SECTION II
Progrès de la société relativement à l’exercice de la force uationale, nécessaire dans les opérations du dehors.
Nous avons observé les événemens et les institutions dont l'influence puissante a contribué à introduire par degrés un gouvernement plus régulier et des mœurs plus douces dans les diftérentes nations de l’Europe. Lorsqu’après avoir étudié l’état de la société et les mœurs des individus au commencement du quinzième siècle , on remonte plus haut pour examiner la condition des peuples d'Europe, au temps où les Barbares qui détruisirent l'empire romain s'établirent dans les pays qu'ils venaient de conquérir, on ne peut s'empêcher d'admirer les progrès immenses que les hommes avaient déjà faits vers la perfection de la police et de la sociabilité.
Cependant le gouvernement était encore loin d’être parvenu à cet état de solidité qui met de vastes monarchies en état d’exercer et de réunir tous leurs moyens, et de poursuivre de grandes antreprises avec constance et avec succès. Il est facile à de petites tribus d’agir de concert et avec toute la force dont elles sont capables; elles ne sont animées dans leurs entreprises que par l’impression des objets présens, et jamais par cette prévoyance de l'avenir, ou par ces spéculationsréfléchies qui affectent et intéressent les hommes dans les sociétés policées. Les insultes d'un ennemi allument le ressentiment de toute la tribu; le succès d'une nation rivale excite l'émulation ; ces sentimens se communiquent et passent dans toutes les ames ; tous les membres de la communauté s'unissent avec une égale ardeur , et courent au champ de bataille, ou pour satisfaire leur vengeance, ou pour se distinguer. Mais dans les pays fort étendus, tels qu'étaient les grandsroyaumes d'Europe au commencement du Juinzième siècle, les membres de l’état sont trop loignés les uns des autres pour avoir beaucoup de communication entre eux, et l'on ne peut former une grande entreprise sans un concert
général et de longs préparatifs; aussi rien ne peut exciter et réunir leurs forces, que l'autorité absolue d’un despote ou l'influence puissante
d’un gouvernement régulier, Les vastes empires de l'Orient nous offrent des exemples du premier ; les ordres sacrés du souverain s'étendent jusqu'aux provinces les plus éloignées de ses domaines, et tous ceux de ses sujets qu'il lui plait de convoquer sont forcés de suivre ses étendards. Les royaumes d'Europe, tels qu'ils sont aujourd'hui, fournissent des exemples du dernier. Le prince, en dirigeant avec moins de violence, mais avec autant d'efficacité, l’action des lois et d’une administration bien réglée, peut facilement réunir toutes les forces de son état, et les employer dans des entreprises qui demandent de la vigueur et de la persévérance.
Mais, au commencement du quinzième siècle, la constitution politique de tous les royaumes de l'Europe était bien éloignée de ces deux espèces de gouvernement. Quoique les différens monarques eussent un peu reculé les bornes de leurs prérogatives par quelques heureuses usurpations sur les immunités et les priviléges de la noblesse, cependant leur autorité était encore très limitée. Les lois et l'administration intérieure des royaumes, quoique perfectionnées par les événemens et les institutions que j'ai déjà exposés, élaient encore dans un état sensile de faiblesse et d'imperfection. Partout le corps nombreux de la noblesse, toujours formidable, malgré les expédiens divers qu'on avait employés pour l'affaiblir, observait tous les mouvemens des souverains avec une jalousie inquiète, qui arrêtait leur ambition , et prévenait les projets qu'ils pouvaient former pour étendre leur autorité, ou en traversait l'exécution.
Les revenus ordinaires des princes étaient trop modiques pour suffire aux frais d'une entreprise importante ; ils étaient forcés, pour se procurer des subsides extraordinaires, d’avoir recours à la bonne volonté des peuples, qui leur en accordaient souvent avec répugnance, et toujours avec économie,
Avec des revenus si bornés, les souverains ne pouvaient mettre en campagne que des armées peu propres à un service long et pénible, Au lieu de soldats formés, par une discipline régulière, à la subordination et à l’art de la guerre, ils n'avaient d’autres troupes que celles que des vassaux devaient leur fournir suivant les conditions de la tenure militaire. Ces combattans n'étaient obligés de rester en campagne
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que pendant un temps fort court, et l'on ne pouvait pas les forcer de marcher loin de leur résidence ordinaire : plus attachés à leurs seigneurs particuliers qu’au monarque qu'ils servaient, ils étaient souvent plus disposés à contrarier ses vues qu'à les seconder; et quand même ils auraient été plus soumis à l'autorité du prince, ils n'auraient encore été que des instrumens peu propres à l'exécution d’une grande et difficile expédition. La force d’une armée, destinée pour la conquête ou pour la défense, consiste dans l'infanterie. Ce fut à la fermeté et à la discipline des légions, composées principalement d'infanterie, que les Romains, pendant le temps de la république, durent toutes leurs victoires. Lorsque, sous les empereurs , ces peuples, oubliant les maximes qui avaient conduit leurs ancêtres à la domination universelle, changèrent entièrement leur système militaire , et mirent leur principale confiance dans une nombreuse cavalerie, ils ne purent résister à l'impétuosité sans discipline des nations barbares qui combattaient presque toujours à pied. Ces nations ne profitèrent pas de la faute qui avait été si fatale aux Romains; peu de temps après leur établissement dans les pays qu’elles avaient conquis, elles abandonnèrent les usages de leurs ancètres, et convertirent en cavalerie toute la force de leurs armées. Ce changement fut occasioné chez les Romains par la mollesse des soldats , qui n'étaient plus en état de supporter les fatigues du service que soutenaient sans effort leurs pères plus robustes et plus vertueux. Il parait que, chez les peuples qui ont fondé les nouvelles monarchies entre lesquelles l'Europe s’est trouvée partagée, la même innovation dans la constitution militaire eut sa source dans l’orgueil des nobles, qui, craignant de se trouver confondus avec des hommes d'un ordre inférieur, voulurent en être distingués à la guerre comme en temps de paix. Ce qui donna encore plus de considération à la cavalerie, ce fut l'institution de la chevalerie et la fréquence des tournois, où les chevaliers armés de pied en cap entraient dans la lice, montés sur des chevaux magnifiquement équipés, et se signalaient à l'envi par leur.valeur, leur force et leur adresse, Le goût pour ce genre de service devint si général que, dans le treizième et le quatorzième siècle, les armées européennes
étaient presque entièrement composées de cavalerie. Un gentilhomme n'aurait pas voulu paraître au camp sans avoir un cheval, et il aurait cru déroger à sa qualité s’il avait combattu à pied. La cavalerie était, par une distinction particulière, appelée /a bataille, et c'était d'elle seule que dépendait le sort de toutes les actions. On ne comptait pour rien l'infanterie, qui n’était qu’un ramas de populace mal armée et plus mal disciplinée encore.
La réunion de ces circonstances, ne permettant pas aux états différens de mettre dans leurs opérations militaires de la vigueur et de la suite, empècha long-temps les souverains d’Europe de veiller avec attention sur les démarches et les desseins des princes voisins, et de chercher à former un système régulier de sûreté générale, Ils ne pouvaient ni s'unir par des confédérations, ni agir de concert pour établir une balance de pouvoir entre les états divers, et empêcher que les uns ne prisseñt un degré de supériorité alarmant pour la liberté et l'indépendance des autres. Il paraît que les nations d'Europe se sont regardées pendant plusieurs siècles comme des sociétés séparées, à peine liées ensemble par quelque intérêt commun, et fort indifférentes sur les affaires et lesopérations les unes des autres. Les princes n'avaient pas entre eux un commerce étendu et régulier qui leur donnât une occasion d'observer et de pénétrer leurs vues et leurs projets réciproques. Ils n’avaient point d'ambassadeurs qui, en résidant constamment dans chaque cour, fussent à portée d'épier tous ses mouvemens et d'en donner surle-champ avis à leurs maîtres. L'espérance de quelques avantages éloignés, ou la crainte de quelques dangers incertains ou possibles , n'étaient pas des motifs suffisns pour faire prendre les armes à une nation, Il n'y avait que celles qui se trouvaient exposées à un danger im minent, ou à des insultes inévitables, qui se crussent intéressées à intervenir dans une querelle, où à prendre des précautions pour leur propre sûreté,
Quiconque veut écrire l'histoire de quelqu'un des grands états de l'Europe pendant les deux derniers sièeles, est obligé d'écrire l'histoire de l'Europe entière. Depuis cette époque, les différens royaumes n'ont formé qu'un seul et vaste
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tre eux ayant unrang déterminé, les opérations de l’un se font sentir à tous les autres assez puissamment pour influer sur leurs conseils et diriger leurs démarches. Mais, avant le quinzième siècle, les affaires et les intérêts des différens pays se mêlaient rarement , excepté lorsque le voisinage de territoire rendait les occasions de querelles fréquentes et inévitables, ou lorsque les jalousies nationales fomentaient et envenimaient l'esprit de discorde et de guerre. Il arrivait dans chaque royaume des événemens importans, et des révolutions que les autres puissances regardaient avec l’indifférence de spectateurs désintéressés, qui ne craignent pas que les suites de ces événemens s’étendent jamais jusqu'à eux.
Les querelles sanglantes qui s’élevèrent entre la France et l’Angleterre semblaient tendre à réunir ces deux grands royaumes sous la domination d'un même prince : malgré ce qu'une pareille réunion avait d’alarmant pour les autres puissances de l'Europe, on ne les vit prendre, pour détourner ce coup funeste, aucune mesure qu'on pôt regarder comme le résultat d’une politique sage et réfléchie. Les ducs de Bourgogne et de Bretagne s'engagèrent, il est vrai, dans ces querelles ; mais leur situation ne leur permettait pas de rester neutres, et ils prirent bien plus souvent le parti que leur suggéraient leurs propres passions , que celui que leur aurait dicté un juste discernement du danger qui menaçÇait la tranquillité de l'Europe et leur propre sûreté. Les autres souverains, paraissant s'inquiéter peu des succès et des revers réciproques des parties belligérantes, restèrent spectateurs de ces guerres, ou ne s’y intéressèrent que par des négociations faibles et sans succès.
Malgré les troubles perpétuels où les différens royaumes d'Espagne furent plongés pendant plusieurs siècles; malgré les circonstances successives qui préparaient visiblement la réunion de ces royaumes séparés en une seule et grande monarchie, les autres souverains de l'Europe ne parurent pas donner la moindre attention à une révolution si importante. Ils virent tranquillement s'élever et se fortifier par degrés une puissance qui devint bientôt formidable à tous ses voisins.
Âu milieu des violentes convulsions qu'excitérent dans l'empire l'esprit de domination de
la cour romaine, et l'ambition turbulente des nobles d'Allemagne , ni l'autorité des papes soutenue par les artifices et les intrigues, ni les sollicitations des empereurs , ne purent déterminer aucun des monarques puissans qui régnaient alors en Europe à entrer dans ces querelles ni à profiter de plusieurs occasions favorables pour interposer leur médiation avec succès et avec avantage pour eux-mêmes.
Cette inaction extraordinaire des princes dans des occasions si intéressantes ne peut pas être imputée à un défaut de lumières et de discernement pour prévoir les conséquences politiques des événemens. La faculté de juger avec sagacité et d'agir avec vigueur appartient aux hommes de tous les siècles. Les souverains qui gouvernaient les différens royaumes de l'Europe, pendant le temps dont nous parlons, n'étaient ni assez aveugles ni assez stupides pour méconnaitre leur intérêt particulier, pour négliger la sûreté publique ou pour ignorer les moyens de maintenir l’un et l'autre. S'ils n'adoptérent pas ce système salutaire, qui apprend aux politiques modernes à prévenir un danger éloigné et à s'opposer aux premières usurpations de toute puissance redoutable, et qui rend chaque état en quelque sorte le gardien des droits et de l’indépendance de tous ses voisins, il ne faut en attribuer la cause qu'aux imperfections et aux abus qui subsistaient dans le gouvernement civil de chaque état ; ces abus ne laissaient pas aux princes les moyens de conformer leurs démarches aux vues et aux principes que la situation des affaires et leurs propres observations leur auraient suggérés.
Mais , dans le cours du quinzième siècle , plusieurs événemens successifs concoururent à mettre les princes en état de disposer avec une autorité plus absolue des forces de leurs domaines respectifs, à former des entreprises plus grandes et plus vigoureuses. Ce changement établit des liaisons plus fréquentes et en même temps plus intimes entre les affaires des différens royaumes, qui s'accoutumèrent par degrés à se liguer pour agir de concert, et furent conduits insensiblement à former un système politique pour affermir et maintenir la balance de pouvoir la plus propre à établir la sûreté générale.
Ce fut sous le règne de Charles V que l'on
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commença à bien sentir les principes qui servent de base à ce système, et les maximes d’après lesquelles il s'est constamment soutenu depuis cette époque ont été dès lors universellement adoptées. L'examen des causes et des événemens qui ont contribué à établir ce plan de politique, le plus vaste et le plus salutaire de tous ceux qui ont jamais influé sur la conduite des choses humaines, est donc non-$eulement une introduction nécessaire à l'ouvrage que j'écris, mais encore un objet essentiel dans l’histoire de l’Europe.
Le premier événement qui produisit quelque changement considérable dans la situation des affaires de l’Europe fut celui qui réunit à la couronne de France les domaines étendus que l'Angleterre possédait sur le continent. Tant que les Anglais furent maîtres de plusieurs des plus fertiles et des plus riches provinces de France, ct tinrent engagés sous leurs drapeaux une grande partie des plus braves habitans de ce royaume , ils se regardèrent plutôt comme les rivaux que comme les vassaux du souverain de qui ils relevaient. Les rois de France, arrêtés dans leurs projets, et traversés dans toutes leurs opérations par un ennemi aussi jaloux que re- ‘table , n'osaient se hasarder à former aucune entreprise importante ou difficile. Ils trouvaient les Anglais toujours prêts à s’y opposer. Ce peuple leur disputait jusqu’à leur droit à la couronne; et comme il lui était facile de pénétrer dans le cœur de la France, il pouvait armer contre ces souverains les mêmes mains qui auraient dù ètre employées à les défendre, La timidité dans les conseils et la faiblesse dans les opérations étaient la suite nécessaire de cette situation. La France, démembrée et contrainte par une puissance rivale, ne put pas prendre le rang qu'elle devait naturellement avoir dans le système de l'Europe ; mais heureusement pour ce royaume , et peut-être aussi pour l'Angleterre elle-même, la mort de Henri V sauva les Français du maiheur de voir un prince étranger placé sur leur trône. La faiblesse d’une longue minorité, les dissensions qui s'élevèrent à la cour d’Angleterre, le défaut de fermeté et d'accord qui en fut la suite, tout cela fournit aux Français une occasion favorable de recouvrer ce qu’ils avaient perdu. Les nobles de France, dont la valeur naturelle fut encore exaltée jus-
qu’à l'enthousiasme par l'intervention prétendue du ciel en faveur de leur cause, se mirent en campagne sous des chefs expérimentés ; un sage monarque dirigea avec prudence les opérations du conseil , et il profita de cette conjoncture favorable avec tant d'habileté et de succès, que non-seulemeni ies Anglais perdirent leurs nouvelles conquêtes, mais qu’ils furent encore dé-
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trouvèrent bientôt resserrés dans les bornes étroites de Calais et de son petit territoire.
Les rois de France, dont la puissance se trouvait considérablement augmentée par la réunion de ces provinces à leurs domaines, commencèrent à former des plans plus hardis, tant pour l'amélioration de la police intérieure que pour les entreprises du dehors. Bientôt ils se rendirent redoutables à leurs voisins, qui virent la nécessité de fixer toute leur attention sur les mouvemens d’une puissance dont les démarches intéressaient de si près leur sûreté. La France dès lors, profitant des avantages naturels qu'elle doit à la situation et à la contiguité de tous ses domaines, aussi bien qu’au nombre et à la valeur de ses habitans, prit une nouvelle influence en Europe; elle fut la première puissance dont la force excita la jalousie et les alarmes des états qui l’environnaient.
La réunion des provinces reconquises sur les Anglais ne fut cependant pas la seule cause de l'augmentation de la puissance française. Cette réunion fut suivie d’une circonstance qui, quoique moins importante et moins marquée, ne contribua pas peu à donner plus de vigueur et d'audace aux opérations de cette monarchie, Pendant les querelles opiniâtres qui régnérent si long-temps entre l'Angleterre et la France on sentit vivement tous les défauts que le sys tème féodal avait introduits dans la constitutiog militaire. Une guerre de longue durée ne pou: vait se soutenir qu'avec langueur, lorsqu'on la faisait avec des troupes autorisées et accoutumées à ne rester en campagne que pendant quelques semaines. Des troupes principalement composées d’une cavalerie pesamment armée n'étaient guère propres ni pour la défense ni pour l'attaque des villes et des châteaux qu'il fallait garder ou réduire. Afin de se procurer des forces effectives et permanentes, telles que l'exigeait la longueur des guerres, les rois de
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France furent obligés de prendre à leur solde des corps nombreux de mercenaires, qu’ils levaient en partie dans leurs propres états, en partie dans les pays étrangers. Mais comme dans un gouvernement féodal on ne donnait pas au souverain des fonds suffisans pour subvenir ; cette dépense extraordinaire, ces aventuriers étaient licenciés à la fin de chaque campagne ou à l'approche d’un accommodement; et peu accoutumésà observer lamoindrediscipline,souvent ils tournaient leurs armes contre le même pays pour la défense duquel ils avaient été payés, et le ‘avageaient avec autant de fureur que l’auraient pu faire ses ennemis mêmes.
Un corps de troupes subsistant et régulièrement exercé à la discipline militaire aurait suppléé à ce qui manquait dans la constitution féodale , et aurait donné aux princes les moyens d'exécuter des entreprises jusqu'alors au-dessus de leurs forces. Mais cet établissement était si opposé à l'esprit féodal, et si incompatible avec les priviléges et les prétentions de la noblesse,
que pendant plusieurs siècles il ne se trouva
aucun monarque assez puissant ou assez hardi pour entreprendre une semblable innovation.
Enfin Charles VIE, profitant de la réputation que lui avaient acquise ses succès contre les Anglais, et tirant avantage des impressions de terreur que ces ennemis redoutables avaient laissées dans l’âme de ses sujets, exécuta ce que ses prédécesseurs n'avaient pas même osé tenter. Sous prétexte d'avoir toujours sur pied des forces suffisantes pour défendre le royaume contre une invasion subite des Anglais, ce prince, en licenciant ses autres troupes, conserva un corps de neuf mille hommes de cavalerie et de seize mille d'infanterie. Il assigna des fonds pour la solde de ces troupes; il les distribua à son gré dans les différentes places de son royaume, et nomma des officiers pour les commander et les discipliner. Les plus distingués des nobles s’empressèrent d'entrer dans ce service, où ils s'accoutumèrent à dépendre de leur souverain, à exécuter ses ordres et à le regarder comme le juge de leur mérite et la source des grâces. La milice féodale, composée de vassaux que les nobles sommaient de suivre leur bannière , ne pouvait être comparable à un corps de soldats constamment exercés à la guerre; elle perdit insensiblement sa réputation.
On. en vint bientôt à ne calculer la force des armées que par le nombre des troupes régulières qui s'y trouvaient. En moins d'un siècle, les nobles et leurs suivans militaires, quoiqu’on les requit encore quelquefois, suivant les formes anciennes, de se mettre en campagne, ne furent plus considérés que comme une multitude embarrassante pour les troupes avec qui ils faisaient la guerre, et furent regardés avec mépris par des soldats accoutumés aux détails pénibles et constans d’une discipline régulière,
Ainsi Charles VIF, en établissant la première armée sur pied qu’on eût connue en Europe, prépara une révolution importante dans les affaires et la politique des peuples divers. En Ôtant aux nobles la direction de la force militaire de l’état, source de l'autorité et du crédit immense qu'ils avaient acquis, ce prince porta un coup terrible à l'aristocratie féodale et la blessa profondément dans le principe même de sa force.
Un corps considérable de troupes régulières entretenues en France dans ce temps où il y avait à peine dans chaque autre état de l'Europe une compagnie ou un escadron soudoyé toute l’année, donna à cette puissance un avantage si sensible sur ses voisins , soit pour l'attaque, soit pour la défense, qu'ils furent obligés, par l'intérêt de leur propre conservation, d’imiter son exemple. Les royaumes considérables du continent prirent à leur solde des troupes mercenaires, qui devinrent par degrés la seule force militaire dont on fit usage, ou à laquelle on osât se confier. Pendant long-temps, l’objet principal de la politique des princes et des ministres fut d'augmenter le nombre de ces mercenaires, et de décréditer ou d’anéantir même tous les autres moyens d'activité ou de défense nationale.
Comme les rois de France eurent les premiers l'idée d'établir dans leurs domaines une force militaire qui les mît en état de donner plus de vigueur et d’étendue à leurs opérations extérieures, ils furent aussi les premiers qui subjuguèrent l'aristocratie féodale, et qui humilièrent les grands vassaux de la couronne, dont le pouvoir excessif avait resserré si long-temps la prérogative royale dans des bornes très étroites, et avait rendu si faibles tous les efforts des souverains d'Europe.
Plusieurs circonstances concoururent à saper par degrés les fondemens de la puissance aristocratique en France. La fortune et les biens des nobles avaient beaucoup souffert dans les longues guerres qué le royaume eut à soutenir contre les Anglais. Le zèle extraordinaire avec lequel ils défendirent leur pays contre ses anciens ennemis entraina la ruine de plusieurs familles considérables. Comme le siége de la guerre se portait successivement dans presque toutes les provinces du royaume, les terres des autres familles furent exposées de même aux déprédations de l'ennemi, pillées par les troupes mercenaires que les rois prenaient à leur solde et qu'ils n'étaient pas toujours en état de payer, ou ravagées avec une fureur plus destructive encore, par les paysans qui se révoltaient. Le désordre des affaires et les besoins publics ayant en même temps forcé les princes à recourir au funeste expédient de faire à la valeur des monnaies des changemens subits et considérables, les amendes, les cens et les autres droits seigneuriaux baissèrent dans la même proportion ; et les revenus d'un fief tombérent fort au dessous de la somme qu’ils produisaient auparavant. Pendant ces mêmes guerres, dans lesquelles une noblesse généreuse se portait à l'envi partout où il y avait des périls à braver et de la gloire à acquérir, plusieurs familles considérables s’éteignirent , et leurs fiefs furent réunis à la couronne. D'autres fiefs, tombant en héritage à des femmes, furent partagés entre elles; d’autres furent appauvris par des donations faites à l'Église, ou déchirés par des successions d'héritiers collatéraux !.
Charles VII ne vit pas avec indifférence ces symptômes manifestes de la décadence d'un corps puissant qu’il voulait abattre; il profita du premier intervalle de paix avec l’Angleterre, pour travailler à élever la prérogative royale sur les ruines de l’aristocratie; mais il avait à la noblesse des obligations trop récentes et trop multipliées; elle venait de rendre des services trop éclatans dans la défense du royaume, pour qu'il ne sentit pas la nécessité de mettre dans ses démarches beaucoup de réserve et de modération. Cependant la couronne avait acquis tant d'autorité par le succès de ses armes contre les
1 Boulainvilliers, Æistoire de l'ancien gouvernement de France, lettre xur.
Anglais, et la noblesse avait si fort perdu de son pouvoir, que ce prince fit d’abord sans aucune opposition des changemens très considérables dans la constitution. Non-seulement il établit ce corps formidable de troupes réglées, dont on a déjà parlé; mais il fut encore le premier roi de France qui, par un simple édit et sans le concours des états-généraux du royaume , leva des subsides extraordinaires sur son peuple. Il eut assez d'autorité pour rendre perpétuelles différentes taxes, qui, auparavant avaient été imposées accidentellement, #t n'étaient perçues que pendant un temps fort court. Ces différens moyens augmentèrent considérablement le pouvoir de Charles, et reculèrent sa prérogative fort au-delà de ses anciennes limites; de sorte qu'après avoir été le prince le plus dépendant qui eût jamais occupé le trône de France, il se trouva dans les dernières années de son règne possesseur d’un degré d'autorité dont aucun de ses prédécesseurs, pendant plusieurs siècles , n'avait encore joui !.
Charles VIT avait formé le projet d'humilier les nobles; Louis XI, son fils, suivit ce plan avec plus d’audace encore et plus de succès. La nature avait fait Louis pour être un tyran : en quelque temps que le sort l'eût fait monter sur un trône, il aurait signalé son règne par des projets pour opprimer son peuple et se rendre absolu : rusé, cruel, dépourvu de sensibilité, étranger à tout principe de justice, sans aucune idée de décence, il dédaignait toutes les contraintes que le sentiment de l'honneur ou le désir de la gloire impose, même aux hommes ambitieux. Habile en même temps à démèler son véritable intérêt, et n'étant guidé que par ce seul objet, il était capable de le poursuivre avec une ardeur opiniâtre, et de s'y attacher avec un esprit systématique, qu'aucun autre motif ne pouvait distraire, qu'aucun péril ne pouvait arrêter:
Ses principes d'administration étaient aussi profonds que funestes aux priviléges de la noblesse. Il remplit tous les départemens d'hommes nouveaux , et souvent de personnes qu'il avait tirées de l'état le plus bas et le plus vil, pour les élever aux places les plus importantes et de
1 Histoire de France;par Villaret, tom. XV, p. 331
et389, lom. XVI, p.324. Pariations de la monarchie française , tom. Ill, p. 162,
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fort perdu de son bord sans aucune très considérables ement il établit ce églées, dont on a le premier roi de lit et sans le conoyaume , leva des on peuple. Il eut perpétuelles difféavaient été imn'étaient perçues urt. Ces différens rablement le pount sa prérogative limites; de sorte e plus dépendant ne de France, il s années de son é d'autorité dont Jendant plusieurs
projet d'humilier suivit ce plan avec de succès. La nare un tyran : en it fait monter sur on règne par des uple et se rendre u de sensibilité, stice, sans aucune it toutes les conl'honneur ou le me aux hommes nps à démêler son zuidé que par ce e poursuivre avec attacher avec un n autre motif ne péril ne pouvait
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ret, tom. XV, p. 331 s de la monarchie