et en même temps plus audacieuse, facilita la communication entre les nations éloignées, et les rapprocha pour ainsi dire l'une de l’autre.
Pendant la même période de temps’, les états d'Italie établirent un commerce régulier avec l'Orient par les ports d'Égypte, et en tirérent toutes les riches productions des Indes. Ils introduisirent en même temps dans leur territoire des manufactures de différentes espèces, qu'ils encouragèrent et soutinrent avec beaucoup de vigueur et de soin. Ils inventérent de nouvelles branches d'industrie, et transplantérent de l'Orient différentes productions naturelles, nées sous des climats plus chauds , et qui fournissent encore aujourd’hui les matériaux d'un commerce étendu et lucratif. Les Italiens tirèrent de grands avantages du débit de ces marchandises, qu'ils importaient d'Asie, ou qui étaient le fruit de leur propre industrie; ils les vendirent aux autres peuples d'Europe qui commençaient à acquérir des goûts de luxe et d'agrément, inconnus ou méprisés de leurs ancêtres.
Pendant le douzième et le treizième siècle, le commerce d'Europe fut presque entièrement entre les mains des Italiens, plus connus alors sous le rom de Lombards. On vit dans les différens états s'établir des compagnies ou sociétés de négocians lombards qui se mirent sous la protection immédiate de gouvernemens divers.
Elles obtinrent des priviléges et des immunités considérables, et l’on suspendit à leur égard l'exécution des anciennes lois barbares contre les étrangers, Ces négocians devinrent bientôt les voituriers, les manufacturiers et les banquiers de tout le continent.
Tandis que les Italiens, au midi de l'Europe, étendaient et perfectionnaient le commerce avec tant d'activité et de succès, le même esprit d’industrie agitait le nord vers le milieu du treizième siècle. Les pays voisins dela mer Baltique étaient alors habités par des peuples féroces qui infestaient cette mer de pirates; les villes de Hambourg et de Lubeck ayant commencé à commercer
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avec ces peuples furent obligées de former entre elles une ligue défensive pour repousser les brigands. Elles retirèrent tant d'avantages de cette union, que d’autres villes s'empressèrent d'entrer dans la confédération, et bientôt quatre-vingts des cités les plus considérables, dispersées dans ces vastes contrées qui s’étendent du fond de la mer Baltique jusqu'à Cologne sur le Rhin, se réunirent pour former cette fameuse ligue anséatique devenue dans la suite si formidable, qu'on a vu les plus grands monarques rechercher son alliance et redouter son inimitié.
Les membres de cette assocration puissante formèrent le premier plan systématique de commerce qui ait été connu dans le moyen-âge, et le continuërent en suivant des lois communes faites dans leurs assemblées générales. Ils fournirent au reste de l’Europe des provisions de marine, et choisirent différentes villes, dont la plus considérable était Bruges en Flandre, pour y établir des magasins où leur négoce se faisait avec beaucoup d’exactitude et de régularité, C'était là que les Lombards apportaient les denrées de l'Inde avec les produits des manufactures d'Italie, qu'ils échangeaient contre les marchandises plus volumineuses mais non moins utiles, qui venaient du nord. Les négocians anséatiques portaient ensuite dans les ports de la mer Baltique les cargaisons qu'ils recevaient des Lombards, ou bien ils les transportaient en remontant les grandes rivières jusque dans l'intérieur de l'Allemagne.
Cette communication régulière, qui s'était ouverte entre les peuples du nord et du sud de l'Europe, leur apprit à connaître leurs besoins réciproques; la consommation extraordinaire qui se fit bientôt de marchandises de toute espèce excita l'émulation des babitans des Pays-Bas ; ils s’appliquèrent avec plus de vigueur à perfectionner et à étendre les deux grandes manufactures de laine et de coton pour lesquelles ce pays était déjà renommé dès le siècle de Charlemagne, Comme Bruges devint le centre de communication entre les négocians Lombards et ceux des villes anséatiques , les Flamands commerçaient dans cette ville avec les uns et les autres; l'étendue et le progrès de ce commerce firent naitre parmi ce peuple une habitude générale d'industrie, qui fit pendant long-temps de la
Flandre et des provinces adjacentes le pays le plus riche , le plus peuplé et le mieux cultivé de l'Europe.
Édouard II, roi d'Angleterre, frappé de l'état florissant de ces provinces, n'eut pas de peine à en démêler la véritable cause. II s’occupa des moyens d'encourager l’industrie parmi ses sujets, lesquels, méconnaissant alorslesavantages de leur situation et ignorant la source d’où Ja richesse devait un jour se répandre dans leur ile, négligeaient entièrement le commerce, et n’essavaient pas même d'imiter lesmanufactures dont tis fourmissaient es matériaux aux etrangers. Edouard engagea des ouvriers flamands à venir s'établir dans son royaume , et il fit plusieurs bonnes lois pour l’encouragement et le règlement du commerce ; ce fut à ses soins que l'Angleterre dut l'établissement de ses manufactures de laine : ce prince tourna le génie actif et entreprenant de son peuple vers la culture de ces arts qui ont élevé les Anglais au premier rang parmi les nations commerçantes.
Les progrès du commerce et la communication qui s'établit entre les différens peuples Paraitront peu considérables si on les compare à la rapidité et à l'étendue de ceux qui se sont faits depuis deux siècles ; mais on les trouvera prodigieux si l'on fait attention à l’état de l’Europe avant le douzième siècle. Ce changement ne pouvait manquer de produire de grands effets. Le commerce tend à affaibli les préjugés qui entretiennent la séparation et l'animosité réciproque des nations; il adoucit et polit les mœurs des hommes, qu’il unit par un des liens les plus forts de l'humanité , celui de satisfaire leurs besoins mutuels; il les dispose à la paix, en formant dans chaque état un ordre de citoyens, personnellement intéressés au naintien de la tranquillité générale. Dès que l'esprit de commerce commence à acquérir de la vigueur et de l’ascendant dans un état, on voit aussitôt un nouveau génie animer son gouvernement , et y diriger les alliances, les guerres, les négociations, On en trouve les preuves les moins équivoques dans l’histoire des états d'Italie, de la ligue anséatique et des villes des Pays-Bas, pendant le période dont nous parlons. À mesure que lecommerce pénétra chez lesdifférens peuples de l'Europe, on les vit successivement tourner leur attention vers les objets qui occupent toutes tes
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